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Couche A (Texte de 1580)  -   Couche B (Additions 1580-88)  -   Couche C (Additions manuscrites de l'Exemplaire de Bordeaux)

Montaigne, Michel Eyquem de Les Essais (Ed. P. Villey et Saulnier, Verdun L.) [word count]
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Chapitre 12


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Apologie de Raimond Sebond

C'est, à la verité, une tres-utile et grande partie que la science, ceux qui la mesprisent, tesmoignent assez leur bestise; mais je n'estime pas pourtant sa valeur jusques à cette mesure extreme qu'aucuns luy attribuent, comme Herillus le philosophe, qui logeoit en elle le [Image 0184] souverain bien, et tenoit qu'il fut en elle de nous rendre sages et contens: ce que je ne croy pas, ny ce que d'autres ont dict, que la science est mere de toute vertu, et que tout vice est produit par l'ignorance. Si cela est vray, il est subject à une longue interpretation. Ma maison a esté de long temps ouverte aux gens de sçavoir, et en est fort conneue: car mon pere, qui l'a commandée cinquante ans et plus, eschauffé de cette ardeur nouvelle dequoy le Roy François premier embrassa les lettres et les mit en credit, rechercha avec grand soing et despence l'accointance des hommes doctes, les recevant
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chez luy comme personnes sainctes et ayans quelque particuliere inspiration de sagesse divine, recueillant leurs sentences et leurs discours comme des oracles, et avec d'autant plus de reverence et de religion qu'il avoit moins de loy d'en juger, car il n'avoit aucune connoissance des lettres, non plus que ses predecesseurs. Moy, je les ayme bien, mais je ne les adore pas. Entre autres, Pierre Bunel, homme de grande reputation de sçavoir en son temps, ayant arresté quelques jours à Montaigne en la compaignie de mon pere avec d'autres hommes de sa sorte, luy fit present, au desloger, d'un livre qui s'intitule Theologia naturalis sive liber creaturarum magistri Raymondi de? Sabonde. Et par ce que la langue Italienne et Espaignolle estoient familieres à mon pere, et que ce livre est basty d'un Espagnol barragoiné en terminaisons Latines, il esperoit qu'avec un bien peu d'aide il en pourroit faire son profit, et le luy recommanda comme livre tres-utile et propre à la saison en laquelle il le luy donna; ce fut lors que les nouvelletez de Luther commençoient d'entrer en credit et esbranler en beaucoup de lieux nostre ancienne creance. En quoy il avoit un tres-bon advis, prevoyant bien, par discours de raison, que ce commencement de maladie declineroit aysément en un execrable atheisme: car le vulgaire, n'ayant pas la faculté de [Image 0184v] juger des choses par elles mesmes, se laissant emporter à la fortune et aux apparences, apres qu'on luy a mis en main la hardiesse de mespriser et contreroller les opinions qu'il avoit eues en extreme reverence, comme sont celles où il va de son salut, et qu'on a mis aucuns articles de sa religion en doubte et à la balance, il jette tantost apres aisément en pareille incertitude toutes les autres pieces de sa creance, qui n'avoient pas chez luy plus d'authorité ny de fondement que celles qu'on luy a esbranlées; et secoue comme un joug tyrannique toutes les impressions qu'il avoit receues par l'authorité des loix ou reverence de l'ancien usage,

Nam cupide concultatur nimis ante metutum;

entreprenant des-lors en avant de ne recevoir rien à quoy il n'ait interposé son decret et presté particulier consentement. Or, quelques jours avant sa mort, mon pere, ayant de fortune rencontré ce livre soubs un tas d'autres papiers abandonnez, me commanda de le luy mettre en François. Il faict bon traduire les autheurs comme celuy-là, où il n'y a guiere que la matiere à representer; mais ceux qui ont donné
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beaucoup à la grace et à l'elegance du langage, ils sont dangereux à entreprendre: nommément pour les rapporter à un idiome plus foible. C'estoit une occupation bien estrange et nouvelle pour moy; mais, estant de fortune pour lors de loisir, et ne pouvant rien refuser au commandement du meilleur pere qui fut onques, j'en vins à bout comme je peus: à quoy il print un singulier plaisir, et donna charge qu'on le fit imprimer; ce qui fut executé apres sa mort. Je trouvay belles les imaginations de cet autheur, la contexture de son ouvrage bien suyvie, et son dessein plein de pieté. Par ce que beaucoup de gens s'amusent à le lire, et notamment les dames, à qui nous devons plus de service, je me suis trouvé souvent à mesme de les secourir, pour [Image 0185] descharger leur livre de deux principales objections qu'on luy faict. Sa fin est hardie et courageuse, car il entreprend, par raisons humaines et naturelles, establir et verifier contre les atheistes tous les articles de la religion Chrestienne: en quoy, à dire la verité, je le trouve si ferme et si heureux que je ne pense point qu'il soit possible de mieux faire en cet argument là, et croy que nul ne l'a esgalé. Cet ouvrage me semblant trop riche et trop beau pour un autheur duquel le nom soit si peu conneu, et duquel tout ce que nous sçavons, c'est qu'il estoit Espaignol, faisant profession de medecine à Thoulouse, il y a environ deux cens ans, je m'enquis autrefois à Adrien Tournebu, qui sçavoit toutes choses, que ce pouvoit estre de ce livre; il me respondit qu'il pensoit que ce fut quelque quinte essence tirée de Saint Thomas d'Aquin: car, de vray, cet esprit là, plein d'une erudition infinie et d'une subtilité admirable, estoit seul capable de telles imaginations. Tant y a que, quiconque en soit l'autheur et inventeur (et ce n'est pas raison d'oster sans plus grande occasion à Sebond ce tiltre), c'estoit un tres-suffisant homme et ayant plusieurs belles parties. La premiere reprehension qu'on fait de son ouvrage, c'est que les Chretiens se font tort de vouloir appuyer leur creance par des raisons humaines, qui ne se conçoit que par foy et par une inspiration particuliere de la grace divine. En cette objection il semble qu'il y ait quelque zele de pieté, et à cette cause nous faut-il avec autant plus de douceur et de respect essayer de satisfaire à ceux qui la mettent en avant. Ce seroit mieux la charge d'un homme versé en la Theologie, que de moy qui n'y sçay rien. Toutefois je juge ainsi, qu'à une chose si divine et si hautaine, et surpassant de si loing l'humaine intelligence, comme est cette verité de
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laquelle il a pleu à la bonté de Dieu nous esclairer, il est bien besoin qu'il nous preste encore son secours, d'une faveur extraordinaire et privilegée, pour [Image 0185v] la pouvoir concevoir et loger en nous; et ne croy pas que les moyens purement humains en soyent aucunement capables; et, s'ils l'estoient, tant d'ames rares et excellentes, et si abondamment garnies de forces naturelles és siecles anciens, n'eussent pas failly par leur discours d'arriver à cette connoissance. C'est la foy seule qui embrasse vivement et certainement les hauts mysteres de nostre Religion. Mais ce n'est pas à dire que ce ne soit une tres-belle et tres-louable entreprinse d'accommoder encore au service de nostre foy les utils naturels et humains que Dieu nous a donnez. Il ne faut pas douter que ce ne soit l'usage le plus honorable que nous leur sçaurions donner, et qu'il n'est occupation ny dessein plus digne d'un homme Chrestien que de viser par tous ses estudes et pensemens à embellir, estandre et amplifier la verité de sa creance. Nous ne nous contentons point de servir Dieu d'esprit et d'ame; nous luy devons encore et rendons une reverence corporelle; nous appliquons nos membres mesmes et nos mouvements et les choses externes à l'honorer. Il en faut faire de mesme, et accompaigner nostre foy de toute la raison qui est en nous, mais tousjours avec cette reservation de n'estimer pas que ce soit de nous qu'elle dépende, ny que nos efforts et argumens puissent atteindre à une si supernaturelle et divine science. Si elle n'entre chez nous par une infusion extraordinaire; si elle y entre non seulement par discours, mais encore par moyens humains, elle n'y est pas en sa dignité ny en sa splendeur. Et certes je crain pourtant que nous ne la jouyssions que par cette voye. Si nous tenions à Dieu par l'entremise d'une foy vive; si nous tenions à Dieu par luy, non par nous; si nous avions un pied et un fondement divin, les occasions humaines n'auroient pas le pouvoir de nous esbranler, comme elles ont; nostre fort ne seroit pas pour se rendre à une si foible batterie; l'amour de la nouvelleté, la contraincte des Princes, la bonne [Image 0186] fortune d'un party, le changement temeraire et fortuite de nos opinions n'auroient pas la force de secouer et alterer nostre croiance; nous ne la lairrions pas troubler à la mercy d'un nouvel argument et à la persuasion, non pas de toute la Rhetorique qui fust onques; nous soutienderions ces flots d'une fermeté inflexible et immobile,

Illisos fluctus rupes ut vasta refundit,
Et varias circum latrantes dissipat undas
Mole sua.


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Si ce rayon de la divinité nous touchoit aucunement, il y paroistroit par tout: non seulement nos parolles, mais encore nos operations en porteroient la lueur et le lustre. Tout ce qui partiroit de nous, on le verroit illuminé de cette noble clarté. Nous devrions avoir honte qu'és sectes humaines il ne fust jamais partisan, quelque difficulté et estrangeté que maintint sa doctrine, qui n'y conformast aucunement ses deportemens et sa vie: et une si divine et celeste institution ne marque les Chrestiens que par la langue. Voulez vous voir cela? comparez nos meurs à un Mahometan, à un Payen; vous demeurez tousjours au dessoubs: là où, au regard de l'avantage de nostre religion, nous devrions luire en excellence, d'une extreme et incomparable distance; et devroit on dire: Sont ils si justes, si charitables, si bons? ils sont donq Chrestiens. Toutes autres apparences sont communes à toutes religions: esperance, confiance, evenemens, ceremonies, penitence, martyres. La marque peculière de nostre verité devroit estre nostre vertu, comme elle est aussi la plus celeste marque et la plus difficile, et que c'est la plus digne production de la verité. Pourtant eust raison nostre bon Saint Loys, quand ce Roy Tartare qui s'estoit faict Chrestien, desseignoit de venir à Lyon baiser les pieds au Pape et y reconnoistre la sanctimonie qu'il esperoit trouver en nos meurs, de l'en destourner instamment, de peur qu'au contraire nostre desbordée façon de vivre ne le dégoustast d'une si saincte creance. Combien que depuis il advint tout diversement à cet autre, lequel, estant allé à Romme pour mesme effect, y voyant la dissolution des prelats et peuple de ce temps là, s'establit d'autant plus fort en nostre religion, [Image 0186v] considerant combien elle devoit avoir de force et de divinité à maintenir sa dignité et sa splendeur parmy tant de corruption et en mains si vicieuses. Si nous avions une seule goute de foy, nous remuerions les montaignes de leur place, dict la saincte parole: nos actions, qui seroient guidées et accompaignées de la divinité, ne seroient pas simplement humaines; elles auroient quelque chose de miraculeux comme nostre croyance. Brevis est institutio vitae honestae beataeque, si credas. Les uns font accroire au monde qu'ils croyent ce qu'ils ne croyent pas. Les autres, en plus grand nombre, se le font accroire à eux mesmes, ne sçachants pas penetrer que c'est que croire. Et nous trouvons estrange si, aux guerres qui pressent à cette heure nostre estat, nous voyons flotter les evenements et diversifier d'une maniere commune et ordinaire. C'est que nous n'y apportons rien que
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le nostre. La justice qui est en l'un des partis, elle n'y est que pour ornement et couverture; elle y est bien alleguée, mais elle n'y est ny receue, ny logée, ny espousée: elle y est comme en la bouche de l'advocat, non comme dans le coeur et affection de la partie. Dieu doibt son secours extraordinaire à la foy et à la religion, non pas à nos passions. Les hommes y sont conducteurs et s'y servent de la religion: ce devroit estre tout le contraire. Sentez si ce n'est par noz mains que nous la menons, à tirer comme de cire tant de figures contraires d'une regle si droitte et si ferme. Quand c'est il veu mieux qu'en France en noz jours? Ceux qui l'ont prinse à gauche, ceux qui l'ont prinse à droitte, ceux qui en disent le noir, ceux qui en disent le blanc, l'employent si pareillement à leurs violentes et ambitieuses entreprinses, s'y conduisent d'un progrez si conforme en desbordement et injustice, qu'ils rendent doubteuse et malaisée à croire la diversité qu'ils pretendent de leurs opinions en chose de laquelle depend la conduitte et loy de nostre vie. Peut on veoir partir de mesme eschole et discipline des meurs plus unies, plus unes? Voyez l'horrible impudence dequoy nous pelotons les raisons divines, et combien irreligieusement nous les avons et rejettées et reprinses selon que la fortune nous a changé de place en ces orages publiques. Cette proposition si solenne: S'il est permis au subjet de se rebeller et armer contre son prince pour la defence de la religion, souvienne-vous en quelles bouches, cette année passée, l'affirmative d'icelle estoit l'arc-boutant d'un parti, la negative de quel autre parti c'estoit l'arc-boutant; et oyez à present de quel quartier vient la voix et instruction de l'une et de l'autre; et si les armes bruyent moins pour cette cause que pour cette là. Et nous bruslons les gents qui disent qu'il faut faire souffrir à la verité le joug de nostre besoing: et de combien faict la France pis que de le dire! Confessons la verité: qui trieroit de l'armée, mesme legitime et moienne, ceux qui y marchent par le seul zele d'une affection religieuse, et encore ceux qui regardent seulement la protection des loix de leur pays ou service du Prince, il n'en sçauroit bastir une compaignie de gensdarmes complete. D'où vient cela, qu'il s'en trouve si peu qui ayent maintenu mesme volonté et mesme progrez en nos mouvemens publiques,
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et que nous les voyons tantost n'aller que le pas, tantost y courir à bride avalée? et mesmes hommes tantost gaster nos affaires par leur violence et aspreté, tantost par leur froideur, mollesse et pesanteur, si ce n'est qu'ils y sont poussez par des considerations particulieres et casuelles selon la diversité desquelles ils se remuent? Je voy cela evidemment, que nous ne prestons volontiers à la devotion, que les offices qui flattent nos passions. Il n'est point d'hostilité excellente comme la chrestienne. Nostre zele faict merveilles, quand il va secondant nostre pente vers la haine, la cruauté, l'ambition, l'avarice, la detraction, la rebellion. A contrepoil, vers la bonté, la benignité, la temperance, si, comme par miracle, quelque rare complexion ne l'y porte, il ne va ny de pied ny d'aile. Nostre religion est faicte pour extirper les vices; elle les couvre, les nourrit, les incite. Il ne faut point faire barbe de foarre à Dieu (comme on dict). Si nous le croyons, je ne dy pas par foy, mais d'une simple croyance, voire (et je le dis à nostre grande confusion) si nous [Image 0187] le croyons et cognoissions comme une autre histoire, comme l'un de nos compaignons, nous l'aimerions au dessus de toutes autres choses, pour l'infinie bonté et beauté qui reluit en luy: au moins marcheroit il en mesme reng de nostre affection que les richesses, les plaisirs, la gloire et nos amis. Le meilleur de nous ne craind point de l'outrager, comme il craind d'outrager son voisin, son parent, son maistre. Est il si simple entendemant, lequel, ayant d'un coté l'object d'un de nos vicieux plaisirs et de l'autre en pareille cognoissance et persuasion l'estat d'une gloire immortelle, entrast en troque de l'un pour l'autre? Et si nous y renonçons souvent de pur mespris: car quel goust nous attire au blasphemer, sinon à l'adventure le goust mesme de l'offence? Le philosophe Antisthenes, comme on l'initioit aux mysteres d'Orpheus, le prestre luy disant que ceux qui se vouoyent à cette religion avoyent à recevoir apres leur mort des biens eternels et parfaicts: Pourquoy ne meurs tu donc toi mesmes? luy fit-il. Diogenes, plus brusquement selon sa mode, et hors de nostre propos, au prestre qui le preschoit de mesme de se faire de son ordre pour parvenir aux biens de l'autre monde: Veux tu pas que je croye qu'Agesilaus et Epaminondas, si grands hommes, seront miserables, et que toy, qui n'es qu'un veau, seras bien heureux par ce que tu es prestre?
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Ces grandes promesses de la beatitude eternelle, si nous les recevions de pareille authorité qu'un discours philosophique, nous n'aurions pas la mort en telle horreur que nous avons.

Non jam se moriens dissolvi conquereretur;
Sed magis ire foras, vestémque relinquere, ut anguis,
Gauderet, praelonga senex aut cornua cervus.

Je veuil estre dissout, dirions nous, et estre aveques Jesus-Christ. La force du discours de Platon, de l'immortalité de l'ame, poussa bien aucuns de ses disciples à la mort, pour joïr plus promptement des esperances qu'il leur donnoit. Tout cela, c'est un signe tres-evident que nous ne recevons nostre religion qu'à nostre façon et par nos mains, et non autrement que comme les autres religions se reçoyvent. Nous nous sommes rencontrez au païs où elle estoit en usage; ou nous regardons son ancienneté ou l'authorité des hommes qui l'ont maintenue; ou creignons les menaces qu'ell'attache aux mescreans; ou suyvons ses promesses. Ces considerations là doivent estre employées à nostre creance, mais comme subsidiaires: ce sont liaisons humaines. Une autre region, d'autres tesmoings, pareilles promesses et menasses nous pourroyent imprimer par mesme voye une croyance contraire. Nous sommes Chrestiens à mesme titre que nous sommes ou Perigordins ou Alemans. Et ce que dit Plato, qu'il est peu d'hommes si fermes en l'atheisme, qu'un dangier pressant ne ramene à la recognoissance de la divine puissance, ce rolle ne touche point un vray Chrestien. C'est à faire aux religions mortelles [Image 0187v] et humaines d'estre receues par une humaine conduite. Quelle foy doit ce estre, que la lacheté et la foiblesse de coeur plantent en nous et establissent? Plaisante foy qui ne croit ce qu'elle croit que pour n'avoir le courage de le descroire! Une vitieuse passion, comme celle de l'inconstance et de l'estonnement, peut elle faire en nostre ame aucune production reglée? Ils establissent, dict-il, par la raison de leur jugement, que ce qui se recite des enfers et des peines futures est feint. Mais, l'occasion de l'experimenter s'offrant lors que la vieillesse ou les maladies les approchent de leur mort, la terreur d'icelle les remplit d'une nouvelle creance par
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l'horreur de leur condition à venir. Et par ce que telles impressions rendent les courages craintifs, il deffend en ses loix toute instruction de telles menaces, et la persuasion que des Dieux il puisse venir à l'homme aucun mal, sinon pour son plus grand bien, quand il y eschoit, et pour un medecinal effect. Ils recitent de Bion qu'infect des atheismes de Theodorus, il avoit esté longtemps se moquant des hommes religieux; mais, la mort le surprenant, qu'il se rendit aux plus extremes superstitions, comme si les dieux s'ostoyent et se remettoyent selon l'affaire de Bion. Platon et ces exemples veulent conclurre que nous sommes ramenez à la creance de Dieu, ou par amour, ou par force. L'Atheisme estant une proposition come desnaturée et monstrueuse, difficile aussi et malaisée d'establir en l'esprit humain, pour insolent et desreglé qu'il puisse estre: il s'en est veu assez, par vanité et par fierté de concevoir des opinions non vulgaires et reformatrices du monde, en affecter la profession par contenance, qui, s'ils sont asses fols, ne sont pas assez forts pour l'avoir plantée en leur conscience pourtant. Ils ne lairront de joindre les mains vers le ciel, si vous leur attachez un bon coup d'espée en la poitrine. Et, quand la crainte ou la maladie aura abatu cette licentieuse ferveur d'humeur volage, ils ne lairront de se revenir et se laisser tout discretement manier aux creances et exemples publiques. Autre chose est un dogme serieusement digeré; autre chose, ces impressions superficielles, lesquelles, nées de la desbauche d'un esprit desmanché, vont nageant temerairement et incertainement en la fantasie. Hommes bien miserables et escervellez, qui taschent d'estre pires qu'ils ne peuvent'
L'erreur du paganisme, et l'ignorance de nostre sainte verité, laissa tomber cette grande ame de Platon (mais grande d'humaine grandeur seulement), encores en cet autre voisin abus, que les enfans et les vieillars se trouvent plus susceptibles de religion, comme si elle naissoit et tiroit son credit de nostre imbecillité. Le neud qui devroit attacher nostre jugement et nostre volonté, qui devroit estreindre nostre ame et joindre à nostre createur, ce devroit estre un neud prenant ses repliz et ses forces, non pas de nos considerations, de noz raisons et passions, mais d'une estreinte divine et supernaturelle, n'ayant qu'une forme, un visage et un lustre, qui est l'authorité de Dieu et sa grace. Or, nostre coeur et nostre ame estant regie et commandée par la foy, c'est raison qu'elle tire au service de son dessain toutes noz autres pieces selon leur portée. Aussi n'est-il pas croyable que toute cette machine n'ait quelques marques empreintes de la main de ce grand architecte, et qu'il n'y ait quelque image és choses du monde, raportant aucunement à l'ouvrier qui les a basties et formées. Il a laissé en ces hauts ouvrages
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le caractere de sa divinité, et ne tient qu'à nostre imbecillité que nous ne le puissions descouvrir. C'est ce qu'il nous dit luy mesme, que ses operations invisibles, il nous les manifeste par les visibles. Sebond s'est travaillé à ce digne estude, et nous montre comment il n'est piece du monde qui desmante son facteur. Ce seroit faire tort à la bonté divine, si l'univers ne consentoit à nostre creance. Le ciel, la terre, les elemans, nostre corps et nostre ame, toutes choses y conspirent: il n'est que de trouver le moyen de s'en servir. Elles nous instruisent, si nous sommes [Image 0188] capables d'entendre. Car ce monde est un temple tres-sainct, dedans lequel l'homme est introduict pour y contempler des statues, non ouvrées de mortelle main, mais celles que la divine pensée a faict sensibles: le Soleil, les estoilles, les eaux et la terre, pour nous representer les intelligibles. Les choses invisibles de Dieu, dit saint Paul, apparoissent par la creation du monde, considerant sa sapience eternelle et sa divinité par ses oeuvres.

Atque adeo faciem coeli non invidet orbi
Ipse Deus, vultusque suos corpusque recludit
Semper volvendo; seque ipsum inculcat et offert,
Ut bene cognosci possit, doceatque videndo
Qualis eat, doceatque suas attendere leges.

Or nos raisons et nos discours humains, c'est comme la matiere lourde et sterile: la grace de Dieu en est la forme; c'est elle qui y donne la façon et le pris. Tout ainsi que les actions vertueuses de Socrates et de Caton demeurent vaines et inutiles pour n'avoir eu leur fin et n'avoir regardé l'amour et obeïssance du vray createur de toutes choses, et pour avoir ignoré Dieu: ainsin est-il de nos imaginations et discours; ils ont quelque corps, mais c'est une masse informe, sans façon et sans jour, si la foy et grace de Dieu n'y sont joinctes. La foy venant à teindre et illustrer les argumens de Sebon, elle les rend fermes et solides: ils sont capables de servir d'acheminement et de premiere guyde à un aprentis pour le mettre à la voye de cette connoissance; ils le façonnent aucunement et rendent capable de la grace de Dieu, par le moyen de laquelle se [Image 0188v] parfournit et se perfet apres nostre creance. Je sçay un homme d'authorité, nourry aux lettres, qui m'a confessé avoir esté ramené des erreurs de la mescreance
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par l'entremise des argumens de Sebond. Et, quand on les despouillera de cet ornement et du secours et approbation de la foy, et qu'on les prendra pour fantasies pures humaines, pour en combatre ceux qui sont precipitez aux espouvantables et horribles tenebres de l'irreligion, ils se trouveront encores lors aussi solides et autant fermes que nuls autres de mesme condition qu'on leur puisse opposer: de façon que nous serons sur les termes de dire à noz parties,

Si melius quid habes, accerse, vel imperium fer;

qu'ils souffrent la force de noz preuves, ou qu'ils nous en facent voir ailleurs, et sur quelque autre suject, de mieux tissues et mieux estofées. Je me suis, sans y penser, à demy desjà engagé dans la seconde objection à laquelle j'avois proposé de respondre pour Sebond. Aucuns disent que ses argumens sont foibles et ineptes à verifier ce qu'il veut, et entreprennent de les choquer aysément. Il faut secouer ceux cy un peu plus rudement, car ils sont plus dangereux et plus malitieux que les premiers. On couche volontiers le sens des escris d'autrui à la faveur des opinions qu'on a prejugées en soi: et un atheïste se flate à ramener tous autheurs à l'atheïsme: infectant de son propre venin la matiere innocente. Ceux cy ont quelque preoccupation de jugement qui leur rend le goust fade aux raisons de Sebond. Au demeurant, il leur semble qu'on leur donne beau jeu de les mettre en liberté de combatre nostre religion par les armes pures humaines, laquelle ils n'oseroyent ataquer en sa majesté pleine d'authorité et de commandement. Le moyen que je prens pour rabatre cette frenaisie et qui me semble le plus propre, c'est de froisser et fouler aux pieds l'orgueil et humaine fierté; leur faire sentir l'inanité, la vanité et deneantise de l'homme; leur arracher [Image 0189] des points les chetives armes de leur raison; leur faire baisser la teste et mordre la terre soubs l'authorité et reverance de la majesté divine. C'est à elle seule qu'apartient la science et la sapience; elle seule qui peut estimer de soy quelque chose, et à qui nous desrobons ce que nous nous contons et ce que nous nous prisons,

Ou gar ea phronein ho Theos mega allon ae heaouton.


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Abbattons ce cuider, premier fondement de la tyrannie du maling esprit: Deus superbis resistit; humilibus autem dat gratiam. L'intelligence est en tous les Dieux, dict Platon, et en fort peu d'hommes.
Or c'est cependant beaucoup de consolation à l'homme Chrestien de voir nos utils mortels et caduques si proprement assortis à nostre foy saincte et divine que, lors qu'on les emploie aux sujects de leur nature mortels et caduques, ils n'y soient pas appropriez plus uniement ny avec plus de force. Voyons donq si l'homme a en sa puissance d'autres raisons plus fortes que celles de Sebond, voire s'il est en luy d'arriver à aucune certitude par argument et par discours. Car Sainct Augustin, plaidant contre ces gens icy, a occasion de reprocher leur injustice en ce qu'ils tiennent les parties de nostre creance fauces, que nostre raison faut à establir; et, pour montrer qu'assez de choses peuvent estre et avoir esté, desquelles nostre discours ne sçauroit fonder la nature et les causes, il leur met en avant certaines experiences connues et indubitables ausquelles l'homme confesse rien ne veoir; et cela, comme toutes autres choses, d'une curieuse et ingenieuse recherche. Il faut plus faire, et leur apprendre que, pour convaincre la foiblesse de leur raison, il n'est besoing d'aller triant des rares exemples, et qu'elle est si manque et si aveugle qu'il n'y a nulle si claire facilité qui luy soit assez claire; que l'aisé et le malaisé luy sont un; que tous subjects esgalement, et la nature en general desadvoue sa jurisdiction et entremise. Que nous presche la verité, quand elle nous presche de fuir la mondaine philosophie, quand elle nous inculque si souvant que nostre sagesse n'est que folie devant Dieu; que, de toutes les vanitez, la plus vaine c'est l'homme; que l'homme qui présume de son sçavoir, ne sçait pas encore que c'est que sçavoir; et que l'homme, qui n'est rien, s'il pense estre quelque chose, se seduit soy mesmes et se trompe? Ces sentences du sainct esprit expriment si clairement et si vivement ce que je veux maintenir, qu'il ne me faudroit aucune autre preuve contre des gens qui se rendroient avec toute submission et obeïssance à son authorité. Mais ceux cy veulent estre foitez à leurs propres despens et ne veulent souffrir qu'on combatte leur raison que par elle mesme. Considerons donq pour cette heure l'homme seul, sans secours estranger, armé seulement de ses armes, et despourveu de la grace et cognoissance divine, qui est tout son honneur, sa force et le fondement de son estre. Voyons combien il a de tenue en ce bel equipage. Qu'il me face entendre par l'effort de son [Image 0189v] discours, sur quels fondemens il a basty ces grands
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avantages qu'il pense avoir sur les autres creatures. Qui luy a persuadé que ce branle admirable de la voute celeste, la lumiere eternelle de ces flambeaux roulans si fierement sur sa teste, les mouvemens espouvantables de cette mer infinie, soyent establis et se continuent tant de siecles pour sa commodité et pour son service? Est-il possible de rien imaginer si ridicule que cette miserable et chetive creature, qui n'est pas seulement maistresse de soy, exposée aux offences de toutes choses, se die maistresse et emperiere de l'univers, duquel il n'est pas en sa puissance de cognoistre la moindre partie, tant s'en faut de la commander? Et ce privilege qu'il s'atribue d'estre seul en ce grand bastimant, qui ayt la suffisance d'en recognoistre la beauté et les pieces, seul qui en puisse rendre graces à l'architecte et tenir conte de la recepte et mise du monde, qui lui a seelé ce privilege? Qu'il nous montre lettres de cette belle et grande charge. Ont elles esté ottroyées en faveur des sages seulement? Elles ne touchent guere de gents. Les fols et les meschants sont ils dignes de faveur si extraordinaire, et, estant la pire piece du monde, d'estre preferez à tout le reste? En croirons nous cestuy-là: Quorum igitur causa quis dixerit effectum esse mundum? Eorum scilicet animantium quae ratione utuntur. Hi sunt dii et homines, quibus profecto nihil est melius. Nous n'aurons jamais assez bafoué l'impudence de cet accouplage. Mais, pauvret, qu'a il en soy digne d'un tel avantage? A considerer cette vie incorruptible des corps celestes, leur beauté, leur grandeur, leur agitation continuée d'une si juste regle:

cum suspicimus magni caelestia mundi
Templa super, stellisque micantibus Aethera fixum,
Et venit in mentem Lunae solisque viarum;

à considerer la domination et puissance que ces corps là ont, non seulement sur nos vies et conditions de nostre fortune,

Facta etenim et vitas hominum suspendit ab astris,


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mais sur nos inclinations mesmes, nos discours, nos volontez, qu'ils regissent, poussent et agitent à la mercy de leurs influances, selon que nostre raison nous l'apprend et le trouve,

speculataque longè
Deprendit tacitis dominantia legibus astra, [Image 0190]
Et totum alterna mundum ratione moveri,
Fatorumque vices certis discernere signis;

à voir que non un homme seul, non un Roy, mais les monarchies, les empires et tout ce bas monde se meut au branle des moindres mouvemens celestes,

Quantaque quam parvi faciant discrimina motus:
Tantum est hoc regnum, quod regibus imperat ipsis'

si nostre vertu, nos vices, nostre suffisance et science, et ce mesme discours que nous faisons de la force des astres, et cette comparaison d'eux à nous, elle vient, comme juge nostre raison, par leur moyen et de leur faveur,

furit alter amore,
Et pontum tranare potest et vertere Trojam;
Alterius sors est scribendis legibus apta;
Ecce patrem nati perimunt, natosque parentes;
Mutuaque armati coeunt in vulnera fratres:
Non nostrum hoc bellum est; coguntur tanta movere,
Inque suas ferri paenas, lacerandaque membra;
Hoc quoque fatale est, sic ipsum expendere fatum;

si nous tenons de la distribution du ciel cette part de raison que nous avons, comment nous pourra elle esgaler à luy? commant soub-mettre à nostre science son essence et ses conditions? Tout ce que nous voyons en ces corps là, nous estonne. Quae molitio, quae ferramenta, qui vectes, quae machinae, qui ministri tanti operis fuerunt? Pourquoy les privons nous et d'ame, et de vie, et de discours? Y avons nous recogneu quelque
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stupidité immobile et insensible, nous qui n'avons aucun commerce avecques eux, que d'obeïssance? Dirons nous que nous n'avons veu en nulle autre creature qu'en l'homme l'usage d'une ame raisonable? Et quoy! avons nous veu quelque chose semblable au soleil? Laisse il d'estre, par ce que nous n'avons rien veu de semblable? et ses mouvemens d'estre, par ce qu'il n'en est point de pareils? Si ce que nous n'avons pas veu, n'est pas, nostre science est merveilleusement raccourcie: Quae sunt tantae animi angustiae! Sont ce pas des songes de l'humaine vanité, de faire de la Lune une terre celeste, y songer des montaignes, des vallées, comme Anaxagoras? y planter des habitations et demeures humaines, et y dresser des colonies pour nostre commodité, comme faict Platon et Plutarque? et de nostre terre en faire un astre esclairant et lumineux? Inter caetera mortalitatis incommoda et hoc est, calligo mentium, nec tantum necessitas errandi sed errorum amor. Corruptibile corpus aggravat animam, et deprimit terrena inhabitatio sensum multa cogitantem. La presomption est nostre maladie naturelle et originelle. La plus [Image 0190v] calamiteuse et fraile de toutes les creatures, c'est l'homme, et quant et quant la plus orgueilleuse. Elle se sent et se void logée icy, parmy la bourbe et le fient du monde, attachée et clouée à la pire, plus morte et croupie partie de l'univers, au dernier estage du logis et le plus esloigné de la voute celeste, avec les animaux de la pire condition des trois; et se va plantant par imagination au dessus du cercle de la Lune et ramenant le ciel soubs ses pieds. C'est par la vanité de cette mesme imagination qu'il s'egale à Dieu, qu'il s'attribue les conditions divines, qu'il se trie soy mesme et separe de la presse des autres creatures, taille les parts aux animaux ses confreres et compaignons, et leur distribue telle portion de facultez et de forces que bon luy semble. Comment cognoit il, par l'effort de son intelligence, les branles internes et secrets des animaux? par quelle comparaison d'eux à nous conclud il la bestise qu'il leur attribue? Quand je me joue à ma chatte, qui sçait si elle passe son temps de moy plus que je ne fay d'elle. Platon, en sa peinture de l'aage doré sous Saturne, compte entre les principaux advantages de l'homme de lors la communication qu'il avoit avec les bestes, desquelles s'enquerant et s'instruisant il sçavoit les vrayes qualitez et differences de chacune
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d'icelles, par où il acqueroit une tres-parfaicte intelligence et prudence, et en conduisoit de bien loing plus hureusement sa vie que nous ne sçaurions faire. Nous faut il meilleure preuve à juger l'impudence humaine sur le faict des bestes? Ce grand autheur a opiné qu'en la plus part de la forme corporelle que nature leur a donné, elle a regardé seulement l'usage des prognostications qu'on en tiroit en son temps.
Ce defaut qui empesche la communication d'entre elles et nous, pourquoy n'est il aussi bien à nous qu'à elles? C'est à deviner, à qui est la faute de ne nous entendre point: car nous ne les entendons non plus qu'elles nous. Par cette mesme raison, elles nous peuvent estimer bestes, comme nous les en estimons. Ce n'est pas grand' merveille si nous ne les entendons pas: aussi ne faisons nous les Basques et les Troglodites. Toutesfois aucuns se sont vantez de les entendre, comme Apollonius Thyaneus, Melampus, Tyresias, Thales et autres. Et puis qu'il est ainsi, comme disent les cosmographes, qu'il y a des nations qui reçoyvent un chien pour leur Roy, il faut bien qu'ils donnent certaine interpretation à sa voix et mouvements. Il nous faut remarquer la parité qui est entre nous. Nous avons quelque moyenne intelligence de leur sens; aussi ont les bestes du nostre, environ à mesme mesure. Elles nous flatent, nous menassent et nous requierent; et nous, elles. Au demeurant, nous [Image 0191] decouvrons bien evidemment que entre elles il y a une pleine et entiere communication et qu'elles s'entr'entendent, non seulement celles de mesme espece, mais aussi d'especes diverses.

Et mutae pecudes et denique secla ferarum
Dissimiles suerunt voces variasque cluere,
Cum metus aut dolor est, aut cum jam gaudia gliscunt.

En certain abbayer du chien le cheval cognoist qu'il y a de la colere; de certaine autre sienne voix il ne s'effraye point. Aux bestes mesmes qui n'ont pas de voix, par la societé d'offices que nous voyons entre elles, nous argumentons aisément quelque autre moyen de communication: leurs mouvemens discourent et traictent:

Non alia longè ratione atque ipsa videtur
Protrahere ad gestum pueros infantia linguae.


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Pourquoy non, tout aussi bien que nos muets disputent, argumentent et content des histoires par signes? J'en ay veu de si soupples et formez à cela, qu'à la verité il ne leur manquoit rien à la perfection de se sçavoir faire entendre; les amoureux se courroussent, se reconcilient, se prient, se remercient, s'assignent et disent enfin toutes choses des yeux:

E'l silentio ancor suole
Haver prieghi e parole.

Quoy des mains? nous requerons, nous promettons, appellons, congedions, menaçons, prions, supplions, nions, refusons, interrogeons, admirons, nombrons, confessons, repentons, craignons, vergoignons, doubtons, instruisons, commandons, incitons, encourageons, jurons, tesmoignons, accusons, condamnons, absolvons, injurions, mesprisons, deffions, despitons, flattons, applaudissons, benissons, humilions, moquons, reconcilions, recommandons, exaltons, festoyons, resjouissons, complaignons, attristons, desconfortons, desesperons, estonnons, escrions, taisons; et quoy non? d'une variation et multiplication à l'envy de la langue. De la teste: nous convions, nous renvoyons, advouons, desadvouons, desmentons, bienveignons, honorons, venerons, desdaignons, demandons, esconduisons, égayons, lamentons, caressons, tansons, soubmettons, bravons, enhortons, menaçons, asseurons, enquerons. Quoy des sourcils? quoy des espaules? Il n'est mouvement qui ne parle et un langage intelligible sans discipline et un langage publique: qui faict, voyant la varieté et usage distingué des autres, que cestuy cy doibt plus tost estre jugé le propre de l'humaine nature. Je laisse à part ce que particulierement la necessité en apprend soudain à ceux qui en ont besoing et les alphabets des doigts et grammaires en gestes, et les sciences qui ne s'exercent et expriment que par iceux, et les nations que Pline dit n'avoir point d'autre langue. Un Ambassadeur de la ville d'Abdere, apres avoir longuement parlé au Roy Agis de Sparte, luy demanda: Et bien, Sire, quelle responce veux-tu que je rapporte à nos citoyens?--Que je t'ay laissé dire tout ce que tu as voulu, et tant que tu as voulu, sans jamais dire mot. Voilà pas un taire parlier et bien intelligible? Au reste, quelle sorte de nostre suffisance ne reconnoissons nous aux operations des animaux? Est-il police reglée avec plus d'ordre,
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diversifiée à plus de charges et d'offices, et plus constamment entretenue que celle des mouches à miel? Cette disposition d'actions et de vacations si ordonnée, la pouvons [Image 0191v] nous imaginer se conduire sans discours et sans providence?

His quidam signis atque haec exempla sequuti,
Esse apibus partem divinae mentis et haustus
Aethereos dixere.

Les arondelles, que nous voyons au retour du printemps fureter tous les coins de nos maisons, cherchent elles sans jugement et choisissent elles sans discretion, de mille places, celle qui leur est la plus commode à se loger? Et, en cette belle et admirable contexture de leurs bastimens, les oiseaux peuvent ils se servir plustost d'une figure quarrée que de la ronde, d'un angle obtus que d'un angle droit, sans en sçavoir les conditions et les effects? Prennent-ils tantost de l'eau, tantost de l'argile, sans juger que la dureté s'amollit en l'humectant? Planchent-ils de mousse leur palais, ou de duvet, sans prevoir que les membres tendres de leurs petits y seront plus mollement et plus à l'aise? Se couvrent-ils du vent pluvieux, et plantent leur loge à l'Orient, sans connoistre les conditions differentes de ces vents et considerer que l'un leur est plus salutaire que l'autre? Pourquoy espessit l'araignée sa toile en un endroit et relasche en un autre? se sert à cette heure de cette sorte de neud, tantost de celle-là, si elle n'a et deliberation, et pensement, et conclusion? Nous reconnoissons assez, en la pluspart de leurs ouvrages, combien les animaux ont d'excellence au dessus de nous et combien nostre art est foible à les imiter. Nous voyons toutesfois aux nostres, plus grossiers, les facultez que nous y employons, et que nostre ame s'y sert de toutes ses forces; pourquoy n'en estimons nous autant d'eux? pourquoy attribuons nous à je ne sçay quelle inclination naturelle et servile les ouvrages qui surpassent tout ce que nous pouvons par nature et par art? En quoy, sans y penser, nous leur donnons un tres-grand avantage sur nous, de faire que nature, par une douceur maternelle, les accompaigne et guide, comme par la main, à [Image 0192] toutes les actions et commoditez de leur vie; et qu'à nous elle nous abandonne au hazard et à la fortune, et à quester, par art, les choses nécessaires à nostre conservation; et nous refuse quant et quant les moyens de pouvoir arriver, par aucune institution et contention d'esprit, à l'industrie naturelle des bestes: de maniere que leur stupidité brutale surpasse en toutes commoditez tout ce que peut nostre divine intelligence.
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Vrayement, à ce compte, nous aurions bien raison de l'appeller une tres-injuste maratre. Mais il n'en est rien; nostre police n'est pas si difforme et desreglée. Nature a embrassé universellement toutes ses creatures; et n'en est aucune qu'elle n'ait bien plainement fourny de tous moyens necessaires à la conservation de son estre: car ces plaintes vulgaires que j'oy faire aux hommes (comme la licence de leurs opinions les esleve tantost au dessus des nues, et puis les ravale aux antipodes), que nous sommes le seul animal abandonné nud sur la terre nue, lié, garrotté, n'ayant dequoy s'armer et couvrir que de la despouille d'autruy; là où toutes les autres creatures, nature les a revestues de coquilles, de gousses, d'escorse, de poil, de laine, de pointes, de cuir, de bourre, de plume, d'escaille, de toison et de soye, selon le besoin de leur estre; les a armées de griffes, de dents, de cornes, pour assaillir et pour defendre; et les a elle mesmes instruites à ce qui leur est propre, à nager, à courir, à voler, à chanter, là où l'homme ne sçait ny cheminer, ny parler, ny manger, ny rien que pleurer, sans apprentissage:

Tum porro puer, ut saevis projectus ab undis
Navita, nudus humi jacet, infans, indigus omni
Vitali auxilio, cum primum in luminis oras
Nixibus ex alvo matris natura profudit;
Vagituque locum lugubri complet, ut aequum est
Cui tantum in vita restet transire malorum.
At variae crescunt pecudes, armenta, feraeque, [Image 0192v]
Nec crepitacula eis opus est, nec cuiquam adhibenda est
Almae nutricis blanda atque infracta loquella;
Nec varias quaerunt vestes pro tempore caeli;
Denique non armis opus est, non moenibus altis,
Queis sua tutentur, quando omnibus omnia largè
Tellus ipsa parit, naturaque daedala rerum;

ces plaintes là sont fauces, il y a en la police du monde une esgalité plus grande et une relation plus uniforme. Nostre peau est pourveue, aussi suffisamment que la leur, de fermeté contre les injures du temps: tesmoing tant de nations qui n'ont encores gousté aucun usage de vestemens.
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Nos anciens Gaulois n'estoient guieres vestus; ne sont pas les Irlandois, nos voisins, soubs un ciel si froid.
Mais nous le jugeons mieux par nous mésmes, car tous les endroits de la personne qu'il nous plaist descouvrir au vent et à l'air, se trouvent propres à le souffrir: le visage, les pieds, les mains, les jambes, les espaules, la teste, selon que l'usage nous y convie. Car, s'il y a partie en nous foible et qui semble devoir craindre la froidure, ce devroit estre l'estomac, où se fait la digestion; nos peres le portoient descouvert; et nos Dames, ainsi molles et delicates qu'elles sont, elles s'en vont tantost entr'ouvertes jusques au nombril. Les liaisons et emmaillotemens des enfans ne sont non plus necessaires; et les meres Lacedemoniennes eslevoient les leurs en toute liberté de mouvements de membres, sans les attacher ne plier. Nostre pleurer est commun à la plus part des autres animaux; et n'en est guiere qu'on ne voye se plaindre et gemir long temps apres leur naissance: d'autant que c'est une contenance bien sortable à la foiblesse en-quoy ils se sentent. Quant à l'usage du manger, il est en nous, comme en eux, naturel et sans instruction, [Image 0193]

Sentit enim vim quisque suam quam possit abuti.

Qui fait doute qu'un enfant, arrivé à la force de se nourrir, ne sçeust quester sa nourriture? Et la terre en produit et luy en offre assez pour sa necessité, sans autre culture et artifice; et sinon en tout temps, aussi ne fait elle pas aux bestes, tesmoing les provisions que nous voyons faire aux fourmis et autres pour les saisons steriles de l'année. Ces nations que nous venons de descouvrir si abondamment fournies de viande et de breuvage naturel, sans soing et sans façon, nous viennent d'apprendre que le pain n'est pas nostre seule nourriture, et que, sans labourage, nostre mere nature nous avoit munis à planté de tout ce qu'il nous falloit; voire, comme il est vraysemblable, plus plainement et plus richement qu'elle ne fait à present que nous y avons meslé nostre artifice,

Et tellus nitidas fruges vinetaque laeta
Sponte sua primum mortalibus ipsa creavit;
Ipsa dedit dulces foetus et pabula laeta,
Quae nunc vix nostro grandescunt aucta labore,
Conterimusque boves et vires agricolarum,


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le débordement et desreglement de nostre appetit devançant toutes les inventions que nous cherchons de l'assouvir. Quant aux armes, nous en avons plus de naturelles que la plus part des autres animaux, plus de divers mouvemens de membres, et en tirons plus de service, naturellement et sans leçon: ceux qui sont duicts à combatre nuds, on les void se jetter aux hazards pareils aux nostres. Si quelques bestes nous surpassent en cet avantage, nous en surpassons plusieurs autres. Et l'industrie de fortifier le corps et le couvrir par moyens acquis, nous l'avons par un instinct et precepte naturel. Qu'il soit ainsi, l'elephant esguise et esmoult ses dents, desquelles il se sert à la guerre (car il en a de particulieres pour cet usage, qu'il espargne, [Image 0193v] et ne les employe aucunement à ses autres services). Quand les taureaux vont au combat, ils respandent et jettent la poussiere à l'entour d'eux; les sangliers affinent leurs deffences; et l'ichneaumon, quand il doit venir aux prises avec le crocodile, munit son corps, l'enduit et le crouste tout à l'entour de limon bien serré et bien pestry, comme d'une cuirasse. Pourquoy ne dirons nous qu'il est aussi naturel de nous armer de bois et de fer? Quant au parler, il est certain que, s'il n'est pas naturel, il n'est pas necessaire. Toutefois, je croy qu'un enfant qu'on auroit nourry en pleine solitude, esloigné de tout commerce (qui seroit un essay mal aisé à faire), auroit quelque espece de parolle pour exprimer ses conceptions; et n'est pas croyable que nature nous ait refusé ce moyen qu'elle a donné à plusieurs autres animaux: car qu'est-ce autre chose que parler, cette faculté que nous leur voyons de se plaindre, de se resjouyr, de s'entr'appeller au secours, se convier à l'amour, comme ils font par l'usage de leur voix? Comment ne parleroient elles entr'elles? elles parlent bien à nous, et nous à elles. En combien de sortes parlons nous à nos chiens? et ils nous respondent. D'autre langage, d'autres appellations divisons nous avec eux qu'avec les oyseaux, avec les pourceaux, les beufs, les chevaux, et changeons d'idiome selon l'espece:

Cosi per entro loro schiera bruna
S'ammusa l'una con l'altra formica
Forse à spiar lor via, e lor fortuna.

Il me semble que Lactance attribue aux bestes, non le parler seulement, mais le rire encore. Et la difference de langage qui se voit entre nous, selon la difference des contrées, elle se treuve aussi aux animaux de
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mesme espece. Aristote allegue à ce propos le chant divers des perdris, selon la situation des lieux,

variaeque volucres
Longè alias alio juciunt in tempore voces,
Et partim mutant cum tempestatibus una [Image 0194]
Raucisonos cantus.

Mais cela est à sçavoir quel langage parleroit cet enfant; et ce qui s'en dict par divination, n'a pas beaucoup d'apparence. Si on m'allegue, contre cette opinion, que les sourds naturels ne parlent point, je respons que ce n'est pas seulement pour n'avoir peu recevoir l'instruction de la parolle par les oreilles, mais plustost pour-ce que le sens de l'ouye, duquel ils sont privez, se rapporte à celuy du parler, et se tiennent ensemble d'une cousture naturelle: en façon que ce que nous parlons, il faut que nous le parlons premierement à nous et que nous le facions sonner au dedans à nos oreilles, avant que de l'envoyer aux estrangeres. J'ay dit tout cecy pour maintenir cette ressemblance qu'il y a aux choses humaines, et pour nous ramener et joindre au nombre. Nous ne sommes ny au dessus, ny au dessoubs du reste: tout ce qui est sous le Ciel, dit le sage, court une loy et fortune pareille,

Indupedita suis fatalibus omnia vinclis.

Il y a quelque difference, il y a des ordres et des degrez; mais c'est soubs le visage d'une mesme nature:

res quaeque suo ritu procedit, et omnes
Foedere naturae certo discrimina servant.

Il faut contraindre l'homme et le renger dans les barrieres de cette police. Le miserable n'a garde d'enjamber par effect au delà; il est entravé et engagé, il est assubjecty de pareille obligation que les autres creatures de son ordre, et d'une condition fort moyenne, sans aucune prerogative, praeexcellence vraye et essentielle. Celle qu'il se donne par opinion et par fantasie n'a ny corps ny goust; et s'il est ainsi que luy
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seul, de tous les animaux, ait cette liberté de l'imagination et ce deresglement de pensées, luy representant ce qui est, ce qui n'est pas, et ce qu'il veut, le faux? et le veritable, c'est un advantage qui luy est bien cher vendu et duquel il a bien peu à se glorifier, car de là naist [Image 0194v] la source principale des maux qui le pressent: peché, maladie, irresolution, trouble, desespoir. Je dy donc, pour revenir à mon propos, qu'il n'y a point d'apparence d'estimer que les bestes facent par inclination naturelle et forcée les mesmes choses que nous faisons par nostre choix et industrie. Nous devons conclurre de pareils effects pareilles facultez, et confesser par consequent que ce mesme discours, cette mesme voye, que nous tenons à ouvrer, c'est aussi celle des animaux. Pourquoy imaginons nous en eux cette contrainte naturelle, nous qui n'en esprouvons aucun pareil effect? joinct qu'il est plus honorable d'estre acheminé et obligé à regléement agir par naturelle et inévitable condition, et plus approchant de la divinité, que d'agir reglément par liberté temeraire et fortuite; et plus seur de laisser à nature qu'à nous les resnes de nostre conduicte. La vanité de nostre presomption faict que nous aymons mieux devoir à nos forces qu'à sa liberalité nostre suffisance; et enrichissons les autres animaux des biens naturels et les leur renonçons, pour nous honorer et ennoblir des biens acquis: par une humeur bien simple, ce me semble, car je priseroy bien autant des graces toutes miennes et naifves que celles que j'aurois esté mendier et quester de l'apprentissage. Il n'est pas en nostre puissance d'acquerir une plus belle recommendation que d'estre favorisé de Dieu et de nature. Par ainsi, le renard, dequoy se servent les habitans de la Thrace quand ils veulent entreprendre de passer par dessus la glace quelque riviere gelée et le lachent devant eux pour cet effect, quand nous le verrions au bord de l'eau approcher son oreille bien pres de la glace, pour sentir s'il orra d'une longue ou d'une voisine distance bruyre l'eau courant au dessoubs, et selon qu'il trouve par là qu'il y a plus ou moins d'espesseur en la glace, se reculer ou s'avancer, n'aurions nous pas raison de juger qu'il luy passe par la teste ce mesme discours qu'il feroit en la nostre, et que [Image 0195] c'est une ratiocination et consequence tirée du sens naturel: Ce qui fait bruit, se remue; ce qui se remue, n'est pas gelé; ce qui n'est pas gelé, est liquide, et ce qui est liquide, plie soubs le faix? Car d'attribuer cela seulement à une vivacité du sens de l'ouye, sans discours et sans consequence, c'est une chimere, et ne peut entrer en nostre imagination. De mesme faut il estimer de tant de sortes de ruses et d'inventions dequoy les bestes se couvrent des entreprinses que nous faisons sur elles.
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Et si nous voulons prendre quelque advantage de cela mesme, qu'il est en nous de les saisir, de nous en servir et d'en user à nostre volonté, ce n'est que ce mesme advantage que nous avons les uns sur les autres. Nous avons à cette condition nos esclaves. Et les Climacides, estoyent ce pas des femmes en Syrie qui servoyent, couchées à quatre pattes, de marchepied et d'eschelle aux dames à monter en coche? Et la plus part des personnes libres abandonnent pour bien legieres commoditez leur vie et leur estre à la puissance d'autruy. Les femmes et concubines des Thraces plaident à qui sera choisie pour estre tuée au tumbeau de son mari. Les tyrans ont ils jamais failly de trouver assez d'hommes vouez à leur devotion, aucuns d'eux adjoutans davantage cette necessité de les accompaigner à la mort comme en la vie? Des armées entieres se sont ainsin obligées à leurs capitaines. La formule du serment en cette rude escole des escrimeurs à outrance, portoit ces promesses: Nous jurons de nous laisser enchainer, bruler, batre, et tuer de glaive, et souffrir tout ce que les gladiateurs legitimes souffrent de leur maistre; engageant tres-religieusement et le corps et l'ame à son service,

Ure meum, si vis, flamma caput, et pete ferro
Corpus, et intorto verbere terga seca.

C'estoit une obligation veritable; et si il s'en trouvoit dix mille, telle année, qui y entroyent et s'y perdoyent.
Quand les Scythes enterroyent leur Roy, ils estrangloyent sur son corps la plus favorie de ses concubines, son eschançon, escuyer d'escuirie, chambellan, huissier de chambre et cuisinier. Et en son anniversaire ils tuoyent cinquante chevaux montez de cinquante pages qu'ils avoyent enpalez par l'espine du dos jusques au gozier, et les laissoyent ainsi plantez en parade autour de la tombe. Les hommes qui nous servent, le font à meilleur marché, et pour un traitement moins curieux et moins favorable que celuy [Image 0195v] que nous faisons aux oyseaux, aux chevaux et aux chiens. A quel soucy ne nous demettons nous pour leur commodité? Il ne me semble point que les plus abjects serviteurs facent volontiers pour leurs maistres ce que les princes s'honorent de faire pour ces bestes. Diogenes voyant ses parents en peine de le racheter de servitude: Ils sont fols, disoit-il: c'est celuy qui me traitte et nourrit, qui me sert; et ceux qui entretiennent les bestes, se doivent dire plus tost les servir qu'en estre servis.
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Et si elles ont cela de plus genereux, que jamais Lyon ne s'asservit à un autre Lyon, ny un cheval à un autre cheval, par faute de coeur. Comme nous alons à la chasse des bestes, ainsi vont les Tigres et les Lyons à la chasse des hommes; et ont un pareil exercice les unes sur les autres: les chiens sur les lievres, les brochets sur les tanches, les arondeles sur les cigales, les esperviers sur les merles et sur les alouettes:

serpente ciconia pullos
Nutrit, et inventa per devia rura lacerta,
Et leporem aut capream famulae Jovis, et generosae
In saltu venantur aves.

Nous partons le fruict de nostre chasse avec nos chiens et oyseaux, comme la peine et l'industrie; et, au dessus d'Amphipolis en Thrace, les chasseurs et les faucons sauvages partent justement le butin par moitié; comme, le long des palus Moeotides, si le pescheur ne laisse aux loups, de bonne foy, une part esgale de sa prise, ils vont incontinent deschirer ses rets.
Et comme nous avons une chasse qui se conduict plus par subtilité que par force, comme celle des colliers, de nos lignes et de l'hameçon, il s'en void aussi de pareilles entre les bestes. Aristote dit que la seche jette de son col un boyeau long comme une ligne, qu'elle estand au loing en le lachant, et le retire à soy quand elle veut; à mesure qu'elle aperçoit quelque petit poisson s'aprocher, elle luy laisse mordre le bout de ce boyeau, estant cachée dans le sable ou dans la vase, et petit à petit le retire jusques à ce que ce petit poisson soit si prez d'elle que d'un saut elle puisse l'atraper. Quant à la force, il n'est animal au monde en bute de tant d'offences que l'homme: il ne nous faut point une balaine, un elephant et un crocodile, ny tels autres animaux, desquels un seul est capable de deffaire un [Image 0196] grand nombre d'hommes; les pous sont suffisans pour faire vacquer la dictature de Sylla; c'est le desjeuner d'un petit ver que le coeur et la vie d'un grand et triumphant Empereur. Pourquoy disons nous que c'est à l'homme science et connoissance bastie par art et par discours, de discerner les choses utiles à son vivre et au secours de ses maladies, de celles qui ne le sont pas; de connoistre la force de la rubarbe et du polipode? Et, quand nous voyons les chevres de Candie, si elles ont receu un coup de traict, aller entre un million d'herbes choisir le dictame pour leur guerison; et la tortue, quand elle a mangé de la vipere, chercher incontinent de l'origanum pour se purger;
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le dragon fourbir et esclairer ses yeux avecques du fenouil; les cigouignes se donner elles mesmes des clysteres à tout de l'eau de marine; les elephans arracher non seulement de leur corps et de leurs compaignons, mais des corps aussi de leurs maistres (tesmoing celuy du Roy Porus, qu'Alexandre deffit), les javelots et les dardz qu'on leur a jettez au combat, et les arracher si dextrement que nous ne le sçaurions faire avec si peu de douleur: pourquoy ne disons nous de mesmes que c'est science et prudence? Car d'alleguer, pour les deprimer, que c'est par la seule instruction et maistrise de nature qu'elles le sçavent, ce n'est pas leur oster le tiltre de science et de prudence: c'est la leur attribuer à plus forte raison que à nous, pour l'honneur d'une si certaine maistresse d'escolle. Chrysippus, bien que en toutes autres choses autant desdaigneux juge de la condition des animaux que nul autre philosophe, considerant les mouvements du chien qui, se rencontrant en un carrefour à trois chemins, ou à la queste de son maistre qu'il a esgaré, ou à la poursuitte de quelque proye qui fuit devant luy, va essayant l'un chemin apres l'autre, et, apres s'estre asseuré des deux et n'y avoir trouvé la trace de ce qu'il cherche, [Image 0196v] s'eslance dans le troisiesme sans marchander, il est contraint de confesser qu'en ce chien là un tel discours se passe: J'ay suivy jusques à ce carre-four mon maistre à la trace; il faut necessairement qu'il passe par l'un de ces trois chemins; ce n'est ny par cettuy-cy, ny par celuy-là; il faut donc infalliblement qu'il passe par cet autre; et que, s'asseurant par cette conclusion et discours, il ne se sert plus de son sentiment au troisiesme chemin, ny ne le sonde plus, ains s'y laisse emporter par la force de la raison. Ce traict purement dialecticien et cet usage de propositions divisées et conjoinctes et de la suffisante enumeration des parties, vaut il pas autant que le chien le sçache de soy que de Trapezonce. Si ne sont pas les bestes incapables d'estre encore instruites à nostre mode. Les merles, les corbeaux, les pies, les parroquets, nous leur aprenons à parler; et cette facilité que nous reconnoissons à nous fournir leur voix et haleine si souple et si maniable, pour la former et l'estreindre à certain nombre de lettres et de syllabes, tesmoigne qu'ils ont un discours au dedans, qui les rend ainsi disciplinables et volontaires à aprendre. Chacun est soul, ce croy-je, de voir tant de sortes de cingeries que les bateleurs aprennent à leurs chiens: les dances où ils ne faillent une seule cadence du son qu'ils oyent, plusieurs divers mouvemens et sauts qu'ils leur font faire par le commandement de leur parolle: mais je remerque avec plus d'admiration cet effect, qui est toutes-fois assez vulgaire, des chiens dequoy se servent les aveugles, et aux champs et aux villes:
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je me suis pris garde comme ils s'arrestent à certaines portes d'où ils ont accoustumé de tirer l'aumosne, comme ils evitent le choc des coches et des charretes, lors mesme que pour leur regard ils ont assez de place pour leur passage; j'en ay veu, le long d'un fossé de ville laisser un sentier plain et uni et en prendre un pire, pour esloigner son [Image 0197] maistre du fossé. Commant pouvoit on avoir faict concevoir à ce chien que c'estoit sa charge de regarder seulement à la seurté de son maistre et mespriser ses propres commoditez pour le servir? et comment avoit il la cognoissance que tel chemin luy estoit bien assez large, qui ne le seroit pas pour un aveugle? Tout cela se peut il comprendre sans ratiocination et sans discours? Il ne faut pas oublier ce que Plutarque dit avoir veu à Rome d'un chien, avec l'Empereur Vespasian le pere, au Theatre de Marcellus. Ce chien servoit à un bateleur qui jouoit une fiction à plusieurs mines et à plusieurs personnages, et y avoit son rolle. Il falloit entre autres choses qu'il contrefit pour un temps le mort pour avoir mangé de certaine drogue: apres avoir avalé le pain qu'on feignoit estre cette drogue, il commença tantost à trembler et branler comme s'il eut esté estourdi; finalement, s'estandant et se roidissant, comme mort, il se laissa tirer et traisner d'un lieu à autre, ainsi que portoit le subject du jeu; et puis, quand il congneut qu'il estoit temps, il commença premierement à se remuer tout bellement, ainsi que s'il se fut revenu d'un profond sommeil, et, levant la teste, regarda ça et là d'une façon qui estonnoit tous les assistans. Les boeufs qui servoyent aux jardins Royaux de Suse, pour les arrouser et tourner certaines grandes roues à puiser de l'eau, ausquelles il y a des baquets attachez (comme il s'en voit plusieurs en Languedoc), on leur avoit ordonné d'en tirer par jour jusques à cent tours chacun; ils estoient si accoustumez à ce nombre qu'il estoit impossible par aucune force de leur en faire tirer un tour davantage; et, ayant faict leur tache, ils s'arrestoient tout court. Nous sommes en l'adolescence avant que nous sçachions conter jusques à cent, et venons de descouvrir des nations qui n'ont aucune connoissance des nombres. Il y a encore plus de discours à instruire autruy qu'à estre instruit. Or, laissant à part ce que [Image 0197v] Democritus jugeoit et prouvoit, que la plus part des arts les bestes nous les ont aprises: comme l'araignée à tistre et à coudre, l'arondelle à bastir, le cigne et le rossignol la musique, et plusieurs animaux, par leur imitation, à faire la medecine; Aristote tient que les rossignols instruisent leurs petits à chanter, et y employent du temps et du soing, d'où il advient que ceux que nous nourrissons en cage, qui n'ont point eu loisir d'aller à l'escolle soubs leurs parens, perdent beaucoup de la grace de leur chant. Nous pouvons juger par là qu'il
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reçoit de l'amendement par discipline et par estude. Et, entre les libres mesmes, il n'est pas ung et pareil, chacun en a pris selon sa capacité; et, sur la jalousie de leur apprentissage, ils se debattent à l'envy d'une contention si courageuse que par fois le vaincu y demeure mort, l'aleine luy faillant plustost que la voix. Les plus jeunes ruminent, pensifs, et prenent à imiter certains couplets de chanson: le disciple escoute la leçon de son precepteur et en rend compte avec grand soing; ils se taisent, l'un tantost, tantost l'autre; on oyt corriger les fautes, et sent on aucunes reprehensions du precepteur. J'ay veu (dict Arrius) autresfois un elephant ayant à chacune cuisse un cymbale pendu, et un autre attaché à sa trompe, au son desquels tous les autres dançoyent en rond, s'eslevans et s'inclinans à certaines cadences, selon que l'instrument les guidoit; et y avoit plaisir à ouyr cette harmonie.
Aux spectacles de Rome, il se voyoit ordinairement des Elephans dressez à se mouvoir et dancer, au son de la voix, des dances à plusieurs entrelasseures, coupeures et diverses cadances tres-difficiles à aprendre. Il s'en est veu qui, en leur privé, rememoroient leur leçon, et s'exerçoyent par soing et par estude pour n'estre tancez et batuz de leurs maistres. Mais cett'autre histoire de la pie, de laquelle nous avons Plutarque mesme pour respondant, est estrange. Elle estoit en la boutique d'un barbier à [Image 0198] Rome, et faisoit merveilles de contre-faire avec la voix tout ce qu'elle oyoit; un jour, il advint que certaines trompetes s'arrestarent à sonner long temps devant cette boutique; dépuis cela et tout le lendemain, voylà cette pie pensive, muete et melancholique, dequoy tout le monde estoit esmerveillé; et pensoit on que le son des trompetes l'eut ainsin estourdie et estonnée, et qu'avec l'ouye la voix se fut quant et quant esteinte; mais on trouva en fin que c'estoit une estude profonde et une retraicte en soy-mesmes, son esprit s'exercitant et preparant sa voix à representer le son de ces trompetes: de maniere que sa premiere voix ce fut celle là, de exprimer perfectement leurs reprinses, leurs poses et leurs muances, ayant quicté par ce nouvel aprentissage et pris à desdain tout ce qu'elle sçavoit dire auparavant. Je ne veux pas obmettre à alleguer aussi cet autre exemple d'un chien que ce mesme Plutarque dit avoir veu (car quand à l'ordre, je sens bien que je le trouble, mais je n'en observe non plus à renger ces exemples qu'au reste de toute ma besongne), luy estant dans un navire: ce chien, estant en peine d'avoir l'huyle qui estoit dans le fons d'une cruche où il ne pouvoit arriver de la langue pour l'estroite emboucheure du vaisseau, alla querir des caillous et en mit dans cette cruche jusques à ce qu'il eut fait hausser l'huile plus pres du bord, où il la peut attaindre. Cela, qu'est-ce, si ce n'est l'effect d'un esprit bien subtil? On dit que les
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corbeaux de barbarie en font de mesme, quand l'eau qu'ils veulent boire, est trop basse. Cette action est aucunement voisine de ce que recitoit des Elephans un Roy de leur nation, Juba, que, quand par la finesse de ceux qui les chassent, l'un d'entre eux se trouve pris dans certaines fosses profondes qu'on leur prepare, et les recouvre l'on de menues brossailles pour les tromper, ses compaignons y apportent en diligence force pierres et pieces de bois, afin [Image 0198v] que cela l'ayde à s'en mettre hors. Mais cet animal raporte en tant d'autres effects à l'humaine suffisance que, si je vouloy suivre par le menu ce que l'experience en a apris, je gaignerois aysément ce que je maintiens ordinairement, qu'il se trouve plus de difference de tel homme à tel homme que de tel animal à tel homme. Le gouverneur d'un elephant, en une maison privée de Syrie, desroboit à tous les repas la moitié de la pension qu'on luy avoit ordonnée: un jour le maistre voulut luy mesme le penser, versa dans sa manjoire la juste mesure d'orge qu'il luy avoit prescrite pour sa nourriture; l'elephant, regardant de mauvais oeuil ce gouverneur, separa avec la trompe et en mit à part la moitié, declarant par là le tort qu'on luy faisoit. Et un autre, ayant un gouverneur qui mesloit dans sa mangeaille des pierres pour en croistre la mesure, s'aprocha du pot où il faisoit cuyre sa chair pour son disner, et le luy remplit de cendre. Cela, ce sont des effaicts particuliers; mais ce que tout le monde a veu et que tout le monde sçait, qu'en toutes les armées qui se conduisoyent du pays de levant, l'une des plus grandes forces consistoit aux elephans, desquels on tiroit des effects sans comparaison plus grands que nous ne faisons à present de nostre artillerie, qui tient à peu pres leur place en une bataille ordonnée (cela est aisé à juger à ceux qui connoissent les histoires anciennes):

siquidem Tirio servire solebant
Annibali, et nostris ducibus, regique Molosso,
Horum majores, et dorso ferre cohortes,
Partem aliquam belli et euntem in praelia turmam.

Il falloit bien qu'on se respondit à bon escient de la creance de ces bestes et de leur discours, leur abandonnant la teste d'une bataille,
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là où le moindre arrest qu'elles eussent sçeu faire, pour la grandeur et pesanteur de leurs corps, le moindre effroy qui leur eut fait tourner la teste sur leurs gens, estoit [Image 0199] suffisant pour tout perdre; et s'est veu moins d'exemples où cela soit advenu qu'ils se rejettassent sur leurs trouppes, que de ceux où nous mesme nous rejectons les uns sur les autres, et nous rompons. On leur donnoit charge non d'un mouvement simple, mais de plusieurs diverses parties au combat. Comme faisoient aux chiens les Espaignols à la nouvelle conqueste des Indes, ausquels ils payoient solde et faisoient partage au butin; et montroient ces animaux autant d'adresse et de jugement à poursuivre et arrester leur victoire, à charger ou à reculer selon les occasions, à distinguer les amis des ennemis, comme ils faisoient d'ardeur et d'aspreté. Nous admirons et poisons mieux les choses estrangeres que les ordinaires; et, sans cela, je ne me fusse pas amusé à ce long registre: car, selon mon opinion, qui contrerollera de pres ce que nous voyons ordinairement des animaux qui vivent parmy nous, il y a dequoy y trouver des effects autant admirables que ceux qu'on va recueillant és pays et siecles estrangers. C'est une mesme nature qui roule son cours. Qui en auroit suffisamment jugé le present estat, en pourroit seurement conclurre et tout l'advenir et tout le passé. J'ay veu autresfois parmy nous des hommes amenez par mer de lointain pays, desquels par ce que nous n'entendions aucunement le langage, et que leur façon, au demeurant, et leur contenance, et leurs vestemens estoient du tout esloignez des nostres, qui de nous ne les estimoit et sauvages et brutes? qui n'atribuoit à stupidité et à bestise de les voir muets, ignorans la langue Françoise, ignorans nos baisemains et nos inclinations serpentées, nostre port et nostre maintien, sur lequel, sans faillir, doit prendre son patron la nature humaine? Tout ce qui nous semble estrange, nous le condamnons, et ce que nous n'entendons pas: comme il nous advient au jugement que nous faisons des bestes. Elles ont plusieurs conditions qui se rapportent aux nostres: de celles-là par comparaison nous pouvons tirer quelque conjecture; mais de ce qu'elles [Image 0199v] ont particulier, que sçavons nous que c'est? Les chevaux, les chiens, les boeufs, les brebis, les oyseaux et la pluspart des animaux qui vivent avec nous, reconnoissent nostre voix et se laissent conduire par elle: si faisoit bien encore la murene de Crassus, et venoit à luy, quand il l'appelloit; et le font aussi les anguilles qui se trouvent en la fontaine d'Arethuse. Et j'ay veu des gardoirs assez où les poissons accourent, pour manger, à certain cry de ceux qui les traitent;
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nomen habent, et ad magistri
Vocem quisque sui venit citatus.

Nous pouvons juger de cela. Nous pouvons aussi dire que les elephans ont quelque participation de religion, d'autant qu'apres plusieurs ablutions et purifications on les void, haussant leur trompe comme des bras et tenant les yeux fichez vers le Soleil levant, se planter long temps en meditation et contemplation à certaines heures du jour, de leur propre inclination, sans instruction et sans precepte. Mais, pour ne voir aucune telle apparence és autres animaux, nous ne pouvons pourtant establir qu'ils soient sans religion, et ne pouvons prendre en aucune part ce qui nous est caché. Comme nous voyons quelque chose en cette action que le philosophe Cleanthes remerqua, par ce qu'elle retire aux nostres: il vid, dit-il, des fourmis partir de leur fourmiliere portans le corps d'un fourmis mort vers une autre fourmiliere, de laquelle plusieurs autres fourmis leur vindrent au devant, comme pour parler à eux; et, apres avoir esté ensemble quelque piece, ceux-cy s'en retournerent pour consulter, pensez, avec leurs concitoiens, et firent ainsi deux ou trois voyages pour la difficulté de la capitulation; en fin ces derniers venus apporterent aux premiers un ver de leur taniere, comme pour la rançon du mort, lequel ver les premiers chargerent sur leur dos et emporterent chez eux, laissant aux autres le corps du trespassé. Voilà l'interpretation que [Image 0200] Cleanthes y donna, tesmoignant par là que celles qui n'ont point de voix, ne laissent pas d'avoir pratique et communication mutuelle, de laquelle c'est nostre defaut que nous ne soyons participans; et nous entremettons à cette cause sottement d'en opiner. Or elles produisent encore d'autres effects qui surpassent de bien loin nostre capacité, ausquelles il s'en faut tant que nous puissions arriver par imitation que, par imagination mesme, nous ne les pouvons concevoir. Plusieurs tiennent qu'en cette grande et derniere battaille navale qu'Antonius perdit contre Auguste, sa galere capitainesse fut arrestée au milieu de sa course par ce petit poisson que les Latins nomment Remora, à cause de cette sienne proprieté d'arrester toute sorte de vaisseaux ausquels il s'attache. Et l'Empereur Calligula vogant avec une grande flotte en la coste de la Romanie, sa seule galere fut arrestée tout court? par ce mesme poisson, lequel il fist prendre attaché comme il estoit au bas de son vaisseau, tout despit dequoy un si petit animal pouvoit forcer et la mer et les vents et la violence de tous ses avirons, pour estre seulement attaché par le
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bec à sa galere (car c'est un poisson à coquille); et s'estonna encore, non sans grande raison, de ce que, luy estant apporté dans le bateau, il n'avoit plus cette force qu'il avoit au dehors. Un citoyen de Cyzique acquit jadis reputation de bon mathematicien pour avoir appris de la condition de l'herisson, qu'il a sa taniere ouverte à divers endroicts et à divers vents, et, prevoyant le vent advenir, il va boucher le trou du costé de ce vent-là: ce que remerquant ce citoien apportoit en sa ville certaines predictions du vent qui avoit à tirer. Le cameleon prend la couleur du lieu où il est assis; mais le poulpe se donne luy-mesme la couleur qu'il luy plaist, selon les occasions, pour se cacher de ce qu'il craint et attraper ce qu'il cerche: au cameleon, c'est changement de [Image 0200v] passion; mais au poulpe, c'est changement d'action. Nous avons quelques mutations de couleur à la fraieur, la cholere, la honte et autres passions qui alterent le teint de nostre visage, mais c'est par l'effect de la souffrance comme au cameleon: il est bien en la jaunisse de nous faire jaunir, mais il n'est pas en la disposition de nostre volonté. Or ces effets que nous reconnoissons aux autres animaux, plus grands que les nostres, tesmoignent en eux quelque faculté plus excellente qui nous est occulte, comme il est vray-semblable que sont plusieurs autres de leurs conditions et puissances desquelles nulles apparances ne viennent jusques à nous. De toutes les predictions du temps passé, les plus anciennes et plus certaines estoient celles qui se tiroient du vol des oiseaux. Nous n'avons rien de pareil et de si admirable. Cette regle, cet ordre du bransler de leur aile par lequel on tire des consequences des choses à venir, il faut bien qu'il soit conduict par quelque excellent moyen à une si noble operation: car c'est prester à la lettre d'aller attribuant ce grand effect à quelque ordonnance naturelle, sans l'intelligence, consentement et discours de qui le produit; et est une opinion evidemment faulse. Qu'il soit ainsi: la torpille a cette condition, non seulement d'endormir les membres qui la touchent, mais au travers des filets et de la scene elle transmet une pesanteur endormie aux mains de ceux qui la remuent et manient; voire dit-on d'avantage que si on verse de l'eau dessus, on sent cette passion qui gaigne contremont jusques à la main et endort l'atouchement au travers de l'eau. Cette force est merveilleuse, mais elle n'est pas inutile à la torpille: elle la sent et s'en sert, de maniere que, pour attraper la proye qu'elle queste, on la void se tapir soubs le limon, afin que les autres poissons se coulans par dessus, frappez et endormis de cette sienne froideur, tombent en sa puissance. Les grues, les arondelles et autres oiseaux passagers, changeans de demeure selon les saisons
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de l'an, montrent assez la [Image 0201] cognoissance qu'elles ont de leur faculté divinatrice, et la mettent en usage. Les chasseurs nous asseurent que, pour choisir d'un nombre de petits chiens celuy qu'on doit conserver pour le meilleur, il ne faut que mettre la mere au propre de le choisir elle mesme: comme, si on les emporte hors de leur giste, le premier qu'elle y rapportera, sera tousjours le meilleur; ou bien, si on faict semblant d'entourner de feu leur giste de toutes parts, celuy des petits au secours duquel elle courra premierement. Par où il appert qu'elles ont un usage de prognostique que nous n'avons pas, ou qu'elles ont quelque vertu à juger de leurs petits, autre et plus vive que la nostre. La maniere de naistre, d'engendrer, nourrir, agir, mouvoir, vivre et mourir des bestes estant si voisine de la nostre, tout ce que nous retranchons de leurs causes motrices et que nous adjoustons à nostre condition au dessus de la leur, cela ne peut aucunement partir du discours de nostre raison. Pour reglement de nostre santé, les medecins nous proposent l'exemple du vivre des bestes et leur façon; car ce mot est de tout temps en la bouche du peuple: Tenez chauts les pieds et la teste; Au demeurant, vivez en beste. La generation est la principale des actions naturelles: nous avons quelque disposition de membres qui nous est plus propre à cela; toutesfois ils nous ordonnent de nous ranger à l'assiete et disposition brutale, comme plus effectuelle,

more ferarum
Quadrupedumque magis ritu, plerumque putantur
Concipere uxores; quia sic loca sumere possunt,
Pectoribus positis, sublatis semina lumbis.

[Image 0201v] Et rejettent comme nuisibles ces mouvements indiscrets et insolents que les femmes y ont meslé de leur creu, les ramenant à l'exemple et usage des bestes de leur sexe, plus modeste et rassis:

Nam mulier prohibet se concipere atque repugnat,
Clunibus ipsa viri venerem si laeta retractet,
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Atque exossato ciet omni pectore fluctus.
Ejicit enim sulci recta regione viaque
Vomerem, atque locis avertit seminis ictum.

Si c'est justice de rendre à chacun ce qui luy est deu, les bestes qui servent, ayment et defendent leurs bien-faicteurs, et qui poursuyvent et outragent les estrangers et ceux qui les offencent, elles representent en cela quelque air de nostre justice, comme aussi en conservant une equalité tres-equitable en la dispensation de leurs biens à leurs petits. Quant à l'amitié, elles l'ont, sans comparaison, plus vive et plus constante que n'ont pas les hommes. Hircanus, le chien du Roy Lisimachus, son maistre mort, demeura obstiné sus son lict sans vouloir boire ne manger; et, le jour qu'on en brusla le corps, il print sa course et se jetta dans le feu, où il fut bruslé. Comme fist aussi le chien d'un nommé Pyrrhus, car il ne bougea de dessus le lict de son maistre dépuis qu'il fust mort, et, quand on l'emporta, il se laissa enlever quant et luy, et finalement se lança dans le buscher où on brusloit le corps de son maistre. Il y a certaines inclinations d'affection qui naissent quelquefois en nous sans le conseil de la raison, qui viennent d'une temerité fortuite que d'autres nomment sympathie: les bestes en sont capables comme nous. Nous voyons les chevaux prendre certaine accointance des uns aux autres, jusques à nous mettre en peine pour les faire vivre ou voyager separément; on les void appliquer leur affection à certain poil de leurs compaignons, comme à certain visage, et, où ils le rencontrent, s'y joindre incontinent [Image 0202] avec feste et demonstration de bienveuillance, et prendre quelque autre forme à contrecoeur et en haine. Les animaux ont choix comme nous en leurs amours et font quelque triage de leurs femelles. Ils ne sont pas exempts de nos jalousies et d'envies extremes et irreconciliables. Les cupiditez sont ou naturelles et necessaires, comme le boire et le manger; ou naturelles et non necessaires, comme l'accointance des femelles; ou elles ne sont ny naturelles ny necessaires: de cette derniere sorte sont quasi toutes celles des hommes; elles sont toutes superflues et artificielles. Car c'est merveille combien peu il faut à nature pour se contenter, combien peu elle nous a laissé à desirer. Les apprests à nos cuisines ne touchent pas son ordonnance. Les Stoiciens disent qu'un homme auroit dequoy se substanter d'une olive par jour. La delicatesse de nos vins n'est pas de sa leçon, ny la recharge que nous adjoustons aux appetits amoureux,
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neque illa
Magno prognatum deposcit consule cunnum.

Ces cupiditez estrangeres, que l'ignorance du bien et une fauce opinion ont coulées en nous, sont en si grand nombre qu'elles chassent presque toutes les naturelles: ny plus ny moins que si, en une cité, il y avoit si grand nombre d'estrangers qu'ils en missent hors les naturels habitans, ou esteignissent leur authorité et puissance ancienne, l'usurpant entierement et s'en saisissant. Les animaux sont beaucoup plus reglez que nous ne sommes, et se contiennent avec plus de moderation soubs les limites que nature nous a prescripts; mais non pas si exactement qu'ils n'ayent encore quelque convenance à nostre desbauche. Et tout ainsi comme il s'est trouvé des desirs furieux qui ont poussé les hommes à l'amour des bestes, elles se trouvent aussi par fois esprises de nostre amour et reçoivent des affections monstrueuses d'une espece à autre: tesmoin l'elephant corrival d'Aristophanes le grammairien en l'amour [Image 0202v] d'une jeune bouquetiere en la ville d'Alexandrie, qui ne luy cedoit en rien aux offices d'un poursuyvant bien passionné: car, se promenant par le marché où l'on vendoit des fruicts, il en prenoit avec sa trompe et les luy portoit; il ne la perdoit de veue que le moins qu'il luy estoit possible, et luy mettoit quelquefois la trompe dans le sein par dessoubs son collet et luy tastoit les tetins. Ils recitent aussi d'un dragon amoureux d'une fille, et d'une oye esprise de l'amour d'un enfant en la ville d'Asope, et d'un belier serviteur de la menestriere Glaucia; et il se void tous les jours des magots furieusement espris de l'amour des femmes. On void aussi certains animaux s'adonner à l'amour des masles de leur sexe: Oppianus et autres recitent quelques exemples pour monstrer la reverence que les bestes en leurs mariages portent à la parenté, mais l'experience nous faict bien souvent voir le contraire,

nec habetur turpe juvencae
Ferre patrem tergo; fit equo sua filia conjux;
Quasque creavit init pecudes caper; ipsaque cujus
Semine concepta est, ex illo concipit ales.

De subtilité malitieuse, en est-il une plus expresse que celle du mulet du philosophe Thales? lequel, passant au travers d'une riviere chargé de sel, et de fortune y estant bronché, si que les sacs qu'il portoit en
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furent tous mouillez, s'estant apperçeu que le sel fondu par ce moyen luy avoit rendu sa charge plus legere, ne failloit jamais, aussi tost qu'il rencontroit quelque ruisseau, de se plonger dedans avec sa charge; jusques à ce que son maistre, descouvrant sa malice, ordonna qu'on le chargeast de laine, à quoy se trouvant mesconté il cessa de plus user de cette finesse. Il y en a plusieurs qui representent naifvement le visage de nostre avarice, car on leur void un soin extreme de surprendre tout ce qu'elles peuvent et de le curieusement cacher, quoy qu'elles n'en tirent point d'usage. Quant à la [Image 0203] mesnagerie, elles nous surpassent non seulement en cette prevoyance d'amasser et espargner pour le temps à venir, mais elles ont encore beaucoup de parties de la science qui y est necessaire. Les fourmis estandent au dehors de l'aire leurs grains et semences pour les esventer, refreschir et secher, quand ils voyent qu'ils commencent à se moisir et à sentir le rance, de peur qu'ils ne se corrompent et pourrissent. Mais la caution et prevention dont ils usent à ronger le grain de froment, surpasse toute imagination de prudence humaine. Parce que le froment ne demeure pas tousjours sec ny sain, ains s'amolit, se resout et destrempe comme en laict, s'acheminant à germer et produire: de peur qu'il ne devienne semance et perde sa nature et propriété de magasin pour leur nourriture, ils rongent le bout par où le germe a accoustumé de sortir. Quant à la guerre, qui est la plus grande et pompeuse des actions humaines, je sçaurois volontiers si nous nous en voulons servir pour argument de quelque prerogative, ou, au rebours, pour tesmoignage de nostre imbecillité et imperfection; comme de vray la science de nous entredesfaire et entretuer, de ruiner et perdre nostre propre espece, il semble qu'elle n'a pas beaucoup dequoy se faire desirer aux bestes qui ne l'ont pas:

quando leoni
Fortior eripuit vitam Leo? quo nemore unquam
Expiravit aper majoris dentibus apri?

Mais elles n'en sont pas universellement exemptes pourtant, tesmoin les furieuses rencontres des mouches à miel et les entreprinses des princes des deux armées contraires:

saepe duobus
Regibus incessit magno discordia motu,
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Continuoque animos vulgi et trepidantia bello
Corda licet longè praesciscere.

Je ne voy jamais cette divine description qu'il ne m'y semble [Image 0203v] lire peinte l'ineptie et vanité humaine. Car ces mouvemens guerriers qui nous ravissent de leur horreur et espouventement, cette tempeste de sons et de cris,

Fulgur ibi ad coelum se tollit, totaque circum
Aere renidescit tellus, subtérque virum vi
Excitur pedibus sonitus, clamoréque montes
Icti rejectant voces ad sidera mundi;

cette effroyable ordonnance de tant de milliers d'hommes armez, tant de fureur, d'ardeur et de courage, il est plaisant à considerer par combien vaines occasions elle est agitée et par combien legieres occasions esteinte:

Paridis propter narratur amorem
Graecia Barbariae diro collisa duello:

toute l'Asie se perdit et se consomma en guerres pour le maquerelage de Paris. L'envie d'un seul homme, un despit, un plaisir, une jalousie domestique, causes qui ne devroient pas esmouvoir deux harangeres à s'esgratigner, c'est l'ame et le mouvement de tout ce grand trouble. Voulons nous en croire ceux mesme qui en sont les principaux autheurs et motifs? oyons le plus grand, le plus victorieux Empereur et le plus puissant qui fust onques, se jouant, et mettant en risée, tres-plaisamment et tres-ingenieusement, plusieurs batailles hazardées et par mer et par terre, le sang et la vie de cinq cens mille hommes qui suivirent sa fortune, et les forces et richesses des deux parties du monde espuisées pour le service de ses entreprinses,

Quod futuit Glaphyran Antonius, hanc mihi poenam
Fulvia constituit, se quoque uti futuam.
Fulviam ego ut futuam? Quid, si me Manius oret
Paedicem, faciam? Non puto, si sapiam.
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Aut futue, aut pugnemus, ait. Quid, si mihi vita
Charior est ipsa mentula? Signa canant.

[Image 0204] (J'use en liberté de conscience de mon Latin, avecq le congé que vous m'en avez donné.) Or ce grand corps, à tant de visages et de mouvemans, qui semble menasser le ciel et la terre:

Quam multi Lybico volvuntur marmore fluctus,
Saevus ubi Orion hybernis conditur undis,
Vel cum sole novo densae torrentur aristae,
Aut Hermi campo, aut Lyciae flaventibus arvis,
Scuta sonant, pulsuque pedum tremit excita tellus;

ce furieux monstre à tant de bras et à tant de testes, c'est tousjours l'homme foyble, calamiteux et miserable. Ce n'est qu'une formilliere esmeue et eschauffée,

It nigrum campis agmen.

Un souffle de vent contraire, le croassement d'un vol de corbeaux, le faux pas d'un cheval, le passage fortuite d'un aigle, un songe, une voix, un signe, une brouée matiniere suffisent à le renverser et porter par terre. Donnez luy seulement d'un rayon de Soleil par le visage, le voylà fondu et esvanouy; qu'on luy esvante seulement un peu de poussiere aux yeux, comme aux mouches à miel de nostre poete, voylà toutes nos enseignes, nos legions, et le grand Pompeius mesmes à leur teste, rompu et fracassé: car ce fut luy, ce me semble, que Sertorius batit en Espaigne atout ces belles armes qui ont aussi servi à d'autres, comme à Eumenes contre Antigonus, à Surena contre Crassus:

Hi motus animorum atque haec certamina tanta
Pulveris exigui jactu compressa quiescent.


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Qu'on descouple mesmes de noz mouches apres, elles auront et la force et le courage de le dissiper. De fresche memoire, les Portuguais pressans la ville de Tamly au territoire de Xiatime, les habitans d'icelle portarent sur la muraille grand quantité de ruches, de quoi ils sont riches. Et, à tout du feu, chassarent les abeilles si vivement sur leurs ennemis, qu'ils les mirent en route. ne pouvans soustenir leurs assauts et leurs pointures. Ainsi demeura la victoire et liberté de leur ville à ce nouveau secours, aveq telle fortune qu'au retour du combat il ne s'en trouva une seule à dire.
Les ames des Empereurs et des savatiers sont jettées à mesme moule. Considerant l'importance des actions des princes et leur pois, nous nous persuadons qu'elles soyent produites par quelques causes aussi poisantes et importantes: nous nous trompons: ils sont menez et ramenez en leurs mouvemens par [Image 0204v] les mesmes ressors que nous sommes aux nostres. La mesme raison qui nous fait tanser avec un voisin, dresse entre les Princes une guerre; la mesme raison qui nous faict foïter un lacquais, tombant en un Roy, luy fait ruiner une province. Ils veulent aussi legierement que nous, mais ils peuvent plus. Pareils appetits agitent un ciron et un elephant. Quant à la fidelité, il n'est animal au monde traistre au pris de l'homme; nos histoires racontent la vifve poursuite que certains chiens ont faict de la mort de leurs maistres. Le Roy Pyrrhus, ayant rencontré un chien qui gardoit un homme mort, et ayant entendu qu'il y avoit trois jours qu'il faisoit cet office, commanda qu'on enterrast ce corps, et mena ce chien quant et luy. Un jour qu'il assistoit aux montres generales de son armée, ce chien, appercevant les meurtriers de son maistre, leur courut sus avec grans aboys et aspreté de courroux, et par ce premier indice achemina la vengeance de ce meurtre, qui en fut faicte bien tost apres par la voye de la justice. Autant en fist le chien du sage Hesiode, ayant convaincu les enfans de Ganistor Naupactien du meurtre commis en la personne de son maistre. Un autre chien, estant à la garde d'un temple à Athenes, ayant aperceu un larron sacrilege qui emportoit les plus beaux joyaux, se mit à abayer contre luy tant qu'il peut; mais les marguilliers ne s'estant point esveillez pour cela, il se mit à le suyvre, et, le jour estant venu, se tint un peu plus esloigné de luy, sans le perdre jamais de veue. S'il luy offroit à manger, il n'en vouloit pas; et aux autres passans qu'il rencontroit en son chemin, il leur faisoit feste de la queue et prenoit de leurs mains ce qu'ils luy donnoyent à manger; si son larron s'arrestoit pour dormir, il s'arrestoit quant et quant au lieu mesmes.
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La nouvelle de ce chien estant venue aux marguilliers de cette Eglise, ils se mirent à le suivre à la trace, s'enquerans des nouvelles du poil de ce chien, et en fin le [Image 0205] rencontrerent en la ville de Cromyon, et le larron aussi, qu'ils ramenerent en la ville d'Athenes, où il fut puny. Et les juges, en reconnoissance de ce bon office, ordonnarent du publicq certaine mesure de bled pour nourrir le chien, et aux prestres d'en avoir soing. Plutarque tesmoigne cette histoire comme chose tres-averée et advenue en son siecle. Quant à la gratitude (car il me semble que nous avons besoing de mettre ce mot en credit), ce seul exemple y suffira, que Apion recite comme en ayant esté luy mesme spectateur. Un jour, dit-il, qu'on donnoit à Rome au peuple le plaisir du combat de plusieurs bestes estranges, et principalement de Lyons de grandeur inusitée, il y en avoit un entre autres qui, par son port furieux, par la force et grosseur de ses membres et un rugissement hautain et espouvantable, attiroit à soy la veue de toute l'assistance. Entre les autres esclaves qui furent presentez au peuple en ce combat des bestes, fut un Androdus, de Dace, qui estoit à un Seigneur Romain de qualité consulaire. Ce lyon, l'ayant apperçeu de loing, s'arresta premierement tout court?, comme estant entré en admiration, et puis s'aprocha tout doucement, d'une façon molle et paisible, comme pour entrer en reconnoissance avec luy. Cela faict, et s'estant asseuré de ce qu'il cherchoit, il commença à battre de la queue à la mode des chiens qui flatent leur maistre, et à baiser et lescher les mains et les cuisses de ce pauvre miserable tout transi d'effroy et hors de soy. Androdus ayant repris ses esprits par la benignité de ce lyon, et r'asseuré sa veue pour le considerer et reconnoistre, c'estoit un singulier plaisir de voir les caresses et les festes qu'ils s'entrefaisoyent l'un à l'autre. Dequoy le peuple ayant eslevé des cris de joye, l'Empereur fit appeller cet esclave pour entendre de luy le moyen d'un si estrange evenement. Il luy recita une histoire nouvelle et admirable: Mon maistre, dict-il, estant proconsul en Aphrique, je fus contraint, [Image 0205v] par la cruauté et rigueur qu'il me tenoit, me faisant journellement battre, me desrober de luy et m'en fuïr. Et, pour me cacher seurement d'un personnage ayant si grande authorité en la province, je trouvay mon plus court de gaigner les solitudes et les contrées sablonneuses et inhabitables de ce pays là, resolu, si le moyen de me nourrir venoit à me faillir, de trouver quelque façon de me tuer moy-mesme. Le soleil estant extremement aspre sur le midy et les chaleurs insupportables, m'estant enbatu sur une caverne cachée et inaccessible, je me jettay dedans. Bien tost apres y survint ce lyon, ayant une patte sanglante et blessée, tout plaintif
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et gemissant des douleurs qu'il souffroit. A son arrivée, j'eu beaucoup de frayeur; mais luy, me voyant mussé dans un coing de sa loge, s'approcha tout doucement de moy, me presentant sa patte offencée, et me la montrant comme pour demander secours; je luy ostay lors un grand escot qu'il y avoit, et m'estant un peu aprivoisé à luy, pressant sa playe, en fis sortir l'ordure qui s'y amassoit, l'essuyay et nettoyay le plus proprement que je peux; luy, se sentant alegé de son mal et soulagé de cette douleur, se prit à reposer et à dormir, ayant tousjours sa patte entre mes mains. De là en hors, luy et moy vesquimes ensemble en cette caverne, trois ans entiers, de mesmes viandes: car des bestes qu'il tuoit à sa chasse, il m'en aportoit les meilleurs endroits, que je faisois cuire au soleil à faute de feu, et m'en nourrissois. A la longue, m'estant ennuyé de cette vie brutale et sauvage, ce Lyon s'en estant allé un jour à sa queste accoustumée, je partis de là, et, à ma troisiesme journée, fus surpris par les soldats qui me menerent d'Affrique en cette ville à mon maistre, lequel soudain me condamna à mort et à estre abandonné aux bestes. Or, à ce que je voy, ce Lyon fut aussi pris bien tost apres, qui m'a, à cette heure, voulu recompenser du bien-fait et guerison qu'il avoit reçeu de moy. Voylà l'histoire qu'androdus [Image 0206] recita à l'Empereur, laquelle il fit aussi entendre de main à main au peuple. Parquoy, à la requeste de tous, il fut mis en liberté et absoubs de cette condamnation, et par ordonnance du peuple luy faict present de ce Lyon. Nous voyons dépuis, dit Apion, Androdus conduisant ce Lyon à tout une petite laisse, se promenant par les tavernes à Rome, recevoir l'argent qu'on luy donnoit, le Lyon se laisser couvrir des fleurs qu'on luy jettoit, et chacun dire en les rencontrant: Voylà le Lyon hoste de l'homme, voylà l'homme medecin du Lyon. Nous pleurons souvant la perte des bestes que nous aymons, aussi font elles la nostre,

Post, bellator equus, positis insignibus, Aethon
It lachrymans, guttisque humectat grandibus ora.

Comme aucunes de nos nations ont les femmes en commun, aucunes à chacun la sienne; cela ne se voit il pas aussi entre les bestes? et des mariages mieux gardez que les nostres?
Quant à la société et confederation qu'elles dressent entre elles pour se liguer ensemble et s'entresecourir, il se voit des boeufs, des porceaux et autres animaux, qu'au cry de celuy que vous offencez, toute la troupe
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accourt à son aide et se ralie pour sa deffence. L'escare, quand il a avalé l'ameçon du pescheur, ses compagnons s'assemblent en foule autour de luy et rongent la ligne; et, si d'avanture il y en a un qui ayt donné dedans la nasse, les autres luy baillent la queue par dehors, et luy la serre tant qu'il peut à belles dents; ils le tirent ainsin au dehors et l'entrainent. Les barbiers, quand l'un de leurs compagnons est engagé, mettent la ligne contre leur dos, dressant un'espine qu'ils ont dentelée comme une scie, à tout laquelle ils la scient et coupent. Quant aux particuliers offices que nous tirons l'un de l'autre pour le service de la vie, il s'en void plusieurs pareils exemples parmy elles. Ils tiennent que la baleine ne marche jamais qu'elle n'ait au devant d'elle [Image 0206v] un petit poisson semblable au gayon de mer qui s'appelle pour cela la guide; la balaine le suit, se laissant mener et tourner aussi facilement que le timon faict retourner la navire; et, en recompense aussi, au lieu que toute autre chose, soit beste ou vaisseau, qui entre dans l'horrible chaos de la bouche de ce monstre, est incontinant perdu et englouti, ce petit poisson s'y retire en toute seurté et y dort, et pendant son sommeil la baleine ne bouge; mais aussi tost qu'il sort, elle se met à le suivre sans cesse; et si, de fortune, elle l'escarte, elle va errant ça et là, et souvant se froissant contre les rochers, comme un vaisseau qui n'a point de gouvernail: ce que Plutarque tesmoigne avoir veu en l'isle d'Anticyre. Il y a une pareille societé entre le petit oyseau qu'on nomme le roytelet, et le crocodile: le roytelet sert de sentinelle à ce grand animal; et si l'ichneaumon, son ennemy, aproche pour le combatre, ce petit oyseau, de peur qu'il ne le surprenne endormy, va de son chant et à coup de bec l'esveillant et l'advertissant de son danger: il vit des demeurans de ce monstre qui le reçoit familierement en sa bouche et luy permet de becqueter dans ses machoueres et entre ses dents, et y recueillir les morceaux de cher qui y sont demeurez; et, s'il veut fermer la bouche, il l'advertit premierement d'en sortir, en la serrant peu à peu, sans l'estreindre et l'offencer. Cette coquille qu'on nomme la nacre, vit aussi ainsin avec le pinnothere, qui est un petit animal de la sorte d'un cancre, luy servant d'huissier et de portier, assis à l'ouverture de cette coquille qu'il tient continuellement entrebaillée et ouverte, jusques à ce qu'il y voye entrer quelque petit poisson propre à leur prise: car lors il entre dans la nacre, et luy va pinsant la chair vive, et la contraint de fermer sa coquille; lors eux deux ensemble mangent la proye enfermée dans leur fort. En la maniere de vivre des tuns, on y remerque une singuliere science de trois parties de la Mathematique. [Image 0207] Quant à l'Astrologie, ils l'enseignent à l'homme; car ils s'arrestent au lieu où le solstice d'hyver les surprend, et
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n'en bougent jusques à l'equinoxe ensuyvant: voylà pourquoy Aristote mesme leur concede volontiers cette science. Quant à la Geometrie et Arithmetique, ils font tousjours leur bande de figure cubique, carrée en tout sens, et en dressent un corps de bataillon solide, clos et environné tout à l'entour, à six faces toutes égales; puis nagent en cette ordonnance carrée, autant large derriere que devant, de façon que, qui en void et conte un rang, il peut aisément nombrer toute la trouppe, d'autant que le nombre de la profondeur est égal à la largeur, et la largeur à la longueur. Quant à la magnanimité, il est malaisé de luy donner un visage plus apparent que en ce faict du grand chien qui fut envoyé des Indes au Roy Alexandre. On luy presenta premierement un cerf pour le combattre, et puis un sanglier, et puis un ours: il n'en fit compte et ne daigna se remuer de sa place; mais, quand il veid un lyon, il se dressa incontinent sur ses pieds, montrant manifestement qu'il declaroit celuy-là seul digne d'entrer en combat avecques luy. Touchant la repentance et recognoissance des fautes, on recite d'un elephant, lequel ayant tué son gouverneur par impetuosité de cholere, en print un deuil si extreme qu'il ne voulut onques puis manger, et se laissa mourir. Quant à la clemence, on recite d'un tygre, la plus inhumaine beste de toutes, que, luy ayant esté baillé un chevreau, il souffrit deux jours la faim avant que de le vouloir offencer, et le troisieme il brisa la cage où il estoit enfermé, pour aller chercher autre pasture, ne se voulant prendre au chevreau, son familier et son hoste. Et, quant aux droicts de la familiarité et convenance qui se dresse par la conversation, il nous advient ordinairement d'apprivoiser des chats, des chiens et des liévres ensemble: mais ce que l'experience apprend à ceux qui voyagent par [Image 0207v] mer, et notamment en la mer de Sicile, de la condition des halcyons, surpasse toute humaine cogitation. De quelle espece d'animaux a jamais nature tant honoré les couches, la naissance et l'enfantement? car les Poetes disent bien qu'une seule isle de Delos, estant au paravant vagante, fut affermie pour le service de l'enfantement de Latone; mais Dieu a voulu que toute la mer fut arrestée, affermie et applanie, sans vagues, sans vents et sans pluye, cependant que l'alcyon faict ses petits, qui est justement environ le solstice, le plus court jour de l'an; et, par son privilege, nous avons sept jours et sept nuicts, au fin coeur de l'hyver, que nous pouvons naviguer sans danger. Leurs femelles ne reconnoissent autre masle que le leur propre, l'assistent toute leur vie sans jamais l'abandonner; s'il vient à estre debile et cassé, elles le chargent sur leurs espaules, le portent par tout et le servent jusques à la mort. Mais
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aucune suffisance n'a encores peu attaindre à la connoissance de cette merveilleuse fabrique dequoy l'alcyon compose le nid pour ses petits, ny en deviner la matiere. Plutarque, qui en a veu et manié plusieurs, pense que ce soit des arestes de quelque poisson qu'elle conjoinct et lie ensemble, les entrelassant, les unes de long, les autres de travers, et adjoustant des courbes et des arrondissemens, tellement qu'en fin elle en forme un vaisseau rond prest à voguer; puis, quand elle a parachevé de le construire, elle le porte au batement du flot marin, là où la mer, le battant tout doucement, luy enseigne à radouber ce qui n'est pas bien lié, et à mieux fortifier aux endroits où elle void que sa structure se desment et se lache pour les coups de mer; et, au contraire, ce qui est bien joinct, le batement de la mer le vous estreinct et vous le serre de sorte qu'il ne se peut ny rompre, ny dissoudre, ou endommager à coups de pierre ny de fer, si ce n'est à toute peine. Et ce qui plus est à admirer, c'est la proportion et figure de la concavité du dedans: car elle est composée et [Image 0208] proportionnée de maniere qu'elle ne peut recevoir ny admettre autre chose que l'oiseau qui l'a bastie: car à toute autre chose elle est impenetrable, close et fermée, tellement qu'il n'y peut rien entrer, non pas l'eau de la mer seulement. Voilà une description bien claire de ce bastiment et empruntée de bon lieu; toutesfois il me semble qu'elle ne nous esclaircit pas encor suffisamment la difficulté de cette architecture. Or de quelle vanité nous peut-il partir de loger au dessoubs de nous et d'interpreter desdaigneusement les effects que nous ne pouvons imiter ny comprendre? Pour suivre encore un peu plus loing cette equalité et correspondance de nous aux bestes, le privilege dequoy nostre ame se glorifie, de ramener à sa condition tout ce qu'elle conçoit, de despouiller de qualitez mortelles et corporelles tout ce qui vient à elle, de renger les choses qu'elle estime dignes de son accointance à desvestir et despouiller leurs conditions corruptibles, et leur faire laisser à part, comme vestemens superflus et viles, l'espesseur, la longueur, la profondeur, le poids, la couleur, l'odeur, l'aspreté, la pollisseure, la dureté, la mollesse et tous accidents sensibles, pour les accommoder à sa condition immortelle et spirituelle, de maniere que Rome et Paris que j'ay en l'ame, Paris que j'imagine, je l'imagine et le comprens sans grandeur et sans lieu, sans pierre, sans plastre et sans bois; ce mesme privilege, dis-je, semble estre bien evidamment aux bestes: car un cheval accoustumé aux trompettes, aux harquebusades et aux combats, que nous voyons tremousser et fremir en dormant, estendu sur sa litiere, comme s'il estoit en la meslée, il est certain qu'il conçoit en son ame un son de tabourin sans bruict, une armée sans armes et sans corps:
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Quippe videbis equos fortes, cum membra jacebunt
In somnis, sudare tamen, spiraréque saepe,
Et quasi de palma summas contendere vires.

[Image 0208v] Ce lievre qu'un levrier imagine en songe, apres lequel nous le voyons haleter en dormant, alonger la queue, secouer les jarrets et representer parfaictement les mouvemens de sa course, c'est un lievre sans poil et sans os,

Venantumque canes in molli saepe quiete
Jactant crura tamen subito, vocesque repente
Mittunt, et crebras reducunt naribus auras,
Ut vestigia si teneant inventa ferarum.
Experge factique sequuntur inania saepe
Cervorum simulachra, fugae quasi dedita cernant:
Donec discussis redeant erroribus ad se.

Les chiens de garde que nous voyons souvent gronder en songeant, et puis japper tout à faict et s'esveiller en sursaut, comme s'ils appercevoient quelque estranger arriver: cet estranger que leur ame void, c'est un homme spirituel et imperceptible, sans dimension, sans couleur et sans estre:

consueta domi catulorum blanda propago
Degere, saepe levem ex oculis volucrémque soporem
Discutere, et corpus de terra corripere instant,
Proinde quasi ignotas facies atque ora tueantur.

Quant à la beauté du corps, avant passer outre, il me faudroit sçavoir si nous sommes d'accord de sa description. Il est vray semblable que nous ne sçavons guiere que c'est que beauté en nature et en general, puisque à l'humaine et nostre beauté nous donnons tant de formes diverses: de laquelle s'il y avoit quelque prescription naturelle, nous la recognoistrions en commun, comme la chaleur du feu. Nous en fantasions les formes à nostre poste.
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Turpis Romano Belgicus ore color.

Les Indes la peignent noire et basannée, aux levres grosses et enflées, au nez plat et large. Et chargent de gros anneaux d'or le cartilage d'entre les nazeaux pour le faire pendre jusques à la bouche; comme aussi la balievre, de gros cercles enrichis de pierreries, si qu'elle leur tombe sur le menton; et est leur grace de montrer leurs dents jusques au dessous des racines. Au Peru, les [Image 0209] plus grandes oreilles sont les plus belles, et les estendent autant qu'ils peuvent par artifice: et un homme d'aujourd'huy dict avoir veu en une nation orientale ce soing de les agrandir en tel credit, et de les charger de poisans joyaux, qu'à tous coups il passoit son bras vestu, au travers d'un trou d'oreille. Il est ailleurs des nations qui noircissent les dents avec grand soing, et ont à mespris de les voir blanches; ailleurs, ils les teignent de couleur rouge. Non seulement en Basque les femmes se trouvent plus belles la teste rase, mais assez ailleurs; et, qui plus est, en certaines contrées glaciales, comme dict Pline. Les Mexicanes content entre les beautez la petitesse du front, et, où elles se font le poil par tout le reste du corps, elles le nourrissent au front et peuplent par art; et ont en si grande recommendation la grandeur des tetins, qu'elles affectent de pouvoir donner la mammelle à leurs enfans par dessus l'espaule. Nous formerions ainsi la laideur. Les Italiens la façonnent grosse et massive, les Espagnols vuidée et estrillée; et, entre nous, l'un la fait blanche, l'autre brune; l'un molle et delicate, l'autre forte et vigoureuse; qui y demande de la mignardise et de la douceur, qui de la fierté et magesté. Tout ainsi que la preferance en beauté, que Platon attribue à la figure spherique, les Epicuriens la donnent à la pyramidale plus tost ou carrée, et ne peuvent avaler un dieu en forme de boule. Mais, quoy qu'il en soit, nature ne nous a non plus privilegez en cela que, au demeurant, sur ses loix communes. Et, si nous nous jugeons bien, nous trouverons que, s'il est quelques animaux moins favorizez en cela que nous, il y en a d'autres, et en grand nombre, qui le sont plus, a multis animalibus decore vincimur, voyre des terrestres, nos compatriotes: car quand aux marins (laissant la figure, qui ne peut tomber en proportion, tant elle est autre), en coleur, netteté, polissure, disposition, nous leur cedons assez; et non moins, en toutes qualitez, aux aerées. Et cette prerogative que les Poetes font valoir de nostre stature droite, regardant vers le ciel son origine,
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Pronaque cum spectent animalia caetera terram,
Os homini sublime dedit, coelumque videre
Jussit, et erectos ad sydera tollere vultus,

elle est vrayement poetique, car il y a plusieurs bestioles qui ont la veue renversée tout à faict vers le ciel; et l'ancoleure des chameaux et des austruches, je la trouve encore plus relevée et droite que la nostre. Quels animaux n'ont la face au haut, et ne l'ont devant, et ne regardent vis à vis comme nous, et ne descouvrent en leur juste posture autant du ciel et de la terre, que l'homme? Et quelles qualités de nostre corporelle constitution en Platon et en Cicero ne peuvent servir à mille sortes de bestes? Celles qui nous retirent le plus, ce sont les plus laides et les plus abjectes de toute la bande: car, pour l'apparence exterieure et forme du visage, ce sont les magots: Simia quam similis, turpissima bestia, nobis! pour le dedans et parties vitales, c'est le pourceau. Certes, quand [Image 0209v] j'imagine l'homme tout nud (ouy en ce sexe qui semble avoir plus de part à la beauté), ses tares, sa subjection naturelle et ses imperfections, je trouve que nous avons eu plus de raison que nul autre animal de nous couvrir. Nous avons esté excusables de emprunter ceux que nature avoit favorisé en cela plus que à nous, pour nous parer de leur beauté et nous cacher soubs leur despouille, laine, plume, poil, soye. Remerquons, au demeurant, que nous sommes le seul animal duquel le defaut offence nos propres compaignons, et seuls qui avons à nous desrober, en nos actions naturelles, de nostre espece. Vrayement c'est aussi un effect digne de consideration, que les maistres du mestier ordonnent pour remede aux passions amoureuses l'entiere veue et libre du corps qu'on recherche; que, pour refroidir l'amitié, il ne faille que voir librement ce qu'on ayme,

Ille quod obscoenas in aperto corpore partes
Viderat, in cursu qui fuit, haesit amor.


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Et, encore que cette recepte puisse à l'adventure partir d'une humeur un peu delicate et refroidie, si est-ce un merveilleux signe de nostre defaillance, que l'usage et la cognoissance nous dégoute les uns des autres. Ce n'est pas tant pudeur qu'art et prudence, qui rend nos dames si circonspectes à nous refuser l'entrée de leurs cabinets, avant qu'elles soient peintes et parées pour la montre publique,

Nec veneres nostras hoc fallit: quo magis ipsae
Omnia summopere hos vitae post scenia celant,
Quos retinere volunt adstrictoque esse in amore;

là où, en plusieurs animaux, il n'est rien d'eux que nous n'aimons et qui ne plaise à nos sens, de façon que de leurs [Image 0210] excremens mesmes et de leur descharge nous tirons non seulement de la friandise au manger, mais nos plus riches ornements et parfums. Ce discours ne touche que nostre commun ordre, et n'est pas si sacrilege d'y vouloir comprendre ces divines, supernaturelles et extraordinaires beautez qu'on voit par fois reluire entre nous comme des astres soubs un voile corporel et terrestre. Au demeurant, la part mesme que nous faisons aux animaux des faveurs de nature, par nostre confession, elle leur est bien avantageuse. Nous nous attribuons des biens imaginaires et fantastiques, des biens futurs et absens, desquels l'humaine capacité ne se peut d'elle mesme respondre, ou des biens que nous nous attribuons faucement par la licence de nostre opinion, comme la raison, la science et l'honneur; et à eux nous laissons en partage des biens essentiels, maniables et palpables: la paix, le repos, la securité, l'innocence et la santé; la santé, dis-je, le plus beau et le plus riche present que nature nous sache faire. De façon que la Philosophie, voire la Stoique, ose bien dire que Heraclitus et Pherecides, s'ils eussent peu eschanger leur sagesse avecques la santé et se delivrer par ce marché, l'un de l'hydropisie, l'autre de la maladie pediculaire qui le pressoit, qu'ils eussent bien faict. Par où ils donnent encore plus grand pris à la sagesse, la comparant et contrepoisant à la santé, qu'ils ne font en cette autre proposition qui est aussi des leurs. Ils disent que si Circé eust presenté à Ulysses deux breuvages, l'un pour faire devenir un homme de fol sage, l'autre de sage fol, qu'Ulysses eust deu plustost accepter celuy de la folie, que de consentir que Circé eust changé sa figure humaine en celle d'une
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beste; et disent que la sagesse mesme eust parlé à luy en cete maniere: Quitte moy, laisse moy là, plutost que de me loger sous la figure et corps d'un asne. Comment? cette grande et divine sapience, les Philosophes la quittent donc pour ce voile corporel et terrestre? Ce n'est donc plus par la raison, [Image 0210v] par le discours, et par l'ame que nous excellons sur les bestes; c'est par nostre beauté, nostre beau teint et nostre belle disposition de membres, pour laquelle il nous faut mettre nostre intelligence, nostre prudence et tout le reste à l'abandon. Or, j'accepte cette naïfve et franche confession. Certes, ils ont cogneu que ces parties là, dequoy nous faisons tant de feste, ce n'est que vaine fantasie. Quand les bestes auroient donc toute la vertu, la science, la sagesse et suffisance Stoique, ce seroyent tousjours de bestes; ny ne seroyent pourtant comparables à un homme miserable, meschant et insensé. Enfin tout ce qui n'est pas comme nous sommes, n'est rien qui vaille. Et Dieu mesme, pour se faire valoir, il faut qu'il y retire, comme nous dirons tantost. Par où il appert que ce n'est par vray discours, mais par une fierté folle et opiniatreté, que nous nous preferons aux autres animaux et nous sequestrons de leur condition et societé. Mais, pour revenir à mon propos, nous avons pour nostre part l'inconstance, l'irresolution, l'incertitude, le deuil, la superstition, la solicitude des choses à venir, voire, apres nostre vie, l'ambition, l'avarice, la jalousie, l'envie, les appetits desreglez, forcenez et indomptables, la guerre, la mensonge, la desloyauté, la detraction et la curiosité. Certes, nous avons estrangement surpaié ce beau discours dequoy nous nous glorifions, et cette capacité de juger et connoistre, si nous l'avons achetée au pris de ce nombre infiny de passions ausquelles nous sommes incessamment en prise. S'il ne nous plaist de faire encore valoir, comme faict bien Socrates, cette notable prerogative sur les autres animaux, que, où nature leur a prescript certaines saisons et limites à la volupté Venerienne, elle nous en a lasché la bride à toutes heures et occasions. Ut vinum aegrotis, quia prodest raro, nocet saepissime, melius est non adhibere omnino, quam, spe dubiae salutis, in apertam perniciem incurrere: sic haud scio an melius fuerit humano generi motum istum celerem cogitationis, acumen, solertiam, quam rationem vocamus, quoniam pestifera sint multis, admodum paucis salutaria, non dari omnino, quam tam munifice et tam large dari.
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De quel fruit pouvons nous estimer avoir esté à Varro et Aristote cette intelligence de tant de choses? Les a elle exemptez des incommoditez humaines? ont-ils esté deschargez des accidents qui pressent un crocheteur? ont-ils tiré de la Logique quelque [Image 0211] consolation à la goute? pour avoir sçeu comme cette humeur se loge aux jointures, l'en ont ils moins sentie? sont ils entrez en composition de la mort pour sçavoir qu'aucunes nations s'en resjouissent, et du cocuage pour sçavoir les femmes estre communes en quelque region? Au rebours, ayant tenu le premier reng en sçavoir, l'un entre les Romains, l'autre entre les Grecs, et en la saison où la science fleurissoit le plus, nous n'avons pas pourtant apris qu'ils ayent eu aucune particuliere excellence en leur vie; voire le Grec a assez affaire à se descharger d'aucunes tasches notables en la siene. A l'on trouvé que la volupté et la santé soient plus savoureuses à celuy qui sçait l'Astrologie et la Grammaire?

Illiterati num minus nervi rigent?

et la honte et pauvreté moins importunes?

Scilicet et morbis et debilitate carebis,
Et luctum et curam effugies, et tempora vitae
Longa tibi post haec fato meliore dabuntur.

J'ay veu en mon temps cent artisans, cent laboureurs, plus sages et plus heureux que des recteurs de l'université, et lesquels j'aimerois mieux ressembler. La doctrine, ce m'est advis, tient reng entre les choses necessaires à la vie, comme la gloire, la noblesse, la dignité
ou, pour le plus, comme la beauté, la richesse et telles autres qualitez qui y servent voyrement, mais de loin, et un peu plus par fantasie que par nature. Il ne nous faut guiere non plus d'offices, de regles et de loix de vivre, en nostre communauté, qu'il en faut aux grues et aux fourmis en la leur. Et ce neantmoins nous voyons qu'elles s'y conduisent tres-ordonéement sans erudition. Si l'homme estoit sage, il prenderoit le vray pris de chasque chose selon qu'elle seroit la plus utile et propre à sa vie.
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Qui nous contera par nos actions et deportemens, il s'en trouvera plus grand nombre d'excellens entre les ignorans qu'entre les sçavans: je dy en toute sorte de vertu. La vieille Rome me semble en avoir bien porté de plus grande valeur, et pour la paix et pour la guerre, que cette Rome sçavante qui se ruyna soy-mesme. Quand le demeurant seroit tout pareil, au moins la preud'homie et l'innocence demeureroient du costé de l'ancienne, car elle loge singulierement bien avec [Image 0211v] la simplicité. Mais je laisse ce discours, qui me tireroit plus loin que je ne voudrois suivre. J'en diray seulement encore cela, que c'est la seule humilité et submission qui peut effectuer un homme de bien. Il ne faut pas laisser au jugement de chacun la cognoissance de son devoir; il le luy faut prescrire, non pas le laisser choisir à son discours: autrement, selon l'imbecillité et varieté infinie de nos raisons et opinions, nous nous forgerions en fin des devoirs qui nous mettroient à nous manger les uns les autres, comme dit Epicurus. La premiere loy que Dieu donna jamais à l'homme, ce fust une loy de pure obeïssance; ce fust un commandement nud et simple où l'homme n'eut rien à connoistre et à causer; d'autant que l'obeyr est le principal office d'une ame raisonnable, recognoissant un celeste superieur et bienfacteur. De l'obeir et ceder naist toute autre vertu, comme du cuider tout péché. Et, au rebours, la premiere tentation qui vint à l'humaine nature de la part du diable, sa premiere poison, s'insinua en nous par les promesses qu'il nous fit de science et de cognoissance: Eritis sicut dii, scientes bonum et malum. Et les Sereines, pour piper Ulisse, en Homere, et l'attirer en leurs dangereux et ruineux laqs, luy offrent en don la science. La peste de l'homme, c'est l'opinion de sçavoir. Voylà pourquoy l'ignorance nous est tant recommandée par nostre religion comme piece propre à la creance et à l'obeïssance. Cavete ne quis vos decipiat per philosophiam et inanes seductiones secundum elementa mundi. En cecy y a il une generalle convenance entre tous les philosophes de toutes sectes, que le souverain bien consiste en la tranquillité de l'ame et du corps. Mais où la trouvons-nous?

Ad summum sapiens uno minor est Jove: dives,
Liber, honoratus, pulcher, rex denique regum;
Praecipue sanus, nisi cum pituita molesta est.


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Il semble, à la verité, que nature, pour la consolation de nostre estat miserable et chetif, ne nous ait donné en partage que la presumption. C'est ce que dit Epictete: que l'homme n'a rien proprement sien que l'usage de ses opinions. Nous n'avons que du vent et de la fumée en partage. Les dieux ont la santé en essence, dict la philosophie, et la maladie en [Image 0212] intelligence; l'homme, au rebours, possede ses biens par fantasie, les maux en essence. Nous avons eu raison de faire valoir les forces de nostre imagination, car tous nos biens ne sont qu'en songe. Oyez braver ce pauvre et calamiteux animal: Il n'est rien, dict Cicero, si doux que l'occupation des lettres, de ces lettres, dis-je, par le moyen desquelles l'infinité des choses, l'immense grandeur de nature, les cieux en ce monde mesme, et les terres et les mers nous sont descouvertes; ce sont elles qui nous ont appris la religion, la moderation, la grandeur de courage, et qui ont arraché nostre ame des tenebres pour luy faire voir toutes choses hautes, basses, premieres, dernieres et moyennes; ce sont elles qui nous fournissent dequoy bien et heureusement vivre, et nous guident à passer nostre aage sans desplaisir et sans offence. Cettuy-cy ne semble il pas parler de la condition de Dieu tout-vivant et tout-puissant? Et, quant à l'effect, mille femmelettes ont vescu au village une vie plus equable, plus douce et plus constante que ne fust la sienne.

Deus ille fuit, Deus, inclute Memmi,
Qui princeps vitae rationem invenit eam, quae
Nunc appellatur sapientia, quique per artem
Fluctibus è tantis vitam tantisque tenebris
In tam tranquillo et tam clara luce locavit.

Voylà des paroles tres-magnifiques et belles; mais un bien legier accidant mist l'entendement de cettuy-cy en pire estat que celuy du moindre bergier, nonobstant ce Dieu praecepteur et cette divine sapience. De mesme impudence est cette promesse du livre de Democritus: Je m'en vay parler de toutes choses; et ce sot tiltre qu'Aristote nous preste: de Dieux mortels; et ce jugement de Chrisippus, que Dion estoit aussi vertueux que Dieu. Et mon Seneca recognoit, dit-il, que Dieu luy a donné le vivre, mais qu'il a de soy le bien vivre; conformement à cet autre: In virtute vere gloriamur; quod non contingeret, si id donum a deo, non a nobis haberemus. Ceci est aussi de Seneque: que le sage a la fortitude
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pareille à Dieu, mais en l'humaine foiblesse; par où il le surmonte.
Il n'est rien si ordinaire que de rencontrer des traicts de pareille temerité. Il n'y a aucun de nous [Image 0212v] qui s'offence tant de se voir apparier à Dieu, comme il faict de se voir deprimer au reng des autres animaux: tant nous sommes plus jaloux de nostre interest que de celuy de nostre createur. Mais il faut mettre aux pieds cette sote vanité, et secouer vivement et hardiment les fondemens ridicules sur quoy ces fausses opinions se bastissent. Tant qu'il pensera avoir quelque moyen et quelque force de soy, jamais l'homme ne recognoistra ce qu'il doit à son maistre; il fera tousjours de ses oeufs poules, comme on dit: il le faut mettre en chemise. Voyons quelque notable exemple de l'effet de sa philosophie: Possidonius, estant pressé d'une si douloreuse maladie qu'elle luy faisoit tordre les bras et grincer les dents, pensoit bien faire la figue à la douleur, pour s'escrier contre elle: Tu as beau faire, si ne diray-je pas que tu sois mal. Il sent les mesmes passions que mon laquays, mais il se brave sur ce qu'il contient au-moins sa langue sous les loix de sa secte. Re succumbere non oportebat verbis gloriantem. Archesilas estoit malade de la goutte; Carneades, l'estant venu visiter et s'en retournant tout fasché, il le rappella et, luy montrant ses pieds et sa poitrine: Il n'est rien venu de là icy, luy dict-il. Cestuy cy a un peu meilleure grace, car il sent avoir du mal et voudroit en estre depestré; mais de ce mal pourtant son coeur n'en est pas abbattu et affoibli. L'autre se tient en sa roideur, plus, ce crains je, verbale qu'essentielle. Et Dionysius Heracleotes, affligé d'une cuison vehemente des yeux, fut rangé à quitter ces resolutions Stoïques. Mais quand la science feroit par effect ce qu'ils disent, d'émousser et rabatre l'aigreur des infortunes qui nous suyvent, que fait elle que ce que fait beaucoup plus purement l'ignorance, et plus evidemment? Le philosophe Pyrrho, courant en mer le hazart d'une grande tourmente, ne presentoit à ceux qui estoyent avec luy à imiter que la securité d'un porceau qui voyageoit avecques eux, regardant cette tempeste sans effroy. La philosophie, au bout de ses preceptes, nous renvoye aux exemples d'un athlete et d'un muletier, ausquels on void ordinairement beaucoup moins de ressentiment de mort, de douleur et d'autres inconveniens, et plus de fermeté que la science n'en fournit onques à aucun qui n'y fust nay et preparé de soy mesmes par habitude naturelle. Qui faict qu'on
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[Image 0213] incise et taille les tendres membres d'un enfant plus aisément que les nostres, si ce n'est l'ignorance? Et ceux d'un cheval? Combien en a rendu de malades la seule force de l'imagination? Nous en voyons ordinairement se faire seigner, purger et medeciner pour guerir des maux qu'ils ne sentent qu'en leurs discours. Lors que les vrais maux nous faillent, la science nous preste les siens. Cette couleur et ce teint vous presagent quelque defluxion catarreuse; cette saison chaude vous menasse d'une émotion fievreuse; cette coupeure de la ligne vitale de vostre main gauche vous advertit de quelque notable et voisine indisposition. Et en fin elle s'en adresse tout detroussément à la santé mesme. Cette allegresse et vigueur de jeunesse ne peut arrester en une assiete; il luy faut desrober du sang et de la force, de peur qu'elle ne se tourne contre vous mesmes. Comparés la vie d'un homme asservy à telles imaginations à celle d'un laboureur se laissant aller apres son appetit naturel, mesurant les choses au seul sentiment present, sans science et sans prognostique, qui n'a du mal que lors qu'il l'a; où l'autre a souvent la pierre en l'ame avant qu'il l'ait aux reins: comme s'il n'estoit point assez à temps pour souffrir le mal lors qu'il y sera, il l'anticipe par fantasie, et luy court au devant. Ce que je dy de la medecine, se peut tirer par exemple generalement à toute science. De là est venue cette ancienne opinion des philosophes qui logeoient le souverain bien à la recognoissance de la foiblesse de nostre jugement. Mon ignorance me preste autant d'occasion d'esperance que de crainte, et, n'ayant autre regle de ma santé que celle des exemples d'autruy et des evenemens que je vois ailleurs en pareille occasion, j'en trouve de toutes sortes et m'arreste aux comparaisons qui me sont plus favorables. Je reçois la santé les bras ouverts, libre, plaine et entiere, et esguise mon appetit à la jouir, d'autant plus qu'elle m'est à present moins ordinaire et plus rare: tant [Image 0213v] s'en faut que je trouble son repos et sa douceur par l'amertume d'une nouvelle et contrainte forme de vivre. Les bestes nous montrent assez combien l'agitation de nostre esprit nous apporte de maladies. Ce qu'on nous dict de ceux du Bresil, qu'ils ne mouroyent que de vieillesse, et qu'on attribue à la serenité et tranquillité de leur air, je l'attribue plustost à la tranquillité et serenité de leur ame, deschargée de toute passion et pensée et occupation tendue ou desplaisante, comme gents qui passoyent leur vie en une admirable simplicité et ignorance, sans lettres, sans loy, sans roy, sans relligion quelconque. Et d'où vient, ce qu'on voit par experience, que les plus grossiers et plus lours sont plus fermes et plus desirables aux executions amoureuses,
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et que l'amour d'un muletier se rend souvent plus acceptable que celle d'un galant homme, sinon que en cetuy cy l'agitation de l'ame trouble sa force corporelle, la rompt et lasse? Comme elle lasse aussi et trouble ordinairement soy mesmes. Qui la desment, qui la jette plus coustumierement à la manie que sa promptitude, sa pointe, son agilité, et en fin sa force propre? Dequoy se faict la plus subtile folie, que de la plus subtile sagesse? Comme des grandes amitiez naissent des grandes inimitiez; des santez vigoreuses, les mortelles maladies: ainsi des rares et vifves agitations de nos ames, les plus excellentes manies et plus detraquées; il n'y a qu'un demy tour de cheville à passer de l'un à l'autre. Aux actions des hommes insansez, nous voyons combien proprement s'avient la folie avecq les plus vigoureuses operations de nostre ame. Qui ne sçait combien est imperceptible le voisinage d'entre la folie avecq les gaillardes elevations d'un esprit libre et les effects d'une vertu supreme et extraordinaire? Platon dict les melancholiques plus disciplinables et excellans: aussi n'en est-il point qui ayent tant de propencion à la folie. Infinis esprits se treuvent ruinez par leur propre force et soupplesse. Quel saut vient de prendre, de sa propre agitation et allegresse, l'un des plus judicieux, ingenieux et plus formés à l'air de cette antique et pure poisie, qu'autre poete Italien aye de long temps esté? N'a il pas dequoy sçavoir gré à cette sienne vivacité meurtrière? à cette clarté qui l'a aveuglé? à cette exacte et tendue apprehension de la raison qui l'a mis sans raison? à la [Image 0214] curieuse et laborieuse queste des sciences qui l'a conduit à la bestise? à cette rare aptitude aux exercices de l'ame, qui l'a rendu sans exercice et sans ame? J'eus plus de despit encore que de compassion, de le voir à Ferrare en si piteux estat, survivant à soy-mesmes, mesconnoissant et soy et ses ouvrages, lesquels, sans son sçeu, et toutesfois à sa veue, on a mis en lumiere incorrigez et informes. Voulez vous un homme sain, le voulez vous reglé et en ferme et seure posteure? affublez le de tenebres, d'oisiveté et de pesanteur. Il nous faut abestir pour nous assagir, et nous esblouir pour nous guider. Et, si on me dit que la commodité d'avoir le goust froid et mousse aux douleurs et aux maux, tire apres soy cette incommodité de nous rendre aussi, par consequent, moins aiguz et frians à la jouissance des biens et des plaisirs, cela est vray; mais la misere de nostre condition porte que nous n'avons pas tant à jouir qu'à fuir, et que l'extreme volupté ne nous touche pas comme une legiere douleur. Segnius homines bona quam
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mala sentiunt.
Nous ne sentons point l'entiere santé comme la moindre des maladies,

pungit
In cute vix summa violatum plagula corpus,
Quando valere nihil quemquam movet. Hoc juvat unum,
Quod me non torquet latus aut pes: caetera quisquam
Vix queat aut sanum sese, aut sentire valentem.

Nostre bien estre, ce n'est que la privation d'estre mal. Voylà pourquoy la secte de philosophie qui a le plus faict valoir la volupté, encore l'a elle rengée à la seule indolence. Le n'avoir point de mal, c'est le plus avoir de bien que l'homme puisse esperer; comme disoit Ennius: Nimium boni est, cui nihil est mali. Car ce mesme chatouillement et esguisement qui se rencontre en certains plaisirs et semble nous enlever au dessus de la santé simple et de l'indolence, cette volupté active, mouvante, et, je ne sçay comment, cuisante et mordante, celle là mesme ne vise qu'à l'indolence comme à son but. L'appetit qui nous ravit [Image 0214v] à l'accointance des femmes, il ne cherche qu'à chasser la peine que nous apporte le desir ardent et furieux, et ne demande qu'à l'assouvir et se loger en repos et en l'exemption de cette fievre. Ainsi des autres. Je dy donc que, si la simplesse nous achemine à point n'avoir de mal, elle nous achemine à un tres-heureux estat selon nostre condition. Si ne la faut il point imaginer si plombée, qu'elle soit du tout sans goust. Car Crantor avoit bien raison de combattre l'indolence d'Epicurus, si on la bastissoit si profonde que l'abort mesme et la naissance des maux en fut à dire. Je ne loue point cette indolence qui n'est ny possible ny desirable. Je suis content de n'estre pas malade; mais, si je le suis, je veux sçavoir que je le suis; et, si on me cauterise ou incise, je le veux sentir. De vray, qui desracineroit la cognoissance du mal, il extirperoit quand et quand la cognoissance de la volupté, et en fin aneantiroit l'homme: Istud nihil dolere, non sine magna mercede contingit immanitatis in animo, stuporis in corpore. Le mal est à l'homme bien à son tour. Ny la douleur ne luy est tousjours à fuïr, ny la volupté tousjours à suivre.
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C'est un tres-grand avantage pour l'honneur de l'ignorance que la science mesme nous rejette entre ses bras, quand elle se trouve empeschée à nous roidir contre la pesanteur des maux; elle est contrainte de venir à cette composition, de nous lacher la bride et donner congé de nous sauver en son giron, et nous mettre soubs sa faveur à l'abri des coups et injures de la fortune. Car que veut elle dire autre chose, quand elle nous presche de retirer nostre pensée des maux qui nous tiennent, et l'entretenir des voluptez perdues, et de nous servir, pour consolation des maux presens, de la souvenance des biens passez, et d'apeller à nostre secours un contentement esvanouy pour l'opposer à ce qui nous presse: levationes aegritudinum in avocatione a cogitanda molestia et revocatione ad contemplandas voluptates ponit? si ce n'est que, où la force luy manque, elle veut user de ruse, et donner un tour de souplesse et de jambe, où la vigueur du corps et des bras vient à luy faillir. Car, non seulement à un philosophe, mais simplement à un homme rassis, quand il sent par effect l'alteration cuisante d'une fievre chaude, quelle monnoye est-ce de le payer de la souvenance de la douceur du vin Grec? Ce seroit plutost lui empirer son marché,

Che ricordarsi il ben doppia la noia.

De mesme condition est cet autre conseil que la philosophie donne, de maintenir en la memoire seulement le bon-heur passé, et d'en effacer les desplaisirs que nous avons soufferts, comme si nous avions en nostre pouvoir la science de l'oubly. Et conseil duquel nous valons moins, encore un coup. Suavis est laborum praeteritorum memoria. Comment la philosophie, qui me doit mettre les armes à la main pour combatre la fortune, qui me doit roidir le courage pour fouler aux pieds toutes les adversitez humaines, vient elle à cette mollesse de me faire conniller [Image 0215] par ces destours couards et ridicules? Car la memoire nous represente, non pas ce que nous choisissons, mais ce qui luy plaist. Voire il n'est rien qui imprime si vivement quelque chose en nostre souvenance que le desir de l'oublier: c'est une bonne maniere de donner en garde et d'empreindre en nostre ame quelque chose que de la solliciter de la perdre. Et cela est faux: Est situm in nobis, ut et adversa quasi perpetua oblivione
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obruamus, et secunda jucunde et suaviter meminerimus.
Et cecy est vray: Memini etiam quae nolo, oblivisci non possum quae volo.
Et de qui est ce conseil? de celuy qui se unus sapientem profiteri sit ausus,

Qui genus humanum ingenio superavit, et omnes
Praestrinxit stellas, exortus uti aetherius sol.

De vuyder et desmunir la memoire, est-ce pas le vray et propre chemin à l'ignorance? Iners malorum remedium ignorantia est. Nous voyons plusieurs pareils preceptes par lesquels on nous permet d'emprunter du vulgaire des apparences frivoles où la raison vive et forte ne peut assez, pourveu qu'elles nous servent de contentement et de consolation. Où ils ne peuvent guerir la playe, ils sont contents de l'endormir et pallier. Je croy qu'ils ne me nieront pas cecy que, s'ils pouvoient adjouster de l'ordre et de la constance en un estat de vie qui se maintint en plaisir et en tranquillité par quelque foiblesse et maladie de jugement, qu'ils ne l'acceptassent:

potare et spargere flores
Incipiam, patiarque vel inconsultus haberi.

Il se trouveroit plusieurs philosophes de l'advis de Lycas: cettuy-cy ayant au demeurant ses meurs bien reglées, vivant doucement et paisiblement en sa famille, ne manquant à nul office de son devoir envers les siens et estrangiers, se conservant tres-bien des choses nuisibles, s'estoit, par quelque alteration de sens, imprimé en la fantasie une resverie: c'est qu'il pensoit estre perpetuellement aux theatres à y voir des passetemps, des spectacles et des plus belles comedies du monde. Guery qu'il fust par les medecins de cette humeur peccante, à peine qu'il ne les mit en proces pour le restablir en la douceur de ces imaginations, [Image 0215v]

pol'me occidistis, amici,
Non servastis, ait, cui sic extorta voluptas,
Et demptus per vim mentis gratissimus error;

d'une pareille resverie à celle de Thrasilaus, fils de Pythodorus, qui se faisoit à croire que tous les navires qui relaschoient du port de Pyrée et y
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abordoient, ne travailloient que pour son service: se resjouyssant de la bonne fortune de leur navigation, les recueillant avec joye. Son frere Crito l'ayant faict remettre en son meilleur sens, il regrettoit cette sorte de condition en laquelle il avoit vescu plein de liesse et deschargé de tout desplaisir. C'est ce que dit ce vers ancien Grec, qu'il y a beaucoup de commodité à n'estre pas si advisé,

En taoi phronein gar maeden haedistos bios,

et l'Ecclesiaste: En beaucoup de sagesse, beaucoup de desplaisir; et, qui acquiert science, s'aquiert du travail et tourment. Cela mesme à quoy en general la philosophie consent, cette derniere recepte qu'elle ordonne à toute sorte de necessitez, qui est de mettre fin à la vie que nous ne pouvons supporter: Placet? pare. Non placet? quacunque vis, exi; Pungit dolor? Vel fodiat sane. Si nudus es, da jugulum; sin tectus armis Vulcaniis, id est fortitudine, resiste; et ce mot des Grecs convives qu'ils y appliquent: Aut bibat, aut abeat, (qui sonne plus sortablement en la langue d'un Gascon qui change volontiers en V le B, qu'en celle de Cicero);

Vivere si rectè nescis, decede peritis;
Lusisti satis, edisti satis atque bibisti;
Tempus abire tibi est, ne potum largius aequo
Rideat et pulset lasciva decentius aetas;

qu'est-ce autre chose qu'une confession de son impuissance et un renvoy non seulement à l'ignorance, pour y estre à couvert, mais à la stupidité mesme, au non sentir et au non estre?

Democritum postquam matura vetustas
Admonuit memorem motus languescere mentis,
Sponte sua leto caput obvius obtulit ipse.


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C'est ce que disoit Antisthenes, qu'il falloit faire provision ou de sens pour entendre, ou de licol pour se pendre; et ce que Chrysippus alleguoit sur ce propos du poete Tyrtaeus, [Image 0216] De la vertu, ou de mort approcher. Et Crates disoit que l'Amour se guerissoit par la faim, si non par le temps; et, à qui ces deux moïens ne plairroient, par la hart. Celuy Sextius duquel Senecque et Plutarque parlent avec si grande recommandation, s'estant jetté, toutes choses laissées, à l'estude de la philosophie, delibera de se precipiter en la mer, voyant le progrez de ses estudes trop tardif et trop long. Il couroit à la mort au deffaut de la science. Voicy les mots de la loy sur ce subject: Si d'aventure il survient quelque grand inconvenient qui ne se puisse remedier, le port est prochain; et se peut on sauver à nage hors du corps comme hors d'un esquif qui faict eau: car c'est la crainte de mourir, non pas le desir de vivre, qui tient le fol attaché au corps. Comme la vie se rend par la simplicité plus plaisante, elle s'en rend aussi plus innocente et meilleure, comme je commençois tantost à dire. Les simples, dit Saint Paul, et les ignorans s'eslevent et saisissent du ciel; et nous, à tout nostre sçavoir, nous plongeons aux abismes infernaux. Je ne m'arreste ny à Valentian, ennemy declaré de la science et des lettres, ny à Licinius, tous deux Empereurs Romains, qui les nommoient le venin et la peste de tout estat politique; ny à Mahumet, qui, comme j'ay entendu, interdict la science à ses hommes; mais l'exemple de ce grand Lycurgus, et son authorité doit certes avoir grand pois; et la reverence de cette divine police Lacedemonienne, si grande, si admirable et si long temps fleurissante en vertu et en bon heur, sans aucune institution ny exercice de lettres. Ceux qui reviennent de ce monde nouveau, qui a esté descouvert du temps de nos peres par les Espaignols, nous peuvent tesmoigner combien ces nations, sans magistrat et sans loy, vivent plus legitimement et plus regléement que les nostres, où il y a plus d'officiers et de loix qu'il n'y a d'autres hommes et qu'il n'y a d'actions,

Di cittatorie piene e di libelli,
D'esamine e di carte, di procure,
Hanno le mani e il seno, e gran fastelli
Di chiose, di consigli e di letture: [Image 0216v]
Per cui le faculta de poverelli
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Non sono mai ne le citta sicure;
Hanno dietro e dinanzi, e d'ambi ilati,
Notai (procuratori e advocati.
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C'estoit ce que disoit un senateur Romain des derniers siecles, que leurs predecesseurs avoient l'aleine puante à l'ail, et l'estomac musqué de bonne conscience; et qu'au rebours ceux de son temps ne sentoient au dehors que le parfum, puans au dedans toute sorte de vices; c'est à dire, comme je pense, qu'ils avoient beaucoup de sçavoir et de suffisance, et grand faute de preud'hommie. L'incivilité, l'ignorance, la simplesse, la rudesse s'accompaignent volontiers de l'innocence; la curiosité, la subtilité, le sçavoir trainent la malice à leur suite; l'humilité, la crainte, l'obeissance, la debonnaireté (qui sont les pieces principales pour la conservation de la societé humaine) demandent une ame vuide, docile et presumant peu de soy. Les Chrestiens ont une particuliere cognoissance combien la curiosité est un mal naturel et originel en l'homme. Le soing de s'augmenter en sagesse et en science, ce fut la premiere ruine du genre humain; c'est la voye par où il s'est precipité à la damnation eternelle. L'orgueil est sa perte et sa corruption: c'est l'orgueil qui jette l'homme à quartier des voyes communes, qui luy fait embrasser les nouvelletez, et aimer mieux estre chef d'une trouppe errante et desvoyée au sentier de perdition, aymer mieux estre regent et precepteur d'erreur et de mensonge, que d'estre disciple en l'eschole de verité, se laissant mener et conduire par la main d'autruy, à la voye batue et droicturiere. C'est, à l'avanture, ce que dict ce mot Grec ancien que la superstition suit l'orgueil et lui obeit comme à son pere: e deisidaimonia chataper patri to tupho peitetai.
O cuider! combien tu nous empesches'Apres que Socrates fut adverti que le Dieu de sagesse luy avoit attribué le surnom de sage, il en fut estonné; et, se recherchant et secouant par tout, n'y trouvoit aucun fondement à cette divine sentence. Il en sçavoit de justes, temperans, vaillans, sçavans comme luy, et plus eloquents, et plus beaux, et plus utiles au païs. Enfin il se resolut qu'il n'estoit distingué des autres et n'estoit sage que par ce qu'il ne s'en tenoit pas; et que son Dieu estimoit bestise singuliere à l'homme l'opinion de science et de sagesse; et que sa meilleure doctrine estoit la doctrine de l'ignorance, et sa meilleure sagesse, la simplicité.
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La saincte parole declare miserables ceux d'entre nous qui s'estiment: Bourbe et cendre, leur dit-elle, qu'as tu à te glorifier? Et ailleurs: Dieu a faict l'homme semblable à l'ombre; de [Image 0217] laquelle qui jugera, quand, par l'esloignement de la lumière, elle sera esvanouye? Ce n'est rien à la verité que de nous. Il s'en faut tant que nos forces conçoivent la hauteur divine, que, des ouvrages de nostre createur, ceux-là portent mieux sa marque et sont mieux siens, que nous entendons le moins. C'est aux Chrestiens une occasion de croire, que de rencontrer une chose incroiable. Elle est d'autant plus selon raison, qu'elle est contre l'humaine raison. Si elle estoit selon raison, ce ne seroit plus miracle; et, si elle estoit selon quelque exemple, ce ne seroit plus chose singuliere. Melius scitur deus nesciendo, dict Saint Augustin; et Tacitus: Sanctius est ac reverentius de actis deorum credere quam scire. Et Platon estime qu'il y ayt quelque vice d'impieté à trop curieusement s'enquerir et de Dieu et du monde, et des causes premieres des choses. Atque illum quidem parentem hujus universitatis invenire difficile; et, quum jam inveneris, indicare in vulgus, nefas, dict Cicero. Nous disons bien, puissance, verité, justice: ce sont paroles qui signifient quelque chose de grand; mais cette chose là, nous ne la voyons aucunement, ny ne la concevons. Nous disons que Dieu craint, que Dieu se courrouce, que Dieu ayme,

Immortalia mortali sermone notantes;

ce sont toutes agitations et émotions qui ne peuvent loger en Dieu selon nostre forme; ny nous, l'imaginer selon la sienne.
C'est à Dieu seul de se cognoistre et d'interpreter ses ouvrages. Et le faict en nostre langue, improprement, pour s'avaller et descendre à nous, qui sommes à terre, couchez. La prudence, comment luy peut elle convenir, qui est l'eslite entre le bien et le mal, veu que nul mal ne le touche? Quoy la raison et l'intelligence, desquelles nous nous servons pour, par les choses obscures, arriver aux apparentes, veu qu'il n'y a rien d'obscur à Dieu? La justice, qui distribue à chacun ce qui luy appartient, engendrée pour la société et communauté des hommes, comment est-elle en Dieu? La temperance, comment? qui est la moderation des voluptés corporelles, qui n'ont nulle place en la divinité. La fortitude à porter la douleur, le labeur, les dangers, luy appartiennent
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aussi peu, ces trois choses n'ayans nul accés pres de luy. Parquoy Aristote le tient egallement exempt de vertu et de vice. Neque gratia neque ira teneri potest, quod quae talia essent, imbecilla essent omnia.
La participation que nous avons à la connoissance de la verité, quelle qu'elle soit, ce n'est pas par nos propres forces que nous l'avons acquise. Dieu nous a assez apris cela par les tesmoins qu'il a choisi du vulgaire, simples et ignorans, pour nous instruire de ses admirables secrets: nostre foy ce n'est pas nostre acquest, c'est un pur present de la liberalité d'autruy. Ce n'est pas par discours ou par nostre entendement que nous avons receu nostre religion, c'est par authorité et par commandement estranger. La foiblesse de nostre jugement nous y ayde plus que la force, et nostre aveuglement plus que nostre cler-voyance. C'est par l'entremise de nostre ignorance plus que de nostre science que nous sommes sçavans de ce divin sçavoir. Ce n'est pas merveille si nos moyens naturels et terrestres ne peuvent concevoir cette connoissance supernaturelle [Image 0217v] et celeste: apportons y seulement du nostre l'obeissance et la subjection: car, comme il est escrit: Je destruiray la sapience des sages, et abbatray la prudence des prudens. Où est le sage? où est l'ecrivain? où est le disputateur de ce siecle? Dieu n'a-il pas abesty la sapience de ce monde? Car, puis que le monde n'a point cogneu Dieu par sapience, il luy a pleu, par la vanité de la predication, sauver les croyans. Si me faut-il voir en fin s'il est en la puissance de l'homme de trouver ce qu'il cherche, et si cette queste qu'il y a employé depuis tant de siecles, l'a enrichy de quelque nouvelle force et de quelque verité solide. Je croy qu'il me confessera, s'il parle en conscience, que tout l'acquest qu'il a retiré d'une si longue poursuite, c'est d'avoir appris à reconnoistre sa foiblesse. L'ignorance qui estoit naturellement en nous, nous l'avons, par longue estude, confirmée et averée. Il est advenu aux gens véritablement sçavans ce qui advient aux espics de bled: ils vont s'eslevant et se haussant, la teste droite et fiere, tant qu'ils sont vuides; mais, quand ils sont pleins et grossis de grain en leur maturité, ils commencent à s'humilier et à baisser les cornes. Pareillement, les hommes ayant tout essayé et tout sondé, n'ayant trouvé en cet amas de science et provision de tant de choses diverses rien de massif et ferme, et rien que vanité, ils ont renoncé à leur presomption et reconneu leur condition naturelle. C'est ce que Velleius reproche à Cotta et à Cicero, qu'ils ont appris de Philo n'avoir rien appris.
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Pherecydes, l'un des sept sages, escrivant à Thales, comme il expiroit: J'ay, dict-il, ordonné aux miens, apres qu'ils m'auront enterré, de t'apporter mes escrits: s'ils contentent et toy et les autres sages, publie les; sinon, supprime les; ils ne contiennent nulle certitude qui me satisface à moymesmes. Aussi ne fay-je pas profession de sçavoir la verité, et d'y atteindre. J'ouvre les choses plus que je ne les descouvre.
Le plus sage homme qui fut onques, quand on luy demanda ce qu'il sçavoit, respondit qu'il sçavoit cela, qu'il ne sçavoit rien. Il verifioit ce qu'on dit, que la plus grande part de ce que nous sçavons, est la moindre de celles que nous ignorons; c'est à dire que ce mesme que nous pensons sçavoir, c'est une piece, et bien petite, de nostre ignorance. Nous sçavons les choses en songe, dict Platon, et les ignorons en verité. Omnes pene veteres nihil cognosci, nihil percipi, nihil sciri posse dixerunt; angustos sensus, imbecillos animos, brevia curricula vitae. Cicero mesme, qui devoit au sçavoir tout son vaillant, Valerius dict que sur sa vieillesse il commença à desestimer les [Image 0218] lettres. Et pandant qu'il les traictoit, c'estoit sans obligation d'aucun parti, suivant ce qui luy sembloit probable, tantost en l'une secte, tantost en l'autre: se tenant tousjours sous la dubitation de l'Academie. Dicendum est, sed ita ut nihil affirmem, quaeram omnia, dubitans plerumque et mihi diffidens. J'auroy trop beau jeu si je vouloy considerer l'homme en sa commune façon et en gros, et le pourroy faire pourtant par sa regle propre, qui juge la verité non par le poids des voix, mais par le nombre. Laissons là le peuple,

Qui vigilans stertit,
Mortua cui vita est prope jam vivo atque videnti,

qui ne se sent point, qui ne se juge point, qui laisse la plus part de ses facultez naturelles oisives. Je veux prendre l'homme en sa plus haute assiete. Considerons le en ce petit nombre d'hommes excellens et triez qui, ayant esté douez d'une belle et particuliere force naturelle, l'ont encore roidie et esguisée par soin, par estude et par art, et l'ont montée
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au plus haut point de sagesse où elle puisse atteindre. Ils ont manié leur ame à tout sens et à tout biais, l'ont appuyée et estançonnée de tout le secours estranger qui luy a esté propre, et enrichie et ornée de tout ce qu'ils ont peu emprunter, pour sa commodité, du dedans et dehors du monde; c'est en eux que loge la hauteur extreme de l'humaine nature. Ils ont reglé le monde de polices et de loix; ils l'ont instruict par arts et sciences, et instruict encore par l'exemple de leurs meurs admirables. Je ne mettray en compte que ces gens-là, leur tesmoignage et leur experience. Voyons jusques où ils sont allez et à quoy ils se sont tenus. Les maladies et les defauts que nous trouverons en ce college là, le monde les pourra hardiment bien avouer pour siens. Quiconque cherche quelque chose, il en vient à ce point: ou qu'il dict qu'il l'a trouvée, ou qu'elle ne se peut trouver, ou qu'il en est encore en queste. Toute la philosophie est départie en ces trois genres. Son dessein est de rechercher la verité, la science et la certitude. Les Peripateticiens, Epicuriens, Stoiciens et autres, ont pensé l'avoir trouvée. Ceux-cy ont estably les sciences que nous avons, et les ont traittées comme notices certaines. Clitomachus, Carneades [Image 0218v] et les Academiciens ont desesperé de leur queste, et jugé que la verité ne se pouvoit concevoir par nos moyens. La fin de ceux-cy, c'est la foiblesse et humaine ignorance; ce party a eu la plus grande suyte et les sectateurs les plus nobles. Pyrrho et autres Skeptiques ou Epechistes-- desquels les dogmes plusieurs anciens ont tenu tirez de Homere, des sept sages, d'Archilochus, d'Eurypides, et y attachent Zeno, Democritus, Xenophanes-- disent qu'ils sont encore en cherche de la verité. Ceux-cy jugent que ceux qui pensent l'avoir trouvée, se trompent infiniement; et qu'il y a encore de la vanité trop hardie en ce second degré qui asseure que les forces humaines ne sont pas capables d'y atteindre. Car cela, d'establir la mesure de nostre puissance, de connoistre et juger la difficulté des choses, c'est une grande et extreme science, de laquelle ils doubtent que l'homme soit capable.

Nil sciri quisquis putat, id quoque nescit
An sciri possit quo se nil scire fatetur.

L'ignorance qui se sçait, qui se juge et qui se condamne, ce n'est pas une entiere ignorance: pour l'estre, il faut qu'elle s'ignore soy-mesme. De façon que la profession des Pyrrhoniens est de branler, douter et enquerir, ne s'asseurer de rien, de rien ne se respondre. Des trois actions
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de l'ame, l'imaginative, l'appetitive et la consentante, ils en reçoivent les deux premieres; la dernière, ils la soustiennent et la maintiennent ambigue, sans inclination ny approbation d'une part ou d'autre, tant soit-elle legere. Zenon peignoit de geste son imagination sur cette partition des facultez de l'ame: la main espandue et ouverte, c'estoit apparence; la main à demy serrée et les doigts un peu croches, consentement; le poing fermé, comprehantion; quand, de la main gauche, il venoit encore à clorre ce poing plus estroit, science. Or cette assiette de leur jugement, droicte et inflexible, recevant tous objects sans application et consentement, les achemine à leur Ataraxie, qui est une condition de vie paisible, rassise, exempte des agitations que nous recevons par l'impression de l'opinion et science que nous pensons avoir des choses. D'où naissent la crainte, l'avarice, l'envie, les desirs immoderez, l'ambition, l'orgueil, la superstition, l'amour de nouvelleté, la rebellion, le desobeissance, l'opiniatreté et la pluspart des maux corporels. Voire ils s'exemptent [Image 0219] par là de la jalousie de leur discipline. Car ils debattent d'une bien molle façon. Ils ne craignent point la revenche à leur dispute. Quand ils disent que le poisant va contre bas, ils seroient bien marris qu'on les en creut; et cerchent qu'on les contredie, pour engendrer la dubitation et surceance de jugement, qui est leur fin. Ils ne mettent en avant leurs propositions que pour combatre celles qu'ils pensent que nous ayons en nostre creance. Si vous prenez la leur, ils prendront aussi volontiers la contraire à soustenir: tout leur est un; ils n'y ont aucun chois. Si vous establissez que la nege soit noire, ils argumentent au rebours qu'elle est blanche. Si vous dites qu'elle n'est ny l'un ny l'autre, c'est à eux à maintenir qu'elle est tous les deux. Si, par certain jugement, vous tenez que vous n'en sçavez rien, ils vous maintiendront que vous le sçavez. Oui, et si, par un axiome affirmatif, vous asseurez que vous en doutez, ils vous iront debattant que vous n'en doutez pas, ou que vous ne pouvez juger et establir que vous en doutez. Et, par cette extremité de doubte qui se secoue soy-mesme, ils se separent et se divisent de plusieurs opinions, de celles mesmes qui ont maintenu en plusieurs façons le doubte et l'ignorance. Pourquoy ne leur sera il permis, disent ils, comme il est entre les dogmatistes à l'un dire vert, à l'autre jaune, à eux aussi de doubter? est il chose qu'on vous puisse proposer pour l'advouer ou refuser, laquelle il ne soit pas loisible de considerer comme ambigue? Et, où les autres sont
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portez, ou par la coustume de leur païs, ou par l'institution des parens, ou par rencontre, comme par une tempeste, sans jugement et sans chois, voire le plus souvant avant l'aage de discretion, à telle ou telle opinion, à la secte ou Stoïque ou Epicurienne, à laquelle ils se treuvent hippothequez, asserviz et collez comme à une prise qu'ils ne peuvent desmordre:
--ad quamcunque disciplinam velut tempestate delati, ad eam tanquam ad saxum adhaerescunt-- pourquoy à ceux cy ne sera il pareillement concedé de maintenir leur liberté, [Image 0219v] et considerer les choses sans obligation et servitude? Hoc liberiores et solutiores quod integra illis est judicandi potestas. N'est ce pas quelque advantage de se trouver desengagé de la necessite qui bride les autres? Vaut il pas mieux demeurer en suspens que de s'infrasquer en tant d'erreurs que l'humaine fantaisie a produictes? Vaut-il pas mieux suspendre sa persuasion que de se mesler à ces divisions seditieuses et quereleuses? Qu'iray-je choisir? Ce qu'il vous plaira, pourveu que vous choisissez' Voilà une sotte responce, à laquelle pourtant il semble que tout le dogmatisme arrive, par qui il ne nous est pas permis d'ignorer ce que nous ignorons. Prenez le plus fameux party, il ne sera jamais si seur qu'il ne vous faille, pour le deffendre, attaquer et combatre cent et cent contraires partis. Vaut il pas mieux se tenir hors de cette meslée? Il vous est permis d'espouser, comme vostre honneur et vostre vie, la creance d'Aristote sur l'Eternité de l'ame, et desdire et desmentir Platon là dessus; et à eux il sera interdit d'en douter? S'il est loisible à Panaetius de soustenir son jugement autour des aruspices, songes, oracles, vaticinations, desquelles choses les Stoiciens ne doubtent aucunement, pourquoy un sage n'osera il en toutes choses ce que cettuy-cy ose en celles qu'il a apprinses de ses maistres, establies du commun consentement de l'eschole de laquelle il est sectateur et professeur? Si c'est un enfant qui juge, il ne sçait que c'est; si c'est un sçavant, il est praeoccupé. Ils se sont reservez un merveilleux advantage au combat, s'estant deschargez du soing de se couvrir. Il ne leur importe qu'on les frape, pourveu qu'ils frappent; et font leurs besongnes de tout. S'ils vainquent, vostre proposition cloche; si vous, la leur. S'ils faillent, ils verifient l'ignorance; si vous faillez, vous la verifiez. S'ils preuvent que rien ne se sçache, il va bien; s'ils ne le sçavent pas prouver, il est bon de mesmes. Ut, quum in eadem re paria contrariis in partibus momenta inveniuntur, facilius ab utraque parte assertio sustineatur.
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Et font estat de trouver bien plus facilement pour quoy une chose soit fauce, que non pas qu'elle soit vraïe; et ce qui n'est pas, que ce qui est; et ce qu'ils ne croient pas, que ce qu'ils croïent.
Leurs façons de parler sont: Je n'establis rien; il n'est non plus ainsi qu'ainsin, ou que ny l'un ny l'autre; je ne le comprens point; les apparences sont égales par tout; la loy de parler et pour et contre, est pareille. Rien ne semble vray, qui ne puisse sembler faux. Leur mot sacramental, c'est epecho, c'est à dire je soutiens, je ne bouge. Voylà leurs refreins, et autres de pareille substance. Leur effect, c'est une pure, entiere et tres-parfaicte surceance et suspension de jugement. Ils se servent de leur raison pour enquerir et pour debatre, mais non pas pour arrester et choisir. Quiconque imaginera une perpetuelle confession d'ignorance, un jugement sans pente et sans inclination, à quelque occasion que ce puisse estre, il conçoit le Pyrronisme. J'exprime cette fantasie autant que je puis, par ce que plusieurs la trouvent [Image 0220] difficile à concevoir; et les autheurs mesmes la representent un peu obscurement et diversement. Quant aux actions de la vie, ils sont en cela de la commune façon. Ils se prestent et accommodent aux inclinations naturelles, à l'impulsion et contrainte des passions, aux constitutions des loix et des coustumes et à la tradition des arts. Non enim nos Deus ista scire, sed tantummodo uti voluit. Ils laissent guider à ces choses là leurs actions communes, sans aucune opination ou jugement. Qui fait que je ne puis pas bien assortir à ce discours ce que on dict de Pyrrho. Ils le peignent stupide et immobile, prenant un train de vie farouche et inassociable, attendant le hurt des charretes, se presentant aux precipices, refusant de s'accommoder aux loix. Cela est encherir sur sa discipline. Il n'a pas voulu se faire pierre ou souche; il a voulu se faire homme vivant, discourant et raisonnant, jouïssant de tous plaisirs et commoditez naturelles, embesoignant et se servant de toutes ses pieces corporelles et spirituelles en regle et droicture. Les privileges fantastiques, imaginaires et faux, que l'homme s'est usurpé, de regenter, d'ordonner, d'establir la vérité, il les a, de bonne foy, renoncez et quittez. Si n'est-il point de secte qui ne soit contrainte de permettre à son sage de suivre assez de choses non comprinses, ny perceues, ny consenties, s'il veut vivre. Et, quand il monte en mer, il suit ce dessein, ignorant s'il
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luy sera utile, et se plie à ce que le vaisseau est bon, le pilote experimenté, la saison commode, circonstances probables seulement: apres lesquelles il est tenu d'aller et se laisser remuer aux apparences, pourveu qu'elles n'ayent point d'expresse contrarieté. Il a un corps, il a une ame; les sens le poussent, l'esprit l'agite. Encores qu'il ne treuve point en soy cette propre et singuliere marque de juger et qu'il s'aperçoive qu'il ne doit engager son consentement, attendu qu'il peut estre quelque faulx pareil à ce vray, il ne laisse de conduire les offices de sa vie pleinement et commodement. Combien y a il d'arts qui font profession de consister en la conjecture plus qu'en la science; qui ne decident pas du vray et du faulx et suivent seulement ce qui semble? Il y a, disent ils, et vray et faulx, et y a en nous dequoy le chercher, mais non pas dequoy l'arrester à la touche. Nous en valons bien mieux de nous laisser manier sans inquisition à l'ordre du monde. Une ame garantie de prejugé a un merveilleux avancement vers la tranquillité. Gens qui jugent et contrerollent leurs juges ne s'y soubsmettent jamais deuement. Combien, et aux loix de la religion et aux loix politiques, se trouvent plus dociles et aisez à mener les esprits simples et incurieux, que ces esprits surveillants et paedagogues des causes divines et humaines'
Il n'est rien en l'humaine invention où il y ait tant de verisimilitude et d'utilité. Cette-cy presente l'homme nud et vuide, recognoissant sa foiblesse naturelle, propre à recevoir d'en haut quelque force estrangere, desgarni d'humaine science, et d'autant plus apte à loger en soy la divine, aneantissant son jugement pour faire plus de place à la foy; ny mescreant, ny establissant aucun dogme contre les observances communes; humble, obeïssant, disciplinable, studieux; ennemi juré d'haeresie, et s'exemptant par consequant des vaines et irreligieuses opinions introduites par les fauces sectes. C'est une carte blanche preparée à prendre du doigt de Dieu telles formes qu'il luy plaira y graver. Plus nous nous renvoyons et [Image 0220v] commettons à Dieu, et renonçons à nous, mieux nous en valons. Accepte, dit l'Ecclesiaste, en bonne part les choses au visage et au goust qu'elles se presentent à toy, du jour à la journée; le demeurant est hors de ta connoissance. Dominus novit cogitationes hominum, quoniam vanae sunt. Voylà comment, des trois generales sectes de Philosophie, les deux font expresse profession de dubitation et d'ignorance; et, en celle des dogmatistes, qui est troisième, il est aysé à descouvrir que la plus part n'ont
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pris le visage de l'asseurance que pour avoir meilleure mine. Ils n'ont pas tant pensé nous establir quelque certitude, que nous montrer jusques où ils estoyent allez en cette chasse de la verité: quam docti fingunt, magis quam norunt. Timaeus, ayant à instruire Socrates de ce qu'il sçait des Dieux du monde et des hommes, propose d'en parler comme un homme à un homme; et qu'il suffit, si ses raisons sont probables comme les raisons d'un autre: car les exactes raisons n'estre en sa main, ny en mortelle main. Ce que l'un de ses sectateurs a ainsin imité: Ut potero, explicabo: nec tamen, ut Pythius Apollo, certa ut sint et fixa, quae dixero; sed, ut homunculus, probabilia conjectura sequens, et cela sur le discours du mespris de la mort, discours naturel et populaire. Ailleurs il l'a traduit sur le propos mesme de Platon: Si forte, de deorum natura ortuque mundi disserentes, minus id quod habemus animo consequimur, haud erit mirum. Aequum est enim meminisse et me qui disseram, hominem esse, et vos qui judicetis; ut, si probabilia dicentur, nihil ultra requiratis. Aristote nous entasse ordinairement un grand nombre d'autres opinions et d'autres creances, pour y comparer la sienne et nous faire voir de combien il est allé plus outre et combien il a approché de plus pres la verisimilitude: car la verité ne se juge point par authorité et tesmoignage d'autruy. Et pourtant evita religieusement Epicurus d'en alleguer en ses escrits. Cettuy là est le prince des dogmatistes; et si nous aprenons de luy que le beaucoup sçavoir aporte l'occasion de plus doubter. On le void à escient se couvrir souvant d'obscurité si espesse et inextricable qu'on n'y peut rien choisir de son advis. C'est par effect un Pyrrhonisme soubs une forme resolutive. Oyez la protestation de Cicero, qui nous explique la fantasie d'autruy par la sienne: Qui requirunt quid de quaque re ipsi sentiamus, curiosius id faciunt quam necesse est. Haec in philosophia ratio contra omnia disserendi nullamque rem aperte judicandi, profecta a Socrate, repetita ab Arcesila, confirmata a Carneade, usque ad nostram viget aetatem. Hi sumus qui omnibus veris falsa quaedam adjuncta esse dicamus, tanta similitudine ut in iis nulla insit certe judicandi et assentiendi nota.
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Pourquoi non Aristote seulement, mais la plus part des philosophes ont affecté la difficulté, si ce n'est pour faire valoir la vanité du subject et amuser la curiosité de nostre Esprit, luy donnant où se paistre, à ronger cet os creux et descharné?
Clitomachus affirmoit n'avoir jamais sçeu par les escrits de Carneades entendre de quelle opinion il estoit. Pourquoy a evité aux siens Epicurus la facilité et Heraclytus en a esté sur-nommé schoteinos. La difficulté est une monoye que les sçavans employent, comme les joueurs de passe-passe, pour ne descouvrir la vanité de leur art, et de laquelle l'humaine bestise se paye ayséement:

Clarus, ob obscuram linguam, magis inter inanes,
Omnia enim stolidi magis admirantur amantque [Image 0221]
Inversis quae sub verbis latitantia cernunt.

Cicero reprend aucuns de ses amis d'avoir accoustumé de mettre à l'astrologie, au droit, à la dialectique et à la geometrie plus de temps que ne meritoyent ces arts; et que cela les divertissoit des devoirs de la vie, plus utiles et honnestes. Les philosophes Cyrenaïques mesprisoyent esgalement la physique et la dialectique. Zenon, tout au commencement des livres de sa republique, declaroit inutiles toutes les liberales disciplines. Chrysippus disoit que ce que Platon et Aristote avoyent escrit de la Logique, ils l'avoient escrit par jeu et par exercice; et ne pouvoit croire qu'ils eussent parlé à certes d'une si vaine matiere. Plutarque le dict de la metaphysique. Epicurus l'eust encore dit de la Rhetorique, de la Grammaire, poesie, mathematiques, et, hors la physique, de toutes les sciences. Et Socrates de toutes aussi sauf celle seulement qui traite des meurs et de la vie. De quelque chose qu'on s'enquist à lui, il ramenoit en premier lieu tousjours l'enquerant à rendre compte des conditions de sa vie presente et passée, lesquelles il examinoit et jugeoit, estimant tout autre apprentissage subsecutif à celuy là et supernumeraire. Parum mihi placeant eae literae quae ad virtutem doctoribus nihil profuerunt. La plus part des arts ont esté ainsi mesprisées par le sçavoir mesmes.
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Mais ils n'ont pas pensé qu'il fut hors de propos d'exercer et esbattre leur esprit és choses où il n'y avoit aucune solidité profitable. Au demeurant, les uns ont estimé Plato dogmatiste; les autres, dubitateur; les autres, en certaines choses l'un, et en certaines choses l'autre. Le conducteur de ses dialogismes, Socrates, va tousjours demandant et esmouvant la dispute, jamais l'arrestant, jamais satisfaisant, et dict n'avoir autre science que la science de s'opposer. Homere, leur autheur, a planté egalement les fondemens à toutes les sectes de philosophie, pour montrer combien il estoit indifferent par où nous allassions. De Plato nasquirent dix sectes diverses, dict on. Aussi, à mon gré, jamais instruction ne fut titubante et rien asseverente, si la sienne ne l'est. Socrates disoit que les sages-femmes, en prenant ce mestier de faire engendrer les autres, quittent le mestier d'engendrer, elles; que luy, par le tiltre de sage homme que les Dieux lui ont deferé, s'est aussi desfaict, en son amour virile et mentale, de la faculté d'enfanter; et se contente d'aider et favorir de son secours les engendrans, ouvrir leur nature, graisser leurs conduits, faciliter l'issue de leur enfantement, juger d'iceluy, le baptizer, le nourrir, le fortifier, le mailloter et circonscrire: exerçant et maniant son engin aux perils et fortunes d'autruy. Il est ainsi de la plus part des autheurs de ce tiers genre: comme les anciens ont remarqué des escripts d'Anaxagoras, Democritus, Parmenides, Zenophanes et autres. Ils ont une forme d'escrire douteuse en substance et un dessein enquerant plustost qu'instruisant, encore qu'ils entresement leur stile de cadances dogmatistes. Cela se voit il pas aussi bien et en Seneque et en Plutarque? Combien disent ils, tantost d'un visage, tantost d'un autre, pour ceux qui y regardent de prez! Et les reconciliateurs des jurisconsultes devroient premierement les concilier chacun à soy. Platon me semble avoir aymé cette forme de philosopher par dialogues, à escient, pour loger plus decemment en diverses bouches la diversité et variation de ses propres fantasies. Diversement traicter les matieres est aussi bien les traicter que conformement, et mieux: à sçavoir plus copieusement et utilement. Prenons exemple de nous. Les arrests font le point extreme du parler dogmatiste
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et resolutif: si est ce que ceux que nos parlemens presentent au peuple les plus exemplaires, propres à nourrir en luy la reverence qu'il doit à cette dignité, principalement par la suffisance des personnes qui l'exercent, prennent leur beauté non de la conclusion, qui est à eux quotidienne, et qui est commune à tout juge, tant comme de la disceptation et agitation des diverses et contraires ratiocinations que la matiere du droit souffre. Et le plus large champ aux reprehentions des uns philosophes à l'encontre des autres, se tire des contradictions et diversitez en quoy chacun d'eux se trouve empestré, ou à escient pour montrer la vacillation de l'esprit humain autour de toute matiere, ou forcé ignorammant par la volubilité et incomprehensibilité de toute matiere.
Que signifie ce refrein: En un lieu glissant et coulant suspendons nostre creance? car, comme dit Euripides, Les oeuvres de Dieu en diverses Façons nous donnent de traverses, semblable à celuy qu'Empedocles semoit souvent en ses livres, comme agité d'une divine fureur et forcé de la verité: Non, non, nous ne sentons rien, nous ne voyons rien; toutes choses nous sont [Image 0221v] occultes, il n'en est aucune de laquelle nous puissions establir quelle est elle: revenant à ce mot divin, Cogitationes mortalium timidae, et incertae adinventiones nostrae et providentiae. Il ne faut pas trouver estrange si gens desesperez de la prise n'ont pas laissé de avoir plaisir à la chasse: l'estude estant de soy une occupation plaisante, et si plaisante que, parmy les voluptez, les Stoïciens defendent aussi celle qui vient de l'exercitation de l'esprit, y veulent de la bride, et trouvent de l'intemperance à trop sçavoir. Democritus, ayant mangé à sa table des figues qui sentoient le miel, commença soudain à chercher en son esprit d'où leur venoit cette douceur inusitée, et, pour s'en esclaircir, s'aloit lever de table pour voir l'assiete du lieu où ces figues avoyent esté cueillies; sa chambriere, ayant entendu la cause de ce remuement, luy dit en riant qu'il ne se penast plus pour cela, car c'estoit qu'elle les avoit mises en un vaisseau où il y avoit eu du miel. Il se despita dequoy elle luy avoit osté l'occasion de cette recherche et desrobé matiere à sa curiosité: Va, luy dit-il, tu m'as fait desplaisir: je ne lairray pourtant d'en chercher la cause comme si elle
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estoit naturelle. Et ne faillit de trouver quelque raison vraye d'un effect faux et supposé. Cette histoire d'un fameux et grand Philosophe nous represente bien clairement cette passion studieuse qui nous amuse à la poursuite des choses de l'acquet desquelles nous sommes desesperez. Plutarque recite un pareil exemple de quelqu'un qui ne vouloit pas estre esclaircy de ce dequoy il estoit en doute, pour ne perdre le plaisir de le chercher; comme l'autre qui ne vouloit pas que son medecin luy ostat l'alteration de la fievre, pour ne perdre le plaisir de l'assouvir en beuvant. Satius est supervacua discere quam nihil. Tout ainsi qu'en toute pasture il y a le plaisir souvent seul; et tout ce que nous prenons, qui est plaisant, n'est pas tousjours nutritif ou sain. Pareillement, ce que nostre esprit tire de la science, ne laisse pas d'estre voluptueux, encore qu'il ne soit ny alimentant ny salutaire. Voicy comme ils disent: La consideration de la nature est une pasture propre à nos espris; elle nous esleve et enfle, nous fait desdaigner les choses basses et terriennes par la comparaison des superieures et celestes; la recherche mesme des choses occultes et grandes, est tres-plaisante, voire à celuy qui n'en acquiert que la reverence et crainte d'en juger. Ce sont des mots de leur profession. La vaine image de cette maladive curiosité se voit [Image 0222] plus expressement encores en cet autre exemple qu'ils ont par honneur si souvant en la bouche. Eudoxus souhetoit et prioit les Dieux qu'il peut une fois voir le soleil de pres, comprendre sa forme, sa grandeur et sa beauté, à peine d'en estre brûlé soudainement. Il veut, au pris de sa vie, acquerir une science de laquelle l'usage et possession luy soit quand et quand ostée, et, pour cette soudaine et volage cognoissance, perdre toutes autres cognoissances qu'il a et qu'il peut acquerir par apres. Je ne me persuade pas aysement qu'Epicurus, Platon et Pythagoras nous ayent donné pour argent contant leurs Atomes, leurs Idées et leurs Nombres. Ils estoient trop sages pour establir leurs articles de foy de chose si incertaine et si debatable. Mais, en cette obscurité et ignorance du monde, chacun de ces grands personnages s'est travaillé d'apporter une telle quelle image de lumiere, et ont promené leur ame à des inventions qui eussent au moins une plaisante et subtile apparence: pourveu que, toute fausse, elle se peust maintenir contre les oppositions contraires: unicuique ista pro ingenio finguntur, non ex scientiae vi. Un ancien à qui on reprochoit qu'il faisoit profession de la Philosophie, de laquelle pourtant en son jugement il ne tenoit pas grand compte, respondit que cela c'estoit vraymant philosopher. Ils ont voulu considerer
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tout, balancer tout, et ont trouvé cette occupation propre à la naturelle curiosité qui est en nous. Aucunes choses, ils les ont escrites pour le besoin de la société publique, comme leurs religions; et a esté raisonnable, pour cette consideration, que les communes opinions ils n'ayent voulu les espelucher au vif aux fins de n'engendrer du trouble en l'obeïssance des lois et coustumes de leur pays. Platon traicte ce mystere d'un jeu assez descouvert. Car, où il escrit selon soy, il ne prescrit rien à certes. Quand il faict le legislateur, il emprunte un style regentant et asseverant, et si y mesle hardiment les plus fantastiques de ses inventions, autant utiles à persuader à la commune que ridicules à persuader à soy-mesme, sachant combien nous sommes propres à recevoir toutes impressions, et, sur toutes, les plus farouches et enormes. Et pourtant, en ses loix, il a grand soing qu'on ne chante en publiq que des poesies desquelles les fabuleuses feintes tendent à quelque utile fin; et, estant si facile d'imprimer tous fantosmes en l'esprit humain, que c'est injustice de ne le paistre plustost de mensonges profitables que de mensonges ou inutiles ou dommageables. Il dict tout destroussement en sa republique que, pour le profit des hommes, il est souvent besoin de les piper. Il est aisé à distinguer les unes sectes avoir plus suivy la verité, les autres l'utilité, par où celles cy ont gaigné crédit. C'est la misere de nostre condition, que souvent ce qui se presente à nostre imagination le plus vray, ne s'y presente pas pour le plus utile à nostre vie. Les plus hardies sectes, Epicurienne, Pyrrhonienne, nouvelle Academique, encore sont elles contrainctes de se plier à la loy civile, au bout du compte. Il y a d'autres subjects qu'ils ont belutez, qui à gauche, qui à dextre, chacun se travaillant à y donner quelque visage, à tort ou à droit. Car, n'ayans rien trouvé de si caché dequoy ils n'ayent voulu parler, il leur est souvent force de [Image 0222v] forger des conjectures foibles et folles, non qu'ils les prinsent eux mesmes pour fondement, ne pour establir quelque verité, mais pour l'exercice de leur estude: Non tam id sensisse quod dicerent, quam exercere ingenia materiae difficultate videntur voluisse. Et, si on ne le prenoit ainsi, comme couvririons nous une si grande inconstance, varieté et vanité d'opinions que nous voyons avoir esté produites par ces ames excellentes et admirables? Car, pour exemple, qu'est-il plus vain que de vouloir deviner Dieu par nos analogies et conjectures, le regler et le monde à nostre capacité et à nos loix, et nous
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servir aux despens de la divinité de ce petit eschantillon de suffisance qu'il luy a pleu despartir à nostre naturelle condition? Et, par ce que nous ne pouvons estendre nostre veue jusques en son glorieux siege, l'avoir ramené ça bas à nostre corruption et à nos miseres? De toutes les opinions humaines et anciennes touchant la religion, celle là me semble avoir eu plus de vray-semblance et plus d'excuse, qui reconnoissoit Dieu comme une puissance incomprehensible, origine et conservatrice de toutes choses, toute bonté, toute perfection, recevant et prenant en bonne part l'honneur et la reverence que les humains luy rendoient soubs quelque visage, sous quelque nom et en quelque maniere que ce fut: Jupiter omnipotens rerum, regumque deumque Progenitor genitrixque. Ce zele universellement a esté veu du ciel de bon oeil. Toutes polices ont tiré fruit de leur devotion: les hommes, les actions impies, ont eu par tout les evenemens sortables. Les histoires payennes reconnoissent de la dignité, ordre, justice et des prodiges et oracles employez à leur profit et instruction en leurs religions fabuleuses, Dieu, par sa misericorde, daignant à l'avanture fomenter par ces benefices temporels les tendres principes d'une telle quelle brute connoissance que la raison naturelle nous a donné de luy au travers des fausses images de nos songes. Non seulement fausses, mais impies aussi et injurieuses sont celles que l'homme a forgé de son invention. Et, de toutes les religions que Saint Paul trouva en credit à Athenes, celle qu'ils avoyent desdiée à une Divinité cachée et inconnue luy sembla la plus excusable. Pythagoras adombra la verité de plus pres, jugeant que la connoissance de cette cause premiere et estre des estres devoit estre indefinie, sans prescription, sans declaration; que ce n'estoit autre chose que l'extreme effort de nostre imagination vers la perfection, chacun en amplifiant l'idée selon sa capacité. Mais si Numa entreprint de conformer à ce projet la devotion de son peuple, l'attacher à une religion purement mentale, sans objet prefix et sans meslange materiel, il entreprit chose de nul usage: l'esprit humain ne se sçauroit maintenir vaguant en cet infini de pensées informes; il les luy faut compiler en certaine image, à son modelle. La majesté divine s'est ainsi pour nous aucunement laissé
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circonscrire aux limites corporels: ses sacremens supernaturels et celestes ont des signes de nostre terrestre condition; son adoration s'exprime par offices et paroles sensibles: car c'est l'homme, qui croid et qui prie. Je laisse à part les autres argumens qui s'employent à ce subject. Mais à peine me feroit on accroire, que la veue de nos crucifix et peinture de ce piteux supplice, que les ornemens et mouvemens ceremonieux de nos eglises, que les voix accommodées à la devotion de nostre pensée, et cette esmotion des sens n'eschauffent l'ame des peuples, d'une passion religieuse, de tres-utile effect.
De celles ausquelles on a donné corps, comme la necessité l'a requis, parmy cette cecité universelle, je me fusse, ce me semble, plus volontiers attaché à ceux qui adoroient le Soleil, la lumiere commune, L'oeil du monde; et si Dieu au chef porte des yeux, Les rayons du Soleil sont ses yeux radieux, Qui donnent vie à tous, nous maintienent et gardent, [Image 0223] Et les faicts des humains en ce monde regardent: Ce beau, ce grand soleil qui nous faict les saisons, Selon qu'il entre ou sort de ses douze maisons; Qui remplit l'univers de ses vertus connues; Qui, d'un traict de ses yeux, nous dissipe les nues: L'esprit, l'ame du monde, ardant et flamboyant, En la course d'un jour tout le Ciel tournoyant; Plein d'immense grandeur, rond, vagabond et ferme; Lequel tient dessoubs luy tout le monde pour terme; En repos sans repos; oysif, et sans sejour; Fils aisné de nature et le pere du jour. D'autant qu'outre cette sienne grandeur et beauté, c'est la piece de cette machine que nous descouvrons la plus esloignée de nous, et, par ce moyen, si peu connue, qu'ils estoient pardonnables d'en entrer en admiration et reverence. Thales, qui le premier s'enquesta de telle matiere, estima Dieu un esprit qui fit d'eau toutes choses; Anaximander, que les Dieux estoyent mourans et naissans à diverses saisons, et que c'estoyent des mondes infinis en nombre; Anaximenes, que l'air estoit Dieu, qu'il estoit produit et immense, tousjours mouvant. Anaxagoras, le premier, a tenu la description et maniere de toutes choses, estre conduite par la force et raison
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d'un esprit infini. Alcmaeon a donné la divinité au soleil, à la lune, aux astres et à l'ame. Pythagoras a faict Dieu un esprit espandu par la nature de toutes choses d'où nos ames sont déprinses; Parmenides, un cercle entournant le ciel et maintenant le monde par l'ardeur de la lumiere. Empedocles disoit estre des Dieux les quatre natures desquelles toutes choses sont faictes; Protagoras, n'avoir que dire, s'ils sont ou non, ou quels ils sont; Democritus, tantost que les images et leurs circuitions sont Dieux, tantost cette nature qui eslance ces images, et puis nostre science et intelligence. Platon dissipe sa creance à divers visages; il dict, au Timaee, le pere du monde ne se pouvoir nommer; aux loix, qu'il ne se faut enquerir de son estre; et, ailleurs, en ces mesmes livres, il faict le monde, le ciel, les astres, la terre et nos ames Dieux, et reçoit en outre ceux qui ont esté receuz par l'ancienne institution en chasque republique. Xenophon rapporte un pareil trouble de la discipline de Socrates: tantost qu'il ne se faut enquerir de la forme de Dieu, et puis il luy faict establir que le Soleil est Dieu, et l'ame Dieu; qu'il n'y en a qu'un, et puis qu'il y en a plusieurs. Speusippus, neveu de Platon, faict Dieu certaine force gouvernant les choses, et qu'elle est animale; Aristote, asture que c'est l'esprit, asture le monde; asture il donne un autre maistre à ce monde, et asture faict Dieu l'ardeur du ciel. Zenocrates en faict huict: les cinq nommez entre les planetes, le sixiesme composé de toutes les estoiles fixes comme de ses membres, le septiesme et huictiesme, le soleil et la lune. Heraclides Ponticus ne faict que vaguer entre les advis et en fin prive Dieu de sentiment et le faict remuant de forme à autre, et puis dict que c'est le ciel et la terre. Theophraste se promeine de pareille irresolution entre toutes ses fantasies, attribuant l'intendance du monde tantost à l'entendement, tantost au ciel, tantost aux estoilles; Strato, que c'est Nature ayant la force d'engendrer, augmenter et diminuer, sans forme et sentiment; Zeno, la loy naturelle, commandant le bien et prohibant le mal, laquelle loy est un animant, et oste les Dieux accoustumez, Jupiter, Juno, Vesta; Diogenes Apolloniates, que c'est l'aage. Xenophanes faict Dieu rond, voyant, oyant, non respirant, n'ayant rien de commun avec l'humaine nature. Ariston estime la forme de Dieu incomprenable, le prive de sens et ignore s'il est animant ou autre chose; Cleanthes, tantost la raison, tantost le monde, tantost l'ame de Nature, tantost la chaleur supreme entournant et envelopant tout. Perseus, auditeur de Zeno, a tenu qu'on a surnommé Dieux ceux qui avoyent apporté quelque notable utilité à l'humaine vie et les choses mesmes
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profitables. Chrysippus faisoit un amas confus de toutes les precedentes sentences, et comptoit, entre mille formes de Dieux qu'il faict, les hommes aussi qui sont immortalisez. Diagoras et Theodorus nioyent tout sec qu'il y eust des Dieux. Epicurus faict les dieux luisans, transparens et perflables, logez, comme entre deux forts, entre deux mondes, à couvert des coups, revestus d'une humaine figure et de nos membres, lesquels membres leur sont de nul usage. Ego deûm genus esse semper duxi, et dicam coelitum; Sed eos non curare opinor, quid agat humanum genus. Fiez vous à vostre philosophie; vantez vous d'avoir trouvé la feve au gasteau, à voir ce tintamarre de tant de cervelles philosophiques! Le trouble des formes mondaines a gaigné sur moy que les diverses moeurs et fantasies aux miennes ne me desplaisent pas tant comme elles m'instruisent, ne m'enorgueillissent pas tant comme elles m'humilient en les conferant; et tout autre choix que celuy qui vient de la main expresse de Dieu, me semble choix de peu de prerogative. Je laisse à part les trains de vie monstrueux et contre nature. Les polices du monde ne sont pas moins contraires en ce subject que les escholes: par où nous pouvons apprendre que la Fortune mesme n'est pas plus diverse et variable que nostre raison, ny plus aveugle et inconsidérée.
Les choses les plus ignorées sont plus propres à estre deifiées: Parquoy de faire de nous des Dieux, comme l'ancienneté, cela surpasse l'extreme foiblesse de discours. J'eusse encore plustost suivy ceux qui adoroient le serpent, le chien et le boeuf: d'autant que leur nature et leur estre nous est moins connu; et avons plus de loy d'imaginer ce qu'il nous plaist de ces bestes-là et leur attribuer des facultez extraordinaires. Mais d'avoir faict des dieux de nostre condition, de laquelle nous devons connoistre l'imperfection, leur avoir attribué le desir, la cholere, les vengeances, les mariages, les generations et les parentelles, l'amour et la jalousie, nos membres et nos os, nos fievres et nos plaisirs, nos morts, nos sepultures, il faut que cela soit party d'une merveilleuse yvresse de l'entendement humain,
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Quae procul usque adeo divino ab numine distant,
Inque Deum numero quae sint indigna videri.

Formae, aetates, vestitus, ornatus noti sunt; genera, conjugia, cognationes omniaque traducta ad similitudinem imbecillitatis humanae: nam et perturbatis animis inducuntur; accipimus enim deorum cupiditates, aegritudines, iracundias. [Image 0223v] Comme d'avoir attribué la divinité non seulement à la foy, à la vertu, à l'honneur, concorde, liberté, victoire, pieté: mais aussi à la volupté, fraude, mort, envie, vieillesse, misere, à la peur, à la fievre et à la male fortune, et autres injures de nostre vie fresle et caduque.

Quid juvat hoc, templis nostros inducere mores?
O curvae in terris animae et coelestium inanes!

Les Aegyptiens, d'une imprudente prudence, defendoyent sur peine de la hart que nul eust à dire que Serapis et Isis, leurs Dieux, eussent autres fois esté hommes; et nul n'ignoroit qu'ils ne l'eussent esté. Et leur effigie representée le doigt sur la bouche signifioit, dict Varro, cette ordonnance mysterieuse à leur prestres de taire leur origine mortelle, comme par raison necessaire annullant toute leur veneration. Puis que l'homme desiroit tant de s'apparier à Dieu, il eust mieux faict, dict Cicero, de ramener à soy les conditions divines et les attirer ça bas, que d'envoyer là haut sa corruption et sa misere; mais, à le bien prendre, il a faict en plusieurs façons et l'un et l'autre, de pareille vanité d'opinion. Quand les Philosophes espeluchent la hierarchie de leurs dieux et font les empressez à distinguer leurs alliances, leurs charges et leur puissance, je ne puis pas croire qu'ils parlent à certes. Quand Platon nous deschiffre le vergier de Pluton et les commoditez ou peines corporelles qui nous attendent encore apres la ruine et aneantissement de nos corps, et les accommode au ressentiment que nous avons en cette vie,

Secreti celant calles, et myrtea circum
Sylva tegit; curae non ipsa in morte relinquunt;


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quand Mahumet promet aux siens un paradis tapissé, paré d'or et de pierrerie, peuplé de garses d'excellente beauté, de vins et de vivres singuliers, je voy bien que ce sont des moqueurs qui se plient à nostre bestise pour nous emmieler et attirer par ces opinions et esperances, convenables à nostre mortel appetit. Si sont aucuns des nostres tombez en pareille erreur, se promettant apres la resurrection une vie terrestre et temporelle accompaignée de toutes sortes de plaisirs et commoditez mondaines. Croyons nous que Platon, luy qui a eu ses conceptions si celestes, et si grande accointance à la divinité, que le surnom luy en est demeuré, ait estimé que l'homme, cette pauvre creature, eut rien en luy applicable à cette incomprehensible puissance? et qu'il ait creu que nos prises languissantes fussent capables, ny la force de nostre sens assez robuste, pour participer à la beatitude ou peine eternelle? Il faudroit luy dire de la [Image 0224] part de la raison humaine: Si les plaisirs que tu nous promets en l'autre vie sont de ceux que j'ay senti çà bas, cela n'a rien de commun avec l'infinité. Quand tous mes cinq sens de nature seroient combles de liesse, et cette ame saisie de tout le contentement qu'elle peut desirer et esperer, nous sçavons ce qu'elle peut: cela, ce ne seroit encores rien. S'il y a quelque chose du mien, il n'y a rien de divin. Si cela n'est autre que ce qui peut appartenir à cette nostre condition presente, il ne peut estre mis en compte. Tout contentement des mortels est mortel. La reconnoissance de nos parens, de nos enfans et de nos amis, si elle nous peut toucher et chatouiller en l'autre monde, si nous tenons encore à un tel plaisir, nous sommes dans les commoditez terrestres et finies. Nous ne pouvons dignement concevoir la grandeur de ces hautes et divines promesses, si nous les pouvons aucunement concevoir: pour dignement les imaginer, il faut les imaginer inimaginables, indicibles et incomprehensibles, et parfaictement autres que celles de nostre miserable experience. Oeuil ne sçauroit voir, dict Saint Paul, et ne peut monter en coeur d'homme l'heur que Dieu a preparé aux siens. Et si, pour nous en rendre capables, on reforme et rechange nostre estre (comme tu dis, Platon, par tes purifications), ce doit estre d'un si extreme changement et si universel que, par la doctrine physique, ce ne sera plus nous,

Hector erat tunc cum bello certabat; at ille,
Tractus ab Aemonio, non erat Hector, equo.

Ce sera quelque autre chose qui recevra ces recompenses,
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quod mutatur, dissolvitur; interit ergo:
Trajiciuntur enim partes atque ordine migrant.

Car, en la Metempsicose de Pythagoras et changement d'habitation qu'il imaginoit aux ames, pensons nous que le lyon, dans lequel est l'ame de Caesar, espouse les passions qui touchoient Caesar, ny que ce soit luy? Si c'estoit encore luy, ceux là auroyent raison qui, combattants cette opinion contre Platon, luy reprochent que le fils se pourroit trouver à chevaucher sa mere, revestue d'un corps de mule, et semblables absurditez. Et pensons nous qu'és mutations qui [Image 0224v] se font des corps des animaux en autres de mesme espece, les nouveaux venus ne soient autres que leurs predecesseurs? Des cendres d'un phoenix s'engendre, dit-on, un ver, et puis un autre phoenix; ce second Phoenix, qui peut imaginer qu'il ne soit autre que le premier? Les vers qui font nostre soye, on les void comme mourir et assecher, et, de ce mesme corps, se produire un papillon, et de là un autre ver, qu'il seroit ridicule estimer estre encores le premier. Ce qui a cessé une fois d'estre, n'est plus,

Nec si materiam nostram collegerit aetas
Post obitum, rursumque redegerit, ut sita nunc est,
Atque iterum nobis fuerint data lumina vitae,
Pertineat quidquam tamen ad nos id quoque factum,
Interrupta semel cum si repetentia nostra.

Et quand tu dis ailleurs, Platon, que ce sera la partie spirituelle de l'homme à qui il touchera de jouyr des recompenses de l'autre vie, tu nous dis chose d'aussi peu d'apparence,

Scilicet, avolsis radicibus, ut nequit ullam
Dispicere ipse oculus rem, seorsum corpore toto.

Car, à ce compte, ce ne sera plus l'homme, ny nous, par consequent, à qui touchera cette jouyssance: car nous sommes bastis de deux pieces principales essentielles, desquelles la separation c'est la mort et ruyne de nostre estre,

Inter enim jacta est vitai pausa, vagéque
Deerrarunt passim motus ab sensibus omnes.


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Nous ne disons pas que l'homme souffre quand les vers luy rongent ses membres, dequoy il vivoit, et que la terre les consomme,

Et nihil hoc ad nos, qui coitu conjugioque
Corporis atque animae consistimus uniter apti.

D'avantage, sur quel fondement de leur justice peuvent les [Image 0225] dieux reconnoistre et recompenser à l'homme, apres sa mort, ses actions bonnes et vertueuses, puis que ce sont eux mesmes qui les ont acheminées et produites en luy? Et pourquoi s'offencent ils et vengent sur luy les vitieuses, puis qu'ils l'ont eux-mesmes produict en cette condition fautiere, et que, d'un seul clin de leur volonté, ils le peuvent empescher de faillir? Epicurus opposeroit-il pas cela à Platon avec grand apparence de l'humaine raison, s'il ne se couvroit souvent par cette sentence: Qu'il est impossible d'establir quelque chose de certain de l'immortelle nature par la mortelle? Elle ne fait que fourvoyer par tout, mais specialement quand elle se mesle des choses divines. Qui le sent plus evidamment que nous? Car, encores que nous luy ayons donné des principes certains et infallibles, encores que nous esclairions ses pas par la saincte lampe de la verité qu'il a pleu à Dieu nous communiquer, nous voyons pourtant journellement, pour peu qu'elle se démente du sentier ordinaire et qu'elle se destourne ou escarte de la voye tracée et battue par l'Eglise, comme tout aussi tost elle se perd, s'embarrasse et s'entrave, tournoyant et flotant dans cette mer vaste, trouble et ondoyante des opinions humaines, sans bride et sans but. Aussi tost qu'elle pert ce grand et commun chemin, elle va se divisant et dissipant en mille routes diverses. L'homme ne peut estre que ce qu'il est, ny imaginer que selon sa portée. C'est plus grande presomption, dict Plutarque, à ceux qui ne sont qu'hommes, d'entreprendre de parler et discourir des dieux et des demy-dieux que ce n'est à un homme ignorant de musique vouloir juger de ceux qui chantent, ou à un homme qui ne fut jamais au camp, vouloir disputer des armes et de la guerre, en presumant comprendre par quelque legere conjecture les effects d'un art qui est hors de sa cognoissance. L'ancienneté pensa, ce croy-je, faire quelque chose pour la grandeur divine, de l'apparier à l'homme, la vestir de ses facultez et estrener de ses belles humeurs et plus honteuses necessitez, luy offrant de nos viandes à manger, de nos danses, mommeries et farces à la resjouïr, de nos vestemens à se couvrir et maisons à [Image 0225v] loger, la caressant par
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l'odeur des encens et sons de la musique, festons et bouquets, et, pour l'accommoder à noz vicieuses passions, flatant sa justice d'une inhumaine vengeance, l'esjouïssant de la ruine et dissipation des choses par elle creées et conservées (comme Tiberius Sempronius qui fit brusler, pour sacrifice à Vulcan, les riches despouilles et armes qu'il avoit gaigné sur les ennemis en la Sardaigne; et Paul Aemile, celles de Macedoine à Mars et à Minerve; et Alexandre, arrivé à l'Ocean Indique, jetta en mer, en faveur de Thetis, plusieurs grands vases d'or); remplissant en outre ses autels d'une boucherie non de bestes innocentes seulement, mais d'hommes aussi, ainsi que plusieurs nations, et entre autres la nostre, avoient en usage ordinaire. Et croy qu'il n'en est aucune exempte d'en avoir faict essay,

Sulmone creatos
Quattuor hic juvenes, totidem quos educat Ufens,
Viventes rapit, inferias quos immolet umbris.

Les Getes se tiennent immortels, et leur mourir n'est que s'acheminer vers leur Dieu Zamolxis. De cinq en cinq ans ils depeschent vers luy quelqu'un d'entre eux pour le requerir des choses necessaires. Ce deputé est choisi au sort. Et la forme de le depescher, apres l'avoir de bouche informé de sa charge, est que, de ceux qui l'assistent, trois tiennent debout autant de javelines sur lesquelles les autres le lancent à force de bras. S'il vient à s'enferrer en lieu mortel et qu'il trespasse soudain, ce leur est certain argument de faveur divine; s'il en eschappe, ils l'estiment meschant et execrable, et en deputent encores un autre de mesmes. Amestris, mere de Xerxes, devenue vieille, fit pour une fois ensevelir tous vifs quatorze jouvenceaux des meilleures maisons de Perse, suyvant la religion du pays, pour gratifier à quelque Dieu sousterrain. Encores aujourd'hui, les idolles de Themistitan se cimentent du sang des petits enfans, et n'aiment sacrifice que de ces pueriles et pures ames: justice affamée du sang de l'innocence, Tantum relligio potuit suadere malorum! Les Carthaginois immoloient leurs propres enfans à Saturne; et qui n'en avoit point, en achetoit, estant cependant le pere et la mere tenus d'assister à cet office avec contenance gaye et contente. C'estoit une estrange fantasie de vouloir payer la bonté divine de nostre affliction,
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comme les Lacedemoniens qui mignardoient leur Diane par le bourrellement des jeunes garçons qu'ils faisoient foiter en sa faveur, souvent jusques à la mort. C'estoit une humeur farouche de vouloir gratifier l'architecte de la subversion de son bastiment, et de vouloir garentir la peine deue aux coulpables par la punition des non coulpables; et que la povre Iphigenia, au port d'Aulide, par sa mort et immolation, deschargeast envers Dieu l'armée des Grecs des offences qu'ils avoient commises:

Et casta inceste, nubendi tempore in ipso,
Hostia concideret mactatu moesta parentis;
et ces deux belles et genereuses ames des deux Decius, pere et fils, pour propitier la faveur des Dieux envers les affaires Romaines, s'allassent jetter à corps perdu à travers le plus espez des ennemis. Quae fuit tanta deorum iniquitas, ut placari populo Romano non possent, nisi tales viri occidissent. Joint que ce n'est pas au criminel de se faire foiter à sa mesure et à son heure: c'est au juge qui [Image 0226] ne met en compte de chastiement que la peine qu'il ordonne, et ne peut attribuer à punition ce qui vient à gré à celui qui le soufre. La vengeance divine presuppose nostre dissentiment entier pour sa justice et pour nostre peine. Et fut ridicule l'humeur de Policrates, tyran de Samos, lequel, pour interrompre le cours de son continuel bon heur et le compenser, alla jetter en mer le plus cher et precieux joyeau qu'il eust, estimant que, par ce malheur aposté, il satisfaisoit à la revolution et vicissitude de la fortune; et elle, pour se moquer de son ineptie, fit que ce mesme joyeau revinst encore en ses mains, trouvé au ventre d'un poisson. Et puis à quel usage les deschiremens et desmembremens des Corybantes, des Menades, et, en noz temps, des Mahometans qui se balaffrent les visages, l'estomach, les membres, pour gratifier leur prophete, veu que l'offence consiste en la volonté, non en la poitrine, aux yeux, aux genitoires, en l'embonpoinct, aux espaules et au gosier. Tantus est perturbatae mentis et sedibus suis pulsae furor, ut sic Dii placentur, quemadmodum ne homines quidem saeviunt. Cette contexture naturelle regarde par son usage non seulement nous, mais aussi le service de Dieu et des autres hommes: c'est injustice
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de l'affoler à nostre escient, comme de nous tuer pour quelque pretexte que ce soit. Ce semble estre grande lacheté et trahison de mastiner et corrompre les functions du corps, stupides et serves, pour espargner à l'ame la sollicitude de les conduire selon raison. Ubi iratos deos timent, qui sic propitios habere merentur? In regiae libidinis voluptatem castrati sunt quidam; sed nemo sibi, ne vir esset, jubente domino, manus intulit.
Ainsi remplissoient ils leur religion de plusieurs mauvais effects,

saepius olim
Relligio peperit scelerosa atque impia facta.

Or rien du nostre ne se peut assortir ou raporter, en quelque façon que ce soit, à la nature divine, qui ne la tache et marque d'autant d'imperfection. Cette infinie beauté, puissance et bonté, comment peut elle souffrir quelque correspondance et similitude à chose si abjecte que nous sommes, sans un extreme interest et dechet de sa divine grandeur. Infirmum dei fortius est hominibus, et stultum dei sapientius est hominibus. Stilpon le philosophe, interrogé si les Dieux s'esjouïssent de nos honneurs et sacrifices: Vous estes indiscret, respondit il; retirons nous à part, si vous voulez parler de cela. Toutesfois nous luy prescrivons des bornes, nous tenons sa puissance assiegée par nos raisons (j'appelle raison nos resveries et nos songes, avec la dispense de la philosophie, qui dit le fol mesme et le meschant forcener par raison, mais que c'est une raison de particuliere forme); nous le voulons asservir aux apparences vaines et foibles de nostre entendement, luy qui a fait et nous et nostre cognoissance. Par ce que rien ne se fait de rien, Dieu n'aura sçeu bastir le monde sans matiere. Quoy! Dieu nous a-il mis en mains les clefs et les derniers ressorts de sa puissance? s'est-il obligé à n'outrepasser les bornes de nostre science? Mets le cas, ô homme, que tu ayes peu remarquer icy quelques traces de ses effets: penses-tu qu'il y ait employé tout ce qu'il a peu et qu'il ait mis toutes ses formes et toutes ses idées en cet ouvrage? Tu ne vois que l'ordre et la police de ce petit caveau où tu es logé, au moins si tu la vois: sa
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divinité a une jurisdiction infinie au delà; cette piece n'est rien au pris du tout: [Image 0226v]

omnia cum coelo terraque marique
Nil sunt ad summam summaï totius omnem:

c'est une loy municipalle que tu allegues, tu ne sçays pas quelle est l'universelle. Attache toy à ce à quoy tu es subjet, mais non pas luy; il n'est pas ton confraire, ou concitoyen, ou compaignon; s'il s'est aucunement communiqué à toy, ce n'est pas pour se ravaler à ta petitesse, ny pour te donner le contrerolle de son pouvoir. Le corps humain ne peut voler aux nues, c'est pour toy; le Soleil bransle sans sejour sa course ordinaire; les bornes des mers et de la terre ne se peuvent confondre; l'eau est instable et sans fermeté; un mur est, sans froissure, impenetrable à un corps solide; l'homme ne peut conserver sa vie dans les flammes; il ne peut estre et au ciel et en la terre, et en mille lieux ensemble corporellement. C'est pour toy qu'il a faict ces regles; c'est toy qu'elles attachent. Il a tesmoigné aux Chrestiens qu'il les a toutes franchies, quand il luy a pleu. De vray, pourquoy, tout puissant comme il est, auroit il restreint ses forces à certaine mesure? en faveur de qui auroit il renoncé son privilege? Ta raison n'a en aucune autre chose plus de verisimilitude et de fondement qu'en ce qu'elle te persuade la pluralité des mondes:

Terramque, et solem, lunam, mare, caetera quae sunt
Non esse unica, sed numero magis innumerali.

Les plus fameux esprits du temps passé l'ont creue, et aucuns des nostres mesmes, forcez par l'apparence de la raison humaine. D'autant qu'en ce bastiment que nous voyons, il n'y a rien seul et un,

cum in summa res nulla sit una,
Unica quae gignatur, et unica solaque crescat,

et que toutes les especes sont multipliées en quelque nombre; par où il semble n'estre pas vray-semblable que Dieu ait faict ce seul ouvrage sans compaignon, et que la matiere de cette [Image 0227] forme ait esté toute espuisée en ce seul individu:
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Quare etiam atque etiam tales fateare necesse est
Esse alios alibi congressus materiaï,
Qualis hic est avido complexu quem tenet aether:

notamment si c'est un animant, comme ses mouvemens le rendent si croyable que Platon l'asseure, et plusieurs des nostres, ou le confirment ou ne l'osent infirmer; non plus que cette ancienne opinion que le ciel, les estoilles, et autres membres du monde, sont creatures composées de cors et ame, mortelles en consideration de leur composition, mais immortelles par la determination du createur. Or, s'il y a plusieurs mondes, comme Democritus, Epicurus et presque toute la philosophie a pensé, que sçavons nous si les principes et les regles de cettuy cy touchent pareillement les autres? Ils ont à l'avanture autre visage et autre police. Epicurus les imagine ou semblables ou dissemblables. Nous voyons en ce monde une infinie difference et varieté pour la seule distance des lieux. Ny le bled, ni le vin se voit, ny aucun de nos animaux en ces nouvelles terres que nos peres ont descouvert; tout y est divers. Et, au temps passé, voyez en combien de parties du monde on n'avoit connoissance ny de Bacchus ny de Ceres. Qui en voudra croire Pline et Herodote, il y a des especes d'hommes en certains endroits, qui ont fort peu de ressemblance à la nostre. Et y a des formes mestisses et ambigues entre l'humaine nature et la brutale. Il y a des contrées où les hommes naissent sans teste, portant les yeux et la bouche en la poitrine; où ils sont tous androgynes; où ils marchent de quattre pates; où ils n'ont qu'un oeil au front, et la teste plus semblable à celle d'un chien qu'à la nostre; où ils sont moitié poissons par embas et vivent en l'eau; où les femmes s'accouchent à cinq ans et n'en vivent que huict; où ils ont la teste si dure et la peau du front, que le fer n'y peut mordre et rebouche contre; où les hommes sont sans barbe; des nations sans usage et connoissance de feu; d'autres qui rendent le sperme de couleur noire. Quoy, ceux qui naturellement se changent en loups, en jumens, et puis encore en hommes? Et, s'il en est ainsi comme dict Plutarque que, en quelque endroit des Indes, il y aye des hommes sans bouche, se nourrissans de la senteur de certaines odeurs, combien y a il de nos descriptions fauces? il n'est plus risible, ny à l'avanture capable de raison et de societé. L'ordonnance et la cause de nostre bastiment interne seroyent, pour la plus part, [Image 0227v] hors de propos.
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Davantage, combien y a il de choses en nostre cognoissance, qui combatent ces belles regles que nous avons taillées et prescrites à nature? et nous entreprendrons d'y attacher Dieu mesme? Combien de choses appellons nous miraculeuses et contre nature? Cela se faict par chaque homme et par chaque nation selon la mesure de son ignorance. Combien trouvons nous de proprietez ocultes et de quint'essences? car, aller selon nature, pour nous, ce n'est qu'aller selon nostre intelligence, autant qu'elle peut suyvre et autant que nous y voyons: ce qui est audelà, est monstrueux et desordonné. Or, à ce conte, aux plus avisez et aux plus habilles tout sera donc monstrueux: car à ceux là l'humaine raison a persuadé qu'elle n'avoit ny pied, ny fondement quelconque, non pas seulement pour asseurer si la neige est blanche (et Anaxagoras la disoit estre noire); s'il y a quelque chose, ou s'il n'y a nulle chose; s'il y a science ou ignorance (Metrodorus Chius nioit l'homme le pouvoir dire); ou si nous vivons: comme Euripides est en doute si la vie que nous vivons est vie. ou si c'est ce que nous appellons mort, qui soit vie:

Tis d'oiden ei zaen touth'ho kiklaetai thanein,
To zaen de thnaeiskein esti.

Et non sans apparence: car pourquoy prenons nous titre d'estre, de cet instant qui n'est qu'une eloise dans le cours infini d'une nuict eternelle, et une interruption si briefve de nostre perpetuelle et naturelle condition? la mort occupant tout le devant et tout le derriere de ce moment, et une bonne partie encore de ce moment. D'autres jurent qu'il n'y a point de mouvement, que rien ne bouge, comme les suivants de Melissus (car, s'il n'y a qu'un, ny le mouvement sphaerique ne luy peut servir, ny le mouvement de lieu à autre, comme Platon preuve), qu'il n'y a ny generation ny corruption en nature. Protagoras dict qu'il n'y a rien en nature que le doubte; que, de toutes choses, on peut esgalement disputer, et de cela mesme, si on peut esgalement disputer de toutes choses; Nausiphanez, que, des choses qui semblent, rien est non plus que non est, qu'il n'y a autre certain que l'incertitude; Parmenides que, de ce qu'il semble, il n'est aucune chose en general, qu'il n'est qu'un; Zenon, qu'un mesme n'est pas, et qu'il n'y a rien. Si un estoit, il seroit ou en un autre ou en soy-mesme; s'il est en un autre, ce sont deux; s'il est en soy mesme, ce sont encore deux, le comprenant et le comprins. Selon ces dogmes, la nature des choses n'est qu'un'ombre ou fauce ou vaine.
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Il m'a tousjours semblé qu'à un homme Chrestien cette sorte de parler est pleine d'indiscretion et d'irreverance: Dieu ne peut mourir, Dieu ne se peut desdire, Dieu ne peut faire cecy ou cela. Je ne trouve pas bon d'enfermer ainsi la puissance divine soubs les loix de nostre parolle. Et l'apparance qui s'offre à nous en ces propositions, il la faudroit representer plus reveramment et plus [Image 0228] religieusement. Nostre parler a ses foiblesses et ses defauts, comme tout le reste. La plus part des occasions des troubles du monde sont Grammairiennes. Nos procez ne naissent que du debat de l'interpretation des loix; et la plus part des guerres, de cette impuissance de n'avoir sçeu clairement exprimer les conventions et traictez d'accord des princes. Combien de querelles et combien importantes a produit au monde le doubte du sens de cette syllabe, Hoc' Prenons la clause que la logique mesmes nous presentera pour la plus claire. Si vous dictes: Il faict beau temps, et que vous dissiez verité, il fait donc beau temps. Voylà pas une forme de parler certaine? Encore nous trompera elle. Qu'il soit ainsi, suyvons l'exemple. Si vous dictes: Je ments, et que vous dissiez vray, vous mentez donc. L'art, la raison, la force de la conclusion de cette cy sont pareilles à l'autre; toutes fois nous voylà embourbez. Je voy les philosophes Pyrrhoniens qui ne peuvent exprimer leur generale conception en aucune maniere de parler: car il leur faudroit un nouveau langage. Le nostre est tout formé de propositions affirmatives, qui leur sont du tout ennemies: de façon que, quand ils disent: Je doubte, on les tient incontinent à la gorge pour leur faire avouer qu'au-moins assurent et sçavent ils cela, qu'ils doubtent. Ainsin on les a contraints de se sauver dans cette comparaison de la medecine, sans laquelle leur humeur seroit inexplicable: quand ils prononcent: J'ignore, ou: Je doubte, ils disent que cette proposition s'emporte elle mesme, quant et quant le reste, ny plus ne moins que la rubarbe qui pousse hors les mauvaises humeurs et s'emporte hors quant et quant elle mesmes. Cette fantasie est plus seurement conceue par interrogation: Que sçay-je? comme je la porte à la devise d'une balance. Voyez comment on se prevaut de cette sorte de parler pleine d'irreverence. Aux disputes qui sont à present en nostre religion, si vous pressez trop [Image 0228v] les adversaires, ils vous diront tout destrousséement qu'il n'est pas en la puissance de Dieu de faire que son corps soit en paradis et en la terre, et en plusieurs lieux ensemble. Et ce moqueur ancien, comment il
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en fait son profit'Au moins, dit-il, est ce une non legiere consolation à l'homme de ce qu'il voit Dieu ne pouvoir pas toutes choses: car il ne se peut tuer quand il le voudroit, qui est la plus grande faveur que nous ayons en nostre condition; il ne peut faire les mortels immortels; ny revivre les trespassez; ny que celuy qui a vescu, n'ait point vescu; celuy qui a eu des honneurs, ne les ait point eus: n'ayant autre droit sur le passé que de l'oubliance. Et, afin que cette societé de l'homme à Dieu s'accouple encore par des exemples plaisans, il ne peut faire que deux fois dix ne soyent vingt. Voylà ce qu'il dict, et qu'un Chrestien devroit eviter de passer par sa bouche. Là où, au rebours, il semble que les hommes recerchent cette fole fierté de langage, pour ramener Dieu à leur mesure,

cras vel atra
Nube polum pater occupato,
Vel sole puro; non tamen irritum
Quodcumque retro est, efficiet, neque
Diffinget infectumque reddet
Quod fugiens semel hora vexit.

Quand nous disons que l'infinité des siecles tant passez qu'avenir, n'est à Dieu qu'un instant; que sa bonté, sapience, puissance sont mesme chose avecques son essence, nostre parole le dict, mais nostre intelligence ne l'apprehende point. Et toutesfois nostre outrecuidance veut faire passer la divinité par nostre estamine. Et de là s'engendrent toutes les resveries et erreurs desquelles le monde se trouve saisi, ramenant et poisant à sa balance chose si esloignée de son poix. Mirum quo procedat improbitas cordis humani, parvulo aliquo invitata successu. Combien insolemment rebrouent Epicurus les Stoïciens sur ce qu'il tient l'estre veritablement bon et heureux n'appartenir qu'à Dieu, et l'homme sage n'en avoir qu'un ombrage et similitude! Combien temerairement ont ils attaché Dieu à la destinée (à la mienne volonté, [Image 0229] qu'aucuns du surnom de Chrestiens ne le facent pas encore!) et Thales, Platon et Pythagoras l'ont asservy à la necessité! Cette fierté de vouloir descouvrir Dieu par nos yeux, a faict qu'un grand personnage des nostres a donné à la divinité une forme corporelle. Et est cause de ce qui nous advient tous les jours d'attribuer à Dieu les evenements d'importance, d'une particuliere assignation. Parce qu'ils nous poisent, il semble
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qu'ils luy poisent aussi, et qu'il y regarde plus entier et plus attentif qu'aux evenemens qui nous sont legiers ou d'une suite ordinaire.
Magna dii curant, parva negligunt. Escoutez son exemple, il vous esclaircira de sa raison: Nec in regnis quidem reges omnia minima curant. Comme si ce luy estoit plus et moins de remuer un empire ou la feuille d'un arbre, et si sa providence s'exerçoit autrement, inclinant l'evenement d'une bataille, que le sault d'une puce! La main de son gouvernement se preste à toutes choses de pareille teneur, mesme force et mesme ordre; nostre interest n'y apporte rien; nos mouvements et nos mesures ne le touchent pas. Deus ita artifex magnus in magnis, ut minor non sit in parvis. Nostre arrogance nous remet tousjours en avant cette blasphemeuse appariation. Par ce que nos occupations nous chargent, Strato a estreiné les Dieux de toute immunité d'offices, comme sont leurs prestres. Il faict produire et maintenir toutes choses à Nature, et de ses poids et mouvements construit les parties du monde, deschargeant l'humaine nature de la crainte des jugemens divins. Quod beatum aeternumque sit, id nec habere negotii quicquam, nec exhibere alteri. Nature veut qu'en choses pareilles il y ait relation pareille. Le nombre donc infini des mortels conclud un pareil nombre d'immortels. Les choses infinies qui tuent et nuisent, en presupposent autant qui conservent et profitent. Comme les ames des Dieux, sans langue, sans yeux, sans oreilles, sentent entre eux chacun ce que l'autre sent, et jugent nos pensées: ainsi les ames des hommes, quand elles sont libres et desprises du corps par le sommeil ou par quelque ravissement, divinent, prognostiquent et voyent choses qu'elles ne sçauroyent voir meslées aux corps. Les hommes, dict sainct Paul, sont devenus fols, cuidans estre sages; et ont mué la gloire de Dieu incorruptible en l'image de l'homme corruptible. Voyez un peu ce bastelage des deifications anciennes. Apres la grande et superbe pompe de l'enterrement, comme le feu venoit à prendre au haut de la pyramide et saisir le lict du trespassé, ils laissoyent en mesme temps eschaper un aigle, lequel, s'en volant à mont, signifioit que l'ame s'en alloit en paradis. Nous avons mille medailles, et notamment de cette honneste femme de Faustine, où cet aigle est representé emportant à la
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chevremorte vers le ciel ces ames deifiées. C'est pitié que nous nous pipons de nos propres singeries et inventions,

Quod finxere, timent:

comme les enfans qui s'effrayent de ce mesme visage qu'ils ont barbouillé et noircy à leur compaignon.
Quasi quicquam infelicius sit homine cui sua figmenta dominantur. C'est bien loin d'honorer celuy qui nous a faict, que d'honorer celuy que nous avons faict. Auguste eust plus de temples que Juppiter, servis avec autant de religion et creance de miracles. Les Thasiens, en recompense des biens-faicts qu'ils avoyent receuz d'Agesilaus, luy vindrent dire qu'ils l'avoyent canonisé: Vostre nation, leur dict-il, a elle ce pouvoir de faire Dieu qui bon lui semble? Faictes en, pour voir, l'un d'entre vous, et puis, quand j'auray veu comme il s'en sera trouvé, je vous diray grandmercy de vostre offre. L'homme est bien insensé. Il ne sçauroit forger un ciron, et forge des Dieux à douzaines. Oyez Trismegiste louant nostre suffisance: De toutes les choses admirables a surmonté l'admiration, que l'homme aye peu trouver la divine nature et la faire. Voicy des argumens de l'escole mesme de la philosophie, [Image 0229v]

Nosse cui Divos et coeli numina soli,
Aut soli nescire, datum:

Si Dieu est, il est animal; s'il est animal, il a sens; et s'il a sens, il est subject à corruption. S'il est sans corps, il est sans ame, et par consequant sans action; et, s'il a corps, il est perissable. Voylà pas triomfé?
Nous sommes incapables d'avoir faict le monde: il y a donc quelque nature plus excellente qui y a mis la main. Ce seroit une sotte arrogance de nous estimer la plus parfaicte chose de cet univers: il y a donc quelque chose de meilleur; cela, c'est Dieu. Quand vous voyez une riche et pompeuse demeure, encore que vous ne sçachez, qui en est le maistre, si ne direz vous pas qu'elle soit faicte pour des rats. Et cette divine structure que nous voyons du palais celeste, n'avons nous pas à croire que ce soit le logis de quelque maistre plus grand que nous ne sommes? Le plus haut est-il pas tousjours le plus digne? et nous sommes placez au bas. Rien, sans ame et sans raison, ne peut produire un animant capable de raison. Le monde nous produit, il a donc ame et raison. Chaque part de nous est
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moins que nous. Nous sommes part du monde. Le monde est donc fourni de sagesse et de raison, et plus abondamment que nous ne sommes. C'est belle chose d'avoir un grand gouvernement. Le gouvernement du monde appartient donc à quelque heureuse nature. Les astres ne nous font pas de nuisance, ils sont donc pleins de bonté.
Nous avons besoing de nourriture, aussi ont donc les Dieux, et se paissent des vapeurs de ça bas. Les biens mondains ne sont pas biens à Dieu; ce ne sont donc pas biens à nous. L'offencer et l'estre offencé sont egalement tesmoignages d'imbecillité; c'est follie de craindre Dieu. Dieu est bon par sa nature, l'homme par son industrie, qui est plus. La sagesse divine et l'humaine sagesse n'ont autre distinction, si non que celle-là est eternelle. Or la durée n'est aucune accession à la sagesse; par quoy nous voilà compaignons. Nous avons vie, raison et liberté, estimons la bonté, la charité et la justice: ces qualitez sont donc en luy. Somme le bastiment et le desbastiment, les conditions de la divinité se forgent par l'homme, selon la relation à soy. Quel patron et quel modele'Estirons, eslevons et grossissons les qualitez humaines tant qu'il nous plaira; enfle toy, pauvre homme, et encore, et encore, et encore: Non, si te ruperis, inquit.
Profecto non Deum, quem cogitare non possunt, sed semet ipsos pro illo cogitantes, non illum sed se ipsos non illi sed sibi comparant. Es choses naturelles, les effects ne raportent qu'à demy leurs causes: quoy cette-cy? elle est au dessus de l'ordre de nature; sa condition est trop hautaine, trop esloignée et trop maistresse, pour souffrir que noz conclusions l'atachent et la garrotent. Ce n'est par nous qu'on y arrive, cette route est trop basse. Nous ne sommes non plus pres du ciel sur le mont Senis qu'au fons de la mer; consultez en, pour voir, avec vostre astrolabe. Ils ramenent Dieu jusques à l'accointance charnelle des femmes: à combien de fois, à combien de generations? Paulina, femme de Saturninus, matrone de grande reputation à Romme, pensant coucher avec le Dieu Serapis, se trouva entre les bras d'un sien amoureux par le maquerelage des prestres de ce temple. Varro, le plus subtil et le plus sçavant autheur Latin, en ses livres de la Theologie, escrit que le secrestin de Hercules, jectant au sort, d'une main pour soy, de l'autre pour Hercules, joua contre luy un souper et une garse: s'il gaignoit, aux despens des
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offrandes; s'il perdoit, aux siens. Il perdit, paya son soupper et sa garse. Son nom fut Laurentine, qui veid de nuict ce Dieu entre ses bras, luy disant au surplus que lendemain, le premier qu'elle rencontreroit, la payeroit celestement de son salaire. Ce fut Taruntius, jeune homme riche, qui la mena chez luy et, aveq le temps, la laissa heretiere. Elle, à son tour, esperant faire chose aggreable à ce Dieu, laissa heretier le peuple Romain: pourquoy on luy attribua des honneurs divins. Comme s'il ne suffisoit pas que, par double estoc, Platon fut originellement descendu des Dieux, et avoir pour autheur commun de sa race Neptune: il estoit tenu pour certain à Athenes que Ariston, ayant voulu jouïr de la belle Perictione, n'avoit sceu; et fut averti en songe par le Dieu Appollo de la laisser impollue et intacte jusqu'à ce qu'elle fut accouchée: c'estoient le pere et mere de Platon. Combien y a il, es histoires, de pareils cocuages procurez par les Dieus contre les pauvres humains? et des maris injurieusement descriez en faveur des enfans? En la religion de Mahumet, il se trouve, par la croyance de ce peuple, assés de Merlins: assavoir enfans sans pere, spirituels, nays divinement au ventre des pucelles; et portent un nom qui le signifie en leur langue.
Il nous faut noter qu'à chaque chose il n'est rien plus cher et plus estimable que son estre (le lion, l'aigle, le dauphin ne prisent rien au dessus de leur espece); et que chacune raporte les qualitez de toutes autres choses à ses propres qualitez: lesquelles nous pouvons bien estendre et racourcir, mais c'est tout: car, hors de ce raport et de ce principe, nostre imagination ne peut aller, ne peut rien diviner autre, et est impossible qu'elle sorte de là, et qu'elle passe [Image 0230] au delà. D'où naissent ces anciennes conclusions: De toutes les formes, la plus belle est celle de l'homme; Dieu donc est de cette forme. Nul ne peut estre heureux sans vertu, ny la vertu estre sans raison, et nulle raison loger ailleurs qu'en l'humaine figure; Dieu est donc revestu de l'humaine figure. Ita est informatum, anticipatum mentibus nostris ut homini, cum de deo cogitet, forma occurrat humana. Pourtant disoit plaisamment Xenophanes que, si les animaux se forgent des dieus, comme il est vray-semblable qu'ils facent, ils les forgent certainement de mesme eux, et se glorifient, comme nous. Car pourquoy ne dira un oison ainsi: Toutes les pieces de l'univers me regardent; la terre me sert à marcher, le Soleil à m'esclairer, les estoilles à m'inspirer leurs influances; j'ay telle commodité des vents, telle des eaux; il n'est rien que cette voute regarde si favorablement que moy; je suis le mignon de nature; est-ce pas l'homme qui me traite, qui me loge, qui me sert?
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c'est pour moy qu'il faict et semer et mouldre; s'il me mange, aussi faict il bien l'homme son compaignon, et si fay-je moy les vers qui le tuent et qui le mangent. Autant en diroit une grue, et plus magnifiquement encore pour la liberté de son vol et la possession de cette belle et haute region:
tam blanda conciliatrix et tam sui est lena ipsa natura! Or donc, par ce mesme trein, pour nous sont les destinées, pour nous le monde; il luit, il tonne pour nous; et le createur et les creatures, tout est pour nous. C'est le but et le point où vise l'université des choses. Regardés le registre que la philosophie a tenu deux mille ans et plus des affaires celestes: les dieux n'ont agi, n'ont parlé que pour l'homme; elle ne leur attribue autre consultation et autre vacation: les voylà contre nous en guerre,

domitosque Herculea manu
Telluris juvenes, unde periculum
Fulgens contremuit domus
Saturni veteris;

les voicy partisans de noz troubles,
pour nous rendre la pareille de ce que, tant de fois, nous sommes partisans des leurs,

Neptunus muros magnoque emota tridenti Fundamenta quatit, totamque a sedibus urbem
Eruit. Hic Juno Scaeas saevissima portas
Prima tenet.

Les Cauniens, pour la jalousie de la domination de leurs Dieux propres, prennent armes en dos le jour de leur devotion, et vont courant toute leur banlieue, frappant l'air par cy par là atout leurs glaives, pourchassant ainsin à outrance et bannissant les dieux estrangiers de leur territoire. [Image 0230v] Leurs puissances sont retranchées selon nostre necessité: qui guerit les chevaux, qui les hommes, qui la peste, qui la teigne, qui la tous, qui une sorte de gale, qui un'autre (adeo minimis etiam rebus prava relligio inserit deos); qui faict naistre les raisins, qui les aulx; qui a la charge de la paillardise, qui de la marchandise (à chaque
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race d'artisans un dieu),
qui a sa province en oriant et son credit, qui en ponant:

hic illius arma,
Hic currus fuit.

O sancte Apollo, qui umbilicum certum terrarum obtines!Pallada Cecropidae, Minoïa Creta Dianam, Vulcanum tellus Hipsipilea colit, Junonem Sparte Pelopeïadesque Mycenae; Pinigerum Fauni Maenalis ora caput; Mars Latio venerandus. Qui n'a qu'un bourg ou une famille en sa possession; qui loge seul; qui en compaignie ou volontaire ou necessaire. Junctaque sunt magno templa nepotis avo. Il en est de si chetifs et populaires (car le nombre s'en monte jusques à trante six mille), qu'il en faut entasser bien cinq ou six à produire un espic de bled, et en prennent leurs noms divers: trois à une porte, celuy de l'ais, celuy du gond, celuy du seuil; quatre à un enfant, protecteurs de son maillol, de son boire, de son manger, de son tetter; aucuns certains, aucuns incertains et doubteux; aucuns qui n'entrent pas encores en Paradis: Quos quoniam coeli nondum dignamur honore, Quas dedimus certe terras habitare sinamus; Il en est de physiciens, de poetiques, de civils; aucuns, moyens entre la divine et l'humaine nature, mediateurs, entremetteurs de nous à Dieu; adorez par certain second ordre d'adoration et diminutif; infinis en tiltres et offices; les uns bons, les autres mauvais. Il en est de vieux et cassez, et en est de mortels: car Chrysippus estimoit qu'en la derniere conflagration du monde tous les dieux auroyent à finir, sauf Juppiter. L'homme forge mille plaisantes societez entre Dieu et luy. Est il pas son compatriote?
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Jovis incunabula Creten. Voicy l'excuse que nous donnent, sur la consideration de ce subject, Scevola, grant Pontife, et Varro, grand theologien, en leur temps: Qu'il est besoin que le peuple ignore beaucoup de choses vrayes et en croye beaucoup de fausses; cum veritatem qua liberetur, inquirat, credatur ei expedire, quod fallitur.
Les yeux humains ne peuvent apercevoir les choses que par les formes de leur cognoissance. Et ne nous souvient pas quel sault print le miserable Phaeton pour avoir voulu manier les renes des chevaux de son pere d'une main mortelle. Nostre esprit retombe en pareille profondeur, se dissipe et se froisse de mesme, par sa temerité. Si vous demandez à la philosophie de quelle matiere est le ciel et le Soleil, que vous respondra elle, sinon de fer ou, avecq Anaxagoras, de pierre, et telle estoffe de nostre usage? S'enquiert on à Zenon que c'est que nature? Un feu, dict-il, artiste, propre à engendrer, procedant regleement. Archimedes, maistre de cette science qui s'attribue la presseance sur toutes les autres en verité et certitude: Le Soleil, dict-il, est un Dieu de fer enflammé. Voylà pas une belle imagination produicte de la beauté et inevitable necessité des demonstrations geometriques' Non pourtant si inevitable et utile que Socrates n'ayt estimé qu'il suffisoit en sçavoir jusques à pouvoir arpenter la terre qu'on donnoit et recevoit, et que Poliaenus, qui en avoit esté fameux et illustre docteur, ne les ayt prises à mespris, comme plaines de fauceté et de vanité apparente, apres qu'il eust gousté les doux fruicts des jardins poltronesques d'Epicurus. Socrates, en Xenophon, sur ce propos d'Anaxagoras, estimé par l'antiquité entendu au dessus tous autres és choses celestes et divines, dict qu'il se troubla du cerveau, comme font tous hommes qui perscrutent immodereemant les cognoissances qui ne sont de leur appartenance. Sur ce qu'il faisoit le Soleil une pierre ardente, il ne s'advisoit pas qu'une pierre ne luit point au feu, et, qui pis est, qu'elle s'y consomme; en ce qu'il faisoit un du Soleil et du feu, que le feu ne noircit pas ceux qu'il regarde; que nous regardons fixement le feu; que le feu tue les plantes et les herbes. C'est, à l'advis de Socrates, et au mien aussi, le plus sagement jugé du ciel que n'en juger point. Platon, ayant à parler des Daimons au Timée: C'est entreprinse, dict il, qui surpasse nostre portée. Il en faut croire ces anciens qui se sont dicts engendrez d'eux. C'est contre raison de refuser foy aux enfans des Dieux, encore que leur dire ne soit establi par raisons necessaires ni
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vraisemblables, puis qu'ils nous respondent de parler de choses domestiques et familieres.
Voyons si nous avons quelque peu plus de clarté en la cognoissance des choses humaines et naturelles. N'est ce pas une ridicule entreprinse, à celles ausquelles, par nostre propre confession, nostre science ne peut atteindre, leur aller forgeant [Image 0231] un autre corps, et prestant une forme fauce, de nostre invention: comme il se void au mouvement des planettes, auquel d'autant que nostre esprit ne peut arriver, ny imaginer sa naturelle conduite, nous leur prestons, du nostre, des ressors materiels, lourds et corporels:

temo aureus, aurea summae
Curvatura rotae, radiorum argenteus ordo.

Vous diriez que nous avons eu des cochers, des charpentiers et des peintres, qui sont allez dresser là haut des engins à divers mouvemens, et ranger les rouages et entrelassemens des corps celestes bigarrez en couleur autour du fuseau de la necessité, selon Platon:

Mundus domus est maxima rerum,
Quam quinque altitonae fragmine zonae
Cingunt, perquam limbus pictus bis sex signis
Stellimicantibus, altus in obliquo aethere, lunae
Bigas acceptat.

Ce sont tous songes et fanatiques folies. Que ne plaist-il un jour à nature nous ouvrir son sein et nous faire voir au propre les moyens et la conduicte de ses mouvements, et y preparer nos yeux! O Dieu! quels abus, quels mescontes nous trouverions en nostre pauvre science:
je suis trompé si elle tient une seule chose droitement en son poinct; et m'en partiray d'icy plus ignorant toute autre chose que mon ignorance. Ay je pas veu en Platon ce divin mot, que nature n'est rien qu'une poesie oenigmatique? comme peut estre qui diroit une peinture voilée et tenebreuse, entreluisant d'une infinie varieté de faux jours à exercer nos conjectures. Latent ista omnia crassis occultata et circumfusa tenebris, ut nulla acies humani ingenii tanta sit, quae penetrare in coelum, terram intrare possit.
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Et certes la philosophie n'est qu'une poesie sophistiquée. D'où tirent ces auteurs anciens toutes leurs authoritez, que des poetes? Et les premiers furent poetes eux mesmes et la traicterent en leur art. Platon n'est qu'un poete descousu. Timon l'appelle, par injure, grand forgeur de miracles.
Tout ainsi que les femmes employent des dents d'yvoire où les leurs naturelles leur manquent, et, au lieu de leur vray teint, en forgent un de quelque matiere estrangere; comme elles font des cuisses de drap et de feutre, et de l'embonpoinct de coton, et, au veu et sçeu d'un chacun, s'embellissent d'une beauté fauce et empruntée: ainsi faict la science (et nostre droict mesme a, dict-on, des fictions legitimes sur lesquelles il fonde la verité de sa justice): elle nous donne en payement et en presupposition les choses qu'elle mesmes nous aprend estre inventées: car ces epicycles, excentriques, concentriques, dequoy l'Astrologie s'aide à conduire le bransle de ses estoilles, elle nous les donne pour le mieux qu'elle ait sçeu inventer en ce sujet; comme aussi au reste la philosophie nous [Image 0231v] presente, non pas ce qui est, ou ce qu'elle croit, mais ce qu'elle forge ayant plus d'apparence et de gentillesse. Platon, sur le discours de l'estat de nostre corps et de celuy des bestes: Que ce que nous avons dict soit vray, nous en asseurerions, si nous avions sur ce la confirmation d'un oracle; seulement nous asseurons que c'est le plus vray-semblablement que nous ayons sceu dire. Ce n'est pas au ciel seulement qu'elle envoye ses cordages, ses engins et ses roues. Considerons un peu ce qu'elle dit de nous mesmes et de nostre contexture. Il n'y a pas plus de retrogradation, trepidation, accession, reculement, ravissement, aux astres et corps celestes, qu'ils en ont forgé en ce pauvre petit corps humain. Vrayement ils ont eu par là raison de l'appeler le petit monde, tant ils ont employé de pieces et de visages à le maçonner et bastir. Pour accommoder les mouvemens qu'ils voyent en l'homme, les diverses functions et facultez que nous sentons en nous, en combien de parties ont-ils divisé nostre ame? en combien de sieges logée? à combien d'ordres et estages ont-ils départy ce pauvre homme, outre les naturels et perceptibles? et à combien d'offices et de vacations? Ils en font une chose publique imaginaire. C'est un subject qu'ils tiennent et qu'ils manient: on leur laisse toute puissance de le descoudre, renger, rassembler et estoffer, chacun à sa fantasie; et si ne le possedent pas encore. Non seulement en verité, mais en songe mesmes, ils ne le peuvent regler, qu'il ne s'y trouve quelque cadence ou quelque son qui eschappe à leur architecture, toute enorme qu'elle est, et rapieçée de mille lopins
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faux et fantastiques. Et ce n'est pas raison de les excuser. Car, aux peintres, quand ils peignent le ciel, la terre, les mers, les monts, les isles escartées, nous leur condonons qu'ils nous en rapportent seulement quelque marque legiere; et, comme de choses ignorées, nous contentons d'un tel quel ombrage et feinte. Mais quand ils nous tirent apres le naturel en un subject qui nous est familier et connu, nous exigeons d'eux une parfaicte et exacte representation des lineamens et des couleurs, et les mesprisons s'ils y faillent. Je sçay bon gré à la garse Milesienne qui, voyant le philosophe Thales s'amuser continuellement à la contemplation de la voute celeste et tenir tousjours les yeux eslevez contremont, luy mit en son passage quelque chose à le faire broncher, pour l'advertir qu'il seroit temps d'amuser son pensement aux choses qui estoient dans les nues, quand il auroit prouveu à celles qui estoient à ses pieds. Elle lui conseilloit certes bien de regarder plustost à soy qu'au ciel. Car, comme dict Democritus par la bouche de Cicero, Quod est ante pedes, nemo spectat; coeli scrutantur plagas. Mais nostre condition porte que la cognoissance de ce que nous avons entre mains, est aussi esloignée de nous, et aussi bien au dessus des nues, que [Image 0232] celle des astres. Comme dict Socrates en Platon, qu'à quiconque se mesle de la philosophie, on peut faire le reproche que faict cete femme à Thales, qu'il ne void rien de ce qui est devant luy. Car tout philosophe ignore ce que faict son voisin, ouy et ce qu'il faict luy-mesme, et ignore ce qu'ils sont tous deux, ou bestes ou hommes. Ces gens icy, qui trouvent les raisons de Sebond trop foibles, qui n'ignorent rien, qui gouvernent le monde, qui sçavent tout,

Quae mare compescant causae; quid temperet annum;
Stellae sponte sua jussaeve vagentur et errent;
Quid premat obscurum Lunae, quid proferat orbem;
Quid velit et possit rerum concordia discors;

n'ont ils pas quelquesfois sondé, parmy leurs livres, les difficultez qui se presentent à cognoistre leur estre propre? Nous voyons bien que le doigt se meut, et que le pied se meut; qu'aucunes parties se branslent
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d'elles mesmes sans nostre congé, et que d'autres, nous les agitons par nostre ordonnance; que certaine apprehension engendre la rougeur, certaine autre la palleur; telle imagination agit en la rate seulement, telle autre au cerveau; l'une nous cause le rire, l'autre le pleurer; telle autre transit et estonne tous nos sens, et arreste le mouvement de nos membres. A tel object l'estomach se souleve; à tel autre, quelque partie plus basse. Mais comme une impression spirituelle face une telle faucée dans un subject massif et solide, et la nature de la liaison et cousture de ces admirables ressorts, jamais homme ne l'a sçeu. Omnia incerta ratione et in naturae majestate abdita, dict Pline; et Saint Augustin: Modus quo corporibus adhaerent spiritus, omnino mirus est, nec comprehendi ab homine potest: et hoc ipse homo est. Et si ne le met on pas pourtant en doute, car les opinions des hommes sont receues à la suitte des creances anciennes, par authorité et à credit, comme si c'estoit religion et loy. On reçoit comme un jargon ce qui en est communement tenu; on reçoit cette verité avec tout son bastiment et attelage d'argumens et de preuves, comme un corps ferme et solide qu'on n'esbranle plus, qu'on ne juge plus. Au contraire, chacun, à qui mieux mieux, va plastrant et confortant cette creance receue, de tout ce que peut sa raison, qui est un util soupple, contournable et accommodable à toute figure. Ainsi se remplit le monde et se confit en fadesse et en mensonge. Ce qui fait qu'on ne doute de guere de choses, c'est que les communes impressions, [Image 0232v] on ne les essaye jamais; on n'en sonde point le pied, où gist la faute et la foiblesse; on ne debat que sur les branches; on ne demande pas si cela est vray, mais s'il a esté ainsin ou ainsin entendu. On ne demande pas si Galen a rien dit qui vaille, mais s'il a dit ainsin ou autrement. Vrayement c'estoit bien raison que cette bride et contrainte de la liberté de nos jugements, et cette tyrannie de nos creances, s'estandit jusques aux escholes et aux arts. Le Dieu de la science scholastique, c'est Aristote; c'est religion de debatre de ses ordonnances, comme de celles de Lycurgus à Sparte. Sa doctrine nous sert de loy magistrale, qui est à l'avanture autant fauce qu'une autre. Je ne sçay pas pourquoy je n'acceptasse autant volontiers ou les idées de Platon, ou les atomes d'Epicurus, ou le plain et le vuide de Leucippus et Democritus, ou l'eau de Thales, ou l'infinité de nature d'Anaximander, ou l'air de Diogenes, ou les nombres et symmetrie de Pythagoras, ou l'infiny de Parmenides, ou l'un de Musaeus, ou l'eau et le feu d'Apollodorus, ou les parties similaires d'Anaxagoras, ou la discorde et amitié d'Empedocles,
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ou le feu de Heraclitus, ou toute autre opinion de cette confusion infinie d'advis et de sentences que produit cette belle raison humaine par sa certitude et clairvoyance en tout ce dequoy elle se mesle, que je feroy l'opinion d'Aristote, sur ce subject des principes des choses naturelles: lesquels principes il bastit de trois pieces, matiere, forme et privation. Et qu'est-il plus vain que de faire l'inanité mesme cause de la production des choses? La privation, c'est une negative; de quelle humeur en a-il peu faire la cause et origine des choses qui sont? Cela toutesfois ne s'auseroit esbranler, que pour l'exercice de la Logique. On n'y debat rien pour le mettre en doute, mais pour defendre l'auteur de l'eschole des objections estrangeres: son authorité, c'est le but au delà duquel il n'est pas permis de s'enquerir. Il est bien aisé, sur des [Image 0233] fondemens avouez, de bastir ce qu'on veut: car, selon la loy et ordonnance de ce commencement, le reste des pieces du bastiment se conduit ayséement, sans se démentir. Par cette voye nous trouvons nostre raison bien fondée, et discourons à boule veue: car nos maistres praeoccupent et gaignent avant main autant de lieu en nostre creance qu'il leur en faut pour conclurre apres ce qu'ils veulent, à la mode des Geometriens, par leurs demandes avouées: le consentement et approbation que nous leur prestons leur donnant dequoy nous trainer à gauche et à dextre, et nous pyroueter à leur volonté. Quiconque est creu de ses presuppositions, il est nostre maistre et nostre Dieu: il prendra le plant de ses fondemens si ample et si aisé que, par iceux, il nous pourra monter, s'il veut, jusques aux nues. En cette pratique et negotiation de science, nous avons pris pour argent content le mot de Pythagoras, que chaque expert doit estre creu en son art. Le dialecticien se rapporte au grammairien de la signification des mots; le rhetoricien emprunte du dialecticien les lieux des arguments; le poete, du musicien les mesures; le geometrien, de l'arithmeticien les proportions; les metaphysiciens prennent pour fondement les conjectures de la physique. Car chasque science a ses principes presupposez par où le jugement humain est bridé de toutes parts. Si vous venez à choquer cette barriere en laquelle gist la principale erreur, ils ont incontinent cette sentence en la bouche, qu'il ne faut pas debattre contre ceux qui nient les principes. Or n'y peut-il avoir des principes aux hommes, si la divinité ne les leur a revelez: de tout le demeurant, et le commencement, et le milieu, et la fin, ce n'est que songe et fumée. A ceux qui combatent par presupposition, il leur faut presupposer, au contraire, le mesme axiome dequoy on debat. Car toute presupposition humaine et toute enunciation a autant
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d'authorité que l'autre, si la raison n'en faict la [Image 0233v] difference. Ainsin il les faut toutes mettre à la balance; et premierement les generalles, et celles qui nous tyrannisent. L'impression de la certitude est un certain tesmoignage de folie et d'incertitude extreme; et n'est point de plus folles gens, ni moins philosophes, que les philodoxes de Platon. Il faut sçavoir si le feu est chaut, si la neige est blanche, s'il y a rien de dur ou de mol en nostre cognoissance. Et quand à ces responces dequoy il se faict des contes anciens, comme à celuy qui mettoit en doubte la chaleur, à qui on dict qu'il se jettast dans le feu; à celuy qui nioit la froideur de la glace, qu'il s'en mit dans le sein: elles sont tres-indignes de la profession philosophique. S'ils nous eussent laissé en nostre estat naturel, recevans les apparences estrangeres selon qu'elles se presentent à nous par nos sens, et nous eussent laissé aller apres nos appetits simples et reglez par la condition de nostre naissance, ils auroient raison de parler ainsi; mais c'est d'eux que nous avons appris de nous rendre juges du monde; c'est d'eux que nous tenons cette fantasie, que la raison humaine est contrerolleuse generalle de tout ce qui est au dehors et au dedans de la voute celeste, qui embrasse tout, qui peut tout, par le moyen de laquelle tout se sçait et connoit. Cette response seroit bonne parmy les Canibales, qui jouissent l'heur d'une longue vie, tranquille et paisible sans les preceptes d'Aristote, et sans la connoissance du nom de la physique. Cette response vaudroit mieux à l'adventure et auroit plus de fermeté que toutes celles qu'ils emprunteront de leur raison et de leur invention. De cette-cy seroient capables avec nous tous les animaux et tout ce où le commandement est encor pur et simple de la loy naturelle; mais eux, ils y ont renoncé. Il ne faut pas qu'ils me dient: Il est vray, car vous le voyez et sentez ainsin; il faut qu'ils me dient si, ce que je pense sentir, je le sens pourtant en effect; et, si je le sens, qu'ils me dient apres pourquoy je le sens, et comment, et quoy; qu'ils me dient le nom, l'origine, les tenans et aboutissans de la chaleur, du froid, les qualitez de celuy qui agit et de celuy qui souffre; ou qu'ils me quittent leur profession, qui [Image 0234] est de ne recevoir ny approuver rien que par la voye de la raison: c'est leur touche à toutes sortes d'essais; mais certes c'est une touche pleine de fauceté, d'erreur, de foiblesse et defaillance. Par où la voulons nous mieux esprouver que par elle mesme? S'il ne la faut croire parlant de soy, à peine sera-elle propre à juger des choses estrangeres; si elle connoit quelque chose, au-moins sera ce son estre et son domicile. Elle est en l'ame, et partie ou effect d'icelle: car la vraye raison et essentielle, de qui nous desrobons le nom à fauces enseignes, elle loge dans le sein de Dieu; c'est là son giste et sa retraite, c'est de là où elle part
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quand il plaist à Dieu nous en faire voir quelque rayon, comme Pallas saillit de la teste de son pere pour se communiquer au monde. Or voyons ce que l'humaine raison nous a appris de soy et de l'ame; non de l'ame en general, de la quelle quasi toute la philosophie rend les corps celestes et les premiers corps participans; ny de celle que Thales attribuoit aux choses mesmes qu'on tient inanimées, convié par la consideration de l'aimant, mais de celle qui nous appartient, que nous devons mieux cognoistre.

Ignoratur enim quae sit natura animaï,
Nata sit, an contra nascentibus insinuetur,
Et simul intereat nobiscum morte dirempta,
An tenebras orci visat vastasque lacunas,
An pecudes alias divinitus insinuet se.

A Crates et Dicaearchus, qu'il n'y en avoit du tout point, mais que le corps s'esbranloit ainsi d'un mouvement naturel; à Platon, que c'estoit une substance se mouvant de soy-mesme; à Thales, une nature sans repos; à Asclepiades, une exercitation des sens; à Hesiodus et Anaximander, chose composée de terre et d'eau; à Parmenides, de terre et de feu; à Empedocles, de sang,

Sanguineam vomit ille animam;

à Possidonius, Cleantes et Galen, une chaleur ou complexion chaleureuse,

Igneus est ollis vigor, et coelestis origo;

à Hypocrates, un esprit [Image 0234v] espandu par le corps; à Varro, un air receu par la bouche, eschauffé au poulmon, attrempé au coeur et espandu par tout le corps; à Zeno, la quint'-essence des quatre elemens; à Heraclides Ponticus, la lumiere; à Xenocrates et aux Aegyptiens, un nombre mobile; aux Chaldées, une vertu sans forme determinée,

habitum quemdam vitalem corporis esse,
Harmoniam Graeci quam dicunt.


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N'oublions pas Aristote: ce qui naturellement fait mouvoir le corps, qu'il nomme entelechie; d'une autant froide invention que nulle autre, car il ne parle ny de l'essence, ny de l'origine, ny de la nature de l'ame, mais en remerque seulement l'effect. Lactance, Seneque, et la meilleure part entre les dogmatistes, ont confessé que c'estoit chose qu'ils n'entendoient pas. Et, apres tout ce denombrement d'opinions: Harum sententiarum quae vera sit, deus aliquis viderit, dict Cicero. Je connoy par moy, dict Saint Bernard, combien Dieu est incomprehensible, puis que, les pieces de mon estre propre, je ne les puis comprendre. Heraclytus, qui tenoit tout estre plein d'ames et de daimons, maintenoit pourtant qu'on ne pouvoit aller tant avant vers la cognoissance de l'ame, qu'on y peust arriver, si profonde estre son essence. Il n'y a pas moins de dissention ny de debat à la loger. Hipocrates et Hierophilus la mettent au ventricule du cerveau; Democritus et Aristote, par tout le corps,

Ut bona saepe valetudo cum dicitur esse
Corporis, et non est tamen haec pars ulla valentis;

Epicurus, en l'estomac,

Hic exultat enim pavor ac metus, haec loca circum
Loetitiae mulcent.

Les Stoiciens, autour et dedans le coeur; Erasistratus, joignant la membrane de l'epicrane; Empedocles, au sang; comme aussi Moyse, qui fut la cause pourquoy il defendit de manger le sang des bestes, auquel leur ame est jointe; Galen a pensé que chaque partie du corps ait son ame; Strato l'a logée entre les deux sourcils. Qua facie quidem sit animus, aut ubi habitet, ne quaerendum quidem est, dict Cicero. Je laisse volontiers à cet homme ses mots propres. Irois-je alterer à l'eloquence son parler? Joint qu'il y a peu d'acquest à desrober la matiere de ses inventions: elles sont et peu frequentes, et peu roides, et peu ignorées. Mais la raison pourquoy Chrysippus l'argumente autour du coeur, comme les autres de sa secte, n'est pas pour estre oubliée: C'est par ce, dit-il, que, quand nous voulons asseurer quelque chose, nous mettons la main sur l'estomac; et quand nous voulons prononcer ego, qui signifie moy, nous baissons [Image 0235] vers l'estomac la machouere d'embas. Ce lieu ne se doit passer
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sans remerquer la vanité d'un si grand personnage. Car, outre ce que ces considerations sont d'elles mesmes infinimant legieres, la derniere ne preuve que aux Grecs, qu'ils ayent l'ame en cet endroit là. Il n'est jugement humain, si tendu, qui ne sommeille par fois. Que craignons nous à dire? Voylà les Stoiciens, peres de l'humaine prudence, qui treuvent que l'ame d'un homme accablé sous une ruine, traine et ahanne long temps à sortir, ne se pouvant demesler de la charge, comme une souris prinse à la trapelle. Aucuns tienent que le monde fut faict pour donner corps, par punition, aux esprits decheus, par leur faute, de la pureté en quoy ils avoyent esté creés, la premiere creation n'ayant esté qu'incorporelle; et que, selon qu'ils se sont plus ou moins esloignez de leur spiritualité, on les incorpore plus ou moins alaigrement ou lourdement. De là vient la varieté de tant de matiere creée. Mais l'esprit qui fut, pour sa peine, investi du corps du soleil, devoit avoir une mesure d'alteration bien rare et particuliere. Les extremitez de nostre perquisition tombent toutes en esblouyssement: comme dict Plutarque de la teste des histoires, qu'à la mode des chartes l'orée des terres cognues est saisie de marets, forests profondes, deserts et lieux inhabitables. Voilà pourquoy les plus grossieres et pueriles ravasseries se trouvent plus en ceux qui traittent les choses plus hautes et plus avant, s'abysmants en leur curiosité et presomption. La fin et le commencement de science se tiennent en pareille bestise. Voyez prendre à mont l'essor à Platon en ses nuages poetiques; voyez chez luy le jargon des Dieux. Mais à quoy songeoit-il quand il definit l'homme un animal à deux pieds, sans plume: fournissant à ceus qui avoient envie de se moquer de luy une plaisante occasion: car, ayans plumé un chapon vif, ils l'aloient nommant l'homme de Platon. Et quoy les Epicuriens? de quelle simplicité estoyent ils allez premierement imaginer que leurs atomes, qu'ils disoyent estre des corps ayants quelque pesanteur et un mouvement naturel contre bas, eussent basti le monde; jusques à ce qu'ils fussent avisez par leurs adversaires que, par cette description, il n'estoit pas possible qu'elles se joignissent et se prinsent l'une à l'autre, leur cheute estant ainsi droite et perpendiculaire, et engendrant par tout des lignes parallelles? Parquoy, il fut force qu'ils y adjoutassent depuis un mouvement de costé, fortuite, et qu'ils fournissent encore à leurs atomes des queues courbes et crochues, pour les rendre aptes à s'atacher et se coudre. Et lors mesme, ceux qui les poursuyvent de cette autre consideration, les mettent ils pas en peine? Si les atomes ont, par sort, formé tant
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de sortes de figures, pour quoy ne se sont ils jamais rencontrez à faire une maison, un soulier? Pour quoy, de mesme, ne croid on qu'un nombre infini de lettres grecques versées emmy la place, seroyent pour arriver à la contexture de l'Iliade? Ce qui est capable de raison, dict Zeno, est meilleur que ce qui n'en est point capable: il n'est rien meilleur que le monde; il est donc capable de raison. Cotta, par cette mesme argumentation, faict le monde mathematicien; et le faict musicien et organiste par cette autre argumentation, aussi de Zeno: Le tout est plus que la partie; nous sommes capables de sagesse et parties du monde: il est donc sage.
Il se void infinis pareils exemples, non d'argumens faux seulement, mais ineptes, ne se tenans point, et accusans leurs autheurs non tant d'ignorance que d'imprudence, és reproches que les philosophes se font les uns aux autres sur les dissentions de leurs opinions et de leurs sectes. Qui fagoteroit suffisammant un amas des asneries de l'humaine prudence, il diroit merveilles. J'en assemble volontiers comme une montre, par quelque biais non moins utile à considerer que les opinions saines et moderées. Jugeons par là ce que nous avons à estimer de l'homme, de son sens et de sa raison, puis qu'en ces grands personnages, et qui ont porté si haut l'humaine suffisance, il s'y trouve des deffauts si apparens et si grossiers. Moy, j'ayme mieux croire qu'ils [Image 0235v] ont traité la science casuellement, ainsi qu'un jouet à toutes mains, et se sont esbatus de la raison comme d'un instrument vain et frivole, mettant en avant toutes sortes d'inventions et de fantasies, tantost plus tendues, tantost plus laches. Ce mesme Platon qui definit l'homme comme une poule, il dit ailleurs, apres Socrates, qu'il ne sçait à la verité que c'est que l'homme, et que c'est l'une des pieces du monde d'autant difficile connoissance. Par cette varieté et instabilité d'opinions, ils nous menent comme par la main, tacitement, à cette resolution de leur irresolution. Ils font profession de ne presenter pas tousjours leur avis en visage descouvert et apparent; ils l'ont caché tantost sous des umbrages fabuleux de la Poesie, tantost soubs quelque autre masque: car nostre imperfection porte encores cela, que la viande crue n'est pas tousjours propre à nostre estomac: il la faut assecher, alterer et corrompre: ils font de mesmes: ils obscurcissent par fois leurs naïfves opinions et jugemens, et les falsifient, pour s'accommoder à l'usage publique. Ils ne veulent pas faire profession expresse d'ignorance et de l'imbecillité de la raison humaine, pour ne faire peur aux enfans; mais ils nous la descouvrent assez soubs l'apparence d'une science trouble et inconstante.
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Je conseillois, en Italie, à quelqu'un qui estoit en peine de parler Italien, que, pourveu qu'il ne cerchast qu'à se faire entendre, sans y vouloir autrement exceller, qu'il employast seulement les premiers mots qui luy viendroyent à la bouche, Latins, François, Espaignols ou Gascons, et qu'en y adjoustant la terminaison Italienne, il ne faudroit jamais à rencontrer quelque idiome du pays, ou Thoscan, ou Romain, ou Venitien, ou Piemontois, ou Napolitain, et de se joindre à quelqu'une de tant de formes. Je dis de mesme de la Philosophie; elle a tant de visages et de varieté, et a tant dict, que tous nos songes et resveries s'y trouvent. L'humaine [Image 0236] phantasie ne peut rien concevoir en bien et en mal qui n'y soit.
Nihil tam absurde dici potest quod non dicatur ab aliquo philosophorum. Et j'en laisse plus librement aller mes caprices en public: d'autant que, bien qu'ils soyent nez chez moy et sans patron, je sçay qu'ils trouveront leur relation à quelque humeur ancienne; et ne faudra quelqu'un de dire: Voylà d'où il le print! Mes meurs sont naturelles; je n'ay point appellé à les bastir le secours d'aucune discipline. Mais, toutes imbecilles qu'elles sont, quand l'envie m'a pris de les reciter, et que, pour les faire sortir en publiq un peu plus decemment, je me suis mis en devoir de les assister et de discours et d'exemples, ce a esté merveille à moy mesmes de les rencontrer, par cas d'adventure, conformes à tant d'exemples et discours philosophiques. De quel regiment estoit ma vie, je ne l'ay appris qu'apres qu'elle est exploitée et employée. Nouvelle figure: un philosophe impremedité et fortuite' Pour revenir à nostre ame, ce que Platon a mis la raison au cerveau, l'ire au coeur et la cupidité au foye, il est vray-semblable que ç'a esté plustost une interpretation des mouvemens de l'ame, qu'une division et separation qu'il en ayt voulu faire, comme d'un corps en plusieurs membres. Et la plus vray-semblable de leurs opinions est, que c'est tousjours une ame qui, par sa faculté, ratiocine, se souvient, comprend, juge, desire et exerce toutes ses autres operations, par divers instrumens du corps (comme le nocher gouverne son navire selon l'experience qu'il en a, ores tendant ou lachant une corde, ores haussant l'antenne ou remuant l'aviron, par une seule puissance conduisant divers effets); et qu'elle loge au cerveau: ce qui apert de ce que les blessures et accidens qui touchent cette partie, offencent incontinent les facultez de l'ame; de là il n'est pas inconvenient qu'elle s'escoule par le reste du corps:
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medium non deserit unquam Coeli Phoebus iter; radiis tamen omnia lustrat;
comme le soleil espand du ciel en hors sa lumiere et ses puissances et en remplit le monde:

Caetera pars animae per totum dissita corpus
Paret, et ad numen mentis nomenque movetur.

Aucuns ont dit qu'il y avoit une ame generale, comme un grand corps, duquel toutes les ames particulieres estoyent extraictes et s'y en retournoyent, se remeslant tousjours à cette matiere universelle,

Deum namque ire per omnes
Terrasque tractusque maris coelumque profundum: [Image 0236v]
Hinc pecudes, armenta, viros, genus omne ferarum,
Quemque sibi tenues nascentem arcessere vitas;
Scilicet huc reddi deinde, ac resoluta referri
Omnia: nec morti esse locum;

d'autres, qu'elles ne faisoyent que s'y resjoindre et r'atacher; d'autres, qu'elles estoyent produites de la substance divine; d'autres, par les anges, de feu et d'air. Aucuns, de toute ancienneté; aucuns sur l'heure mesme du besoing. Aucuns les font descendre du rond de la Lune et y retourner. Le commun des anciens, qu'elles sont engendrées de pere en fils, d'une pareille maniere et production que toutes autres choses naturelles, argumentans cela par la ressemblance des enfans aux peres,

Instillata patris virtus tibi:
Fortes creantur fortibus et bonis,

et qu'on void escouler des peres aux enfans, non seulement les marques du corps, mais encores une ressemblance d'humeurs, de complexions et inclinations de l'ame:
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Denique cur acris violentia triste leonum
Seminium sequitur; dolus vulpibus, et fuga cervis
A patribus datur, et patrius pavor incitat artus;
Si non certa suo quia semine seminioque
Vis animi pariter crescit cum corpore toto?

que la dessus se fonde la justice divine, punissant aux enfans la faute des peres; d'autant que la contagion des vices paternels est aucunement empreinte en l'ame des enfans, et que le desreglement de leur volonté les touche. Davantage, que, si les ames venoyent d'ailleurs que d'une suite naturelle, et qu'elles eussent esté quelque autre chose hors du corps, elles auroyent recordation de leur estre premier, attendu les naturelles facultez, qui lui sont propres, de discourir, raisonner et se souvenir: [Image 0237]

si in corpus nascentibus insinuatur,
Cur superante actam aetatem meminisse nequimus,
Nec vestigia gestarum rerum ulla tenemus?

Car, pour faire valoir la condition de nos ames comme nous voulons, il les faut presupposer toutes sçavantes lors qu'elles sont en leur simplicité et pureté naturelle. Par ainsin elles eussent esté telles, estant exemptes de la prison corporelle, aussi bien avant que d'y entrer, comme nous esperons qu'elles seront apres qu'elles en seront sorties. Et de ce sçavoir, il faudroit qu'elles se ressouvinssent encore estant au corps, comme disoit Platon que ce que nous aprenions n'estoit qu'un ressouvenir de ce que nous avions sçeu: chose que chacun, par experience, peut maintenir estre fauce: en premier lieu, d'autant qu'il ne nous ressouvient justement que de ce qu'on nous apprend, et que, si la memoire faisoit purement son office, au-moins nous suggereroit elle quelque traict outre l'aprentissage. Secondement, ce qu'elle sçavoit, estant en sa pureté, c'estoit une vraye science, connoissant les choses comme elles sont par sa divine intelligence, là où icy on luy faict recevoir la mensonge et le vice, si on l'en instruit! En-quoy elle ne peut employer sa reminiscence, cette image et conception n'ayant jamais logé en elle. De dire que la prison corporelle estouffe de maniere ses facultez naifves qu'elles y sont toutes esteintes, cela est premierement contraire à cette autre creance, de reconnoistre ses forces si grandes, et les operations que les hommes en sentent en cette vie,
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si admirables, que d'en avoir conclud cette divinité et aeternité passée, et l'immortalité a-venir:

Nam, si tantopere est animi mutata potestas
Omnis ut actarum exciderit retinentia rerum,
Non, ut opinor, ea ab leto jam longior errat.

[Image 0237v] En outre, c'est icy, chez nous, et non ailleurs, que doivent estre considérés les forces et les effects de l'ame; tout le reste de ses perfections luy est vain et inutile: c'est de l'estat present que doit estre payée et reconnue toute son immortalité, et de la vie de l'homme qu'elle est contable seulement. Ce seroit injustice de luy avoir retranché ses moyens et ses puissances; de l'avoir desarmée, pour, du temps de sa captivité et de sa prison, de sa foiblesse et maladie, du temps où elle auroit esté forcée et contrainte, tirer le jugement et une condemnation de durée infinie et perpetuelle; et de s'arrester à la consideration d'un temps si court, qui est à l'avanture d'une ou de deux heures, ou, au pis aller, d'un siecle, qui n'a non plus de proportion à l'infinité qu'un instant; pour, de ce moment d'intervalle, ordonner et establir definitivement de tout son estre. Ce seroit une disproportion inique de tirer une recompense eternelle en consequence d'une si courte vie. Platon, pour se sauver de cet inconvenient, veut que les païemens futurs se limitent à la durée de cent ans relativement à l'humaine durée; et des nostres assez leur ont donné bornes temporelles. Par ainsin ils jugeoient que sa generation suyvoit la commune condition des choses humaines, comme aussi sa vie, par l'opinion d'Epicurus et de Democritus, qui a esté la plus receue, suyvant ces belles apparences; qu'on la voyoit naistre à mesme que le corps en estoit capable; on voyoit eslever ses forces comme les corporelles; on y reconnoissoit la foiblesse de son enfance, et, avec le temps, sa vigeur et sa maturité; et puis sa declination et sa vieillesse, et en fin sa decrepitude,

gigni pariter cum corpore, et una
Crescere sentimus, paritérque senescere mentem.

Ils l'apercevoyent capable de diverses passions et agitée de plusieurs mouvemens penibles, d'où elle tomboit en lassitude et en douleur, capable d'alteration et de changement, d'alegresse, d'assopissement et de langueur, subjecte à ses maladies et aux offences, comme l'estomac ou le pied,
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[Image 0238]

mentem sanari, corpus ut aegrum
Cernimus, et flecti medicina posse videmus;

esblouye et troublée par la force du vin; desmue de son assiete par les vapeurs d'une fievre chaude; endormie par l'application d'aucuns medicamens, et reveillée par d'autres:

corpoream naturam animi esse necesse est,
Corporeis quoniam telis ictuque laborat.

On luy voyoit estonner et renverser toutes ses facultez par la seule morsure d'un chien malade, et n'y avoir nulle si grande fermeté de discours, nulle suffisance, nulle vertu, nulle resolution philosophique, nulle contention de ses forces, qui la peut exempter de la subjection de ces accidens; la salive d'un chetif mastin, versée sur la main de Socrates, secouer toute sa sagesse et toutes ses grandes et si reglées imaginations, les aneantir de maniere qu'il ne restat aucune trace de sa connoissance premiere:

vis animaï
Conturbatur, et divisa seorsum
Disjectatur, eodem illo distracta veneno;

et ce venin ne trouver non plus de resistance en cette ame qu'en celle d'un enfant de quatre ans; venin capable de faire devenir toute la philosophie, si elle estoit incarnée, furieuse et insensée; si que Caton, qui tordoit le col à la mort mesme et à la fortune, ne peut souffrir la veue d'un miroir, ou de l'eau, accablé d'espouvantement et d'effroy, quand il seroit tombé, par la contagion d'un chien enragé, en la maladie que les medecins nomment Hydroforbie: vis morbi distracta per artus Turbat agens animam, spumantes aequore salso Ventorum ut validis fervescunt viribus undae.
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Or, quant à ce point, la philosophie a bien armé l'homme, pour la souffrance de tous autres accidens, ou de patience, ou, si elle couste trop à trouver, d'une deffaite infallible, en se desrobant [Image 0238v] tout à fait du sentiment; mais ce sont moyens qui servent à une ame estant à soy et en ses forces, capable de discours et de deliberation; non pas à cet inconvenient où, chez un philosophe, une ame devient l'ame d'un fol, troublée, renversée et perdue: ce que plusieurs occasions produisent, comme une agitation trop vehemente que, par quelque forte passion, l'ame peut engendrer en soy mesme, ou une blessure en certain endroit de la persone, ou une exhalation de l'estomac nous jectant à un esblouissement et tournoyement de teste,

morbis in corporis, avius errat
Saepe animus: dementit enim, deliraque fatur;
Interdumque gravi Lethargo fertur in altum
Aeternumque soporem, oculis nutuque cadenti.

Les philosophes n'ont, ce me semble, guiere touché cette corde. Non plus qu'une autre de pareille importance. Ils ont ce dilemme toujours en la bouche pour consoler nostre mortelle condition: Ou l'ame est mortelle, ou immortelle. Si mortelle, elle sera sans peine; si immortelle, elle ira en amendant. Ils ne touchent jamais l'autre branche: Quoy, si elle va en empirant? et laissent aux poetes les menaces des peines futures. Mais par là ils se donnent un beau jeu. Ce sont deux omissions qui s'offrent à moy souvent en leurs discours. Je reviens à la premiere. Cette ame pert le goust du souverain bien Stoïque, si constant et si ferme. Il faut que nostre belle sagesse se rende en cet endroit et quitte les armes. Au demeurant, ils consideroient aussi, par la vanité de l'humaine raison, que le meslange et societé de deux pieces si diverses, comme est le mortel et l'immortel, est inimaginable:

Quippe etenim mortale aeterno jungere, et una
Consentire putare, et fungi mutua posse,
Desipere est. Quid enim diversius esse putandum est,
Aut magis inter se disjunctum discrepitansque,
Quam mortale quod est, immortali atque perenni
Junctum, in concilio saevas tolerare procellas?


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Davantage ils sentoyent l'ame s'engager en la mort, comme le corps, simul aevo fessa fatiscit:
ce que, selon Zeno, l'image du sommeil nous montre assez: car il estime que c'est une defaillance et cheute de l'ame aussi bien que du corps: Contrahi animum et quasi labi putat atque concidere. Et ce, qu'on apercevoit en aucuns sa force et sa vigueur se maintenir en la fin de la vie, ils le rapportoyent à la diversité des maladies, comme on void les hommes en cette extremité maintenir qui un sens, qui un autre, qui l'ouir, qui le fleurer, sans [Image 0239] alteration; et ne se voit point d'affoiblissement si universel, qu'il n'y reste quelques parties entieres et vigoureuses:

Non alio pacto quam si, pes cum dolet aegri,
In nullo caput interea sit forte dolore.

La veue de nostre jugement se rapporte à la verité, comme faict l'oeil du chat-huant à la splendeur du Soleil, ainsi que dit Aristote. Par où le sçaurions nous mieux convaincre que par si grossiers aveuglemens en une si apparente lumiere?
Car l'opinion contraire de l'immortalité de l'ame, laquelle Cicero dict avoir esté premierement introduitte, au moins du tesmoignage des livres, par Pherecydes Syrus, du temps du Roy Tullus (d'autres en attribuent l'invention à Thales, et autres à d'autres), c'est la partie de l'humaine science traictée avec plus de reservation et de doute. Les dogmatistes les plus fermes sont contraints en cet endroict principalement de se rejetter à l'abry des ombrages de l'Academie. Nul ne sçait ce qu'Aristote a estably de ce subject: non plus que tous les anciens en general, qui le manient d'une vacillante creance: rem gratissimam promittentium magis quam probantium. Il s'est caché soubs le nuage de paroles et sens difficiles et non intelligibles, et a laissé à ses sectateurs autant à debattre sur son jugement que sur la matiere. Deux choses leur rendoient cette opinion plausible: l'une que, sans l'immortalité des ames, il n'y auroit plus dequoy asseoir les vaines esperances de la gloire, qui est une consideration de merveilleux credit au monde; l'autre que c'est une tres-utile impression, comme dict Platon, que les vices, quand ils se desroberont
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à la veue obscure et incerteine de l'humaine justice, demeurent tousjours en butte à la divine, qui les poursuivra, voire apres la mort des coupables. Un soing extreme tient l'homme d'alonger son estre; il y a pourveu par toutes ses pieces. Et pour la conservation du corps sont les sepultures; pour la conservation du nom, la gloire. Il a employé toute son opinion à se rebastir, impatient de sa fortune, et à s'estançonner par ses inventions. L'ame, par son trouble et sa foiblesse ne pouvant tenir sur son pied, va questant de toutes parts des consolations, esperances et fondemens en des circonstances estrangeres où elle s'attache et se plante; et, pour legers et fantastiques que son invention les luy forge, s'y repose plus seurement qu'en soy et plus volontiers. Mais les plus ahurtez à cette si juste et claire persuasion de l'immortalité de nos esprits, c'est merveille comme ils se sont trouvez courts et impuissans à l'establir par leurs humaines forces: Somnia sunt non docentis, sed optantis, disoit un ancien. L'homme peut reconnoistre, par ce tesmoignage, qu'il doit à la fortune et au rencontre la verité qu'il descouvre luy seul, puis que, lors mesme qu'elle luy est tombée en main, il n'a pas dequoy la saisir et la maintenir, et que sa raison n'a pas la force de s'en prevaloir. Toutes choses produites par nostre propre discours et suffisance, autant vrayes que fauces, sont subjectes à incertitude et debat. [Image 0239v] C'est pour le chastiement de nostre fierté, et instruction de nostre misere et incapacité, que Dieu produisit le trouble et la confusion de l'ancienne tour de Babel. Tout ce que nous entreprenons sans son assistance, tout ce que nous voyons sans la lampe de sa grace, ce n'est que vanité et folie: l'essence mesme de la verité, qui est uniforme et constante, quand la fortune nous en donne la possession, nous la corrompons et abastardissons par nostre foiblesse. Quelque train que l'homme preigne de soy, Dieu permet qu'il arrive tousjours à cette mesme confusion, de la quelle il nous represente si vivement l'image par le juste chastiement dequoy il batit l'outrecuidance de Nembrot et aneantit les vaines entreprinses du bastiment de sa Pyramide: Perdam sapientiam sapientium et prudentiam prudentium reprobabo. La diversité d'ydiomes et de langues, dequoy il troubla cet ouvrage, qu'est-ce autre chose que cette infinie et perpetuelle altercation et discordance d'opinions et de raisons qui accompaigne et embrouille le vain bastiment de l'humaine science. Et l'embrouille utillement. Qui nous tiendroit, si nous avions un grain de connoissance? Ce sainct m'a faict grand plaisir: Ipsa utilitatis
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occultatio aut humilitatis exercitatio est, aut elationis attritio.
Jusques à quel poinct de presomption et d'insolence ne portons nous nostre aveuglement et nostre bestise?
Mais, pour reprendre mon propos, c'estoit vrayment bien raison que nous fussions tenus à Dieu seul, et au benefice de sa grace, de la verité d'une si noble creance, puis que de sa seule liberalité nous recevons le fruit de l'immortalité, lequel consiste en la jouyssance de la beatitude eternelle. Confessons ingenuement que Dieu seul nous l'a dict, et la foy: car leçon n'est ce pas de nature et de nostre raison. Et qui retentera son estre et ses forces, et dedans et dehors, sans ce privilege divin; qui verra l'homme sans le flatter, il n'y verra ny efficace, ny faculté qui sente autre chose que la mort et la terre. Plus nous donnons, et devons, et rendons à Dieu, nous en faisons d'autant plus Chrestiennement. Ce que ce philosophe Stoïcien dict tenir du fortuite consentement de la voix populere, valoit il pas mieux qu'il le tinst de Dieu? Cum de animarum aeternitate disserimus, non leve momentum apud nos habet consensus hominum aut timentium inferos, aut colentium. Utor hac publica persuasione. Or la foiblesse des argumens humains sur ce subject se connoit singulierement par les fabuleuses circonstances qu'ils ont adjoustées à la suite de cette opinion, pour trouver de quelle condition estoit cette nostre immortalité. Laissons les Stoïciens-- usuram nobis largiuntur tanquam cornicibus: diu mansuros aïunt animos; semper, negant--qui donnent aux ames une vie au delà de ceste cy, mais finie. La plus universelle et plus receue opinion, et qui dure jusques à nous en divers lieux, ç'a esté celle de laquelle on fait autheur Pythagoras, non? qu'il en fust le premier inventeur, mais d'autant qu'elle receut beaucoup de poix et de credit par l'authorité de son approbation: c'est que les ames, au partir de nous, ne faisoient que rouler de l'un corps à un autre, d'un lyon à un cheval, d'un cheval à un Roy, se promenants ainsi sans cesse de maison en maison. Et luy disoit se souvenir avoir esté Aethalides, depuis Euphorbus, en apres Hermotimus, en fin de Pyrrhus estre passé en Pythagoras, ayant memoire de soy de deux cents six ans. Adjoustoyent aucuns que ces ames remontent au ciel par fois et apres en devallent encores:
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O pater, anne aliquas ad coelum hinc ire putandam est sublimes animas iterumque ad tarda reverti Corpora? Quae lucis miseris tam dira cupido? Origene les faict aller et venir eternellement du bon au mauvais estat. L'opinion que Varro recite, est qu'en 440 ans de revolution elles se rejoignent à leur premier corps; Chrysippus, que cela doit advenir apres certain espace de temps non limité. Platon, qui dict tenir de Pindare et de l'ancienne poesie cette creance des infinies vicissitudes de mutation ausquelles l'ame est preparée, n'ayant ny les peines ny les recompenses en l'autre monde que temporelles, comme sa vie en cestuy-cy n'est que temporelle, conclud en elle une singuliere science des affaires du ciel, de l'enfer et d'icy où elle a passé, repassé et séjourné à plusieurs voyages: matiere à sa reminiscence. Voici son progres ailleurs: Qui a bien vescu, il se rejoint à l'astre auquel il est assigné; qui mal, il passe en femme, et si, lors mesme, il ne se corrige point, il se rechange en beste de condition convenable à ses meurs vicieuses, et ne verra fin à ses punitions qu'il ne soit revenu à sa naïfve constitution, s'estant par la force de la raison défaict des qualitez grossieres, stupides, et elementaires, qui estoyent en luy.
[Image 0240] Mais je ne veux oublier l'objection que font à cette transmigration de corps à un'autre les Epicuriens. Elle est plaisante. Ils demandent quel ordre il y auroit si la presse des mourans venoit à estre plus grande que des naissans, car les ames deslogées de leur giste seroient à se fouler à qui prendroit place la premiere dans ce nouvel estuy. Et demandent aussi à quoy elles passeroient leur temps, ce pendant qu'elles attendroient qu'un logis leur fut apresté. Ou, au rebours, s'il naissoit plus d'animaux qu'il n'en mourroit, ils disent que les corps seroient en mauvais party, attendant l'infusion de leur ame, et en adviendroit qu'aucuns d'iceus se mourroient avant que d'avoir esté vivans:

Denique connubia ad veneris partusque ferarum
Esse animas praesto deridiculum esse videtur,
Et spectare immortales mortalia membra
Innumero numero, certaréque praeproperanter
Inter se, quae prima potissimaque insinuetur.

D'autres ont arresté l'ame au corps des trespassez pour en animer les serpents, les vers et autres bestes qu'on dit s'engendrer de la corruption
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de nos membres, voire et de nos cendres. D'autres la divisent en une partie mortelle et l'autre immortelle. Autres la font corporelle, et ce neantmoins immortelle. Aucuns la font immortelle, sans science et sans cognoissance. Il y en a aussi qui ont estimé que des ames des condamnez il s'en faisoit des diables (et aulcuns des nostres l'ont ainsi jugé); comme Plutarque pense qu'il se face des dieux de celles qui sont sauvées; car il est peu de choses que cet autheur là establisse d'une façon de parler si resolue qu'il faict cette-cy, maintenant par tout ailleurs une maniere dubitatrice et ambigue. Il faut estimer (dit-il) et croire fermement que les ames des hommes vertueux selon nature et selon justice divine, deviennent d'hommes, saincts; et de saincts, [Image 0240v] demy-dieux; et de demy-dieux, apres qu'ils sont parfaitement, comme és sacrifices de purgation, nettoyez et purifiez, estans delivrez de toute passibilité et de toute mortalité, ils deviennent, non par aucune ordonnance civile, mais à la verité et selon raison vray-semblable, dieux entiers et parfaits, en recevant une fin tres-heureuse et tres-glorieuse. Mais qui le voudra voir, luy qui est des plus retenus pourtant et moderez de la bande, s'escarmoucher avec plus de hardiesse et nous conter ses miracles sur ce propos, je le renvoye à son discours de la Lune et du Daemon de Socrates, là où, aussi evidemment qu'en nul autre lieu, il se peut adverer les mysteres de la philosophie avoir beaucoup d'estrangetez communes avec celles de la poesie: l'entendement humain se perdant à vouloir sonder et contreroller toutes choses jusques au bout; tout ainsi comme, lassez et travaillez de la longue course de nostre vie, nous retombons en enfantillage. Voylà les belles et certaines instructions que nous tirons de la science humaine sur le subject de nostre ame. Il n'y a point moins de temerité en ce qu'elle nous apprend des parties corporelles. Choisissons en un ou deux exemples, car autrement nous nous perdrions dans cette mer trouble et vaste des erreurs medecinales. Sçachons si on s'accorde au moins en cecy, de quelle matiere les hommes se produisent les uns des autres. Car, quant à leur premiere production, ce n'est pas merveille si, en chose si haute et ancienne, l'entendement humain se trouble et dissipe. Archelaus le physicien, duquel Socrates fut le disciple et le mignon selon Aristoxenus, disoit et les hommes et les animaux avoir esté faicts d'un limon laicteux, exprimé par la chaleur de la terre. Pithagoras dict nostre semence estre l'escume de nostre meilleur sang; Platon, l'escoulement de la moelle de l'espine du dos, ce qu'il argumente de ce que cet endroit se sent le premier de la lasseté de la besongne, Alcmeon, partie de la substance du cerveau; et qu'il soit ainsi, dit-il, les yeux troublent à ceux qui se travaillent outre mesure à cet exercice; Democritus, une substance extraite de toute la masse corporelle;
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Epicurus, extraicte de l'ame et du corps; Aristote, un excrement tiré de l'aliment du sang, le dernier qui s'espand en nos membres; autres, du [Image 0241] sang cuit et digeré par la chaleur des genitoires, ce qu'ils jugent de ce qu'aus extremes efforts on rend des gouttes de pur sang: en-quoy il semble qu'il y ayt plus d'apparence, si on peut tirer quelque apparence d'une confusion si infinie. Or, pour mener à effect cette semence, combien en font-ils d'opinions contraires? Aristote et Democritus tiennent que les femmes n'ont point de sperme, et que ce n'est qu'une sueur qu'elles eslancent par la chaleur du plaisir et du mouvement, qui ne sert de rien à la generation; Galen, au contraire, et ses suyvans, que, sans la rencontre des semences, la generation ne se peut faire. Voylà les medecins, les philosophes, les jurisconsultes et les theologiens aux prises, pesle mesle avecques nos femmes, sur la dispute à quels termes les femmes portent leur fruict. Et moy je secours, par l'exemple de moy-mesme, ceux d'entre eux qui maintiennent la grossesse d'onze moys. Le monde est basty de cette experience; il n'est si simple femmelette qui ne puisse dire son advis sur toutes ces contestations, et si nous n'en sçaurions estre d'accord. En voylà assez pour verifier que l'homme n'est non plus instruit de la connoissance de soy en la partie corporelle qu'en la spirituelle. Nous l'avons proposé luy mesmes à soy, et sa raison à sa raison, pour voir ce qu'elle nous en diroit. Il me semble assez avoir montré combien peu elle s'entend en elle mesme. Et qui ne s'entend en soy, en quoy se peut-il entendre? quasi vero mensuram ullius rei possit agere, qui sui nesciat. Vrayement Protagoras nous en comtoit de belles, faisant l'homme la mesure de toutes choses, qui ne sceut jamais seulement la sienne. Si ce n'est luy, sa dignité ne permettra pas qu'autre creature ayt cet advantage. Or, luy estant en soy si contraire et l'un jugement en subvertissant l'autre sans cesse, cette favorable proposition n'estoit qu'une risée qui nous menoit à conclurre par necessité la neantise du compas et du compasseur. Quand Thales estime la cognoissance de l'homme tres-difficile à l'homme, il luy apprend la cognoissance de toute autre chose luy estre impossible. Vous, pour qui j'ay pris la peine d'estendre un si long corps contre ma coustume, ne refuyrez poinct de maintenir vostre Sebond par la forme ordinaire d'argumenter dequoy vous estes tous les jours
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instruite, et exercerez en cela vostre esprit et vostre estude: car ce dernier tour d'escrime icy, il ne le faut employer que comme un extreme remede. C'est un coup desesperé, auquel il faut abandonner vos armes pour faire perdre à vostre adversaire les siennes, et un tour secret, duquel il se faut servir rarement et reservéement. C'est grande temerité de vous [Image 0241v] perdre vous mesmes pour perdre un autre. Il ne faut pas vouloir mourir pour se venger, comme fit Gobrias: car, estant aux prises bien estroictes avec un seigneur de Perse, Darius y survenant l'espée au poing, qui craingnoit de frapper, de peur d'assener Gobrias, il luy cria qu'il donnast hardiment, quand il devroit donner au travers tous les deux. Des armes et conditions de combat si desesperées qu'il est hors de creance que l'un ny l'autre se puisse sauver, je les ay veu condamner, ayant esté offertes. Les Portugais prindrent 14 Turcs en la mer des Indes, lesquels, impatiens de leur captivité, se resolurent, et leur succeda, à mettre et eux, et leurs maistres, et le vaisseau en cendre, frottant des clous de navire l'un contre l'autre, tant qu'une estincelle de feu tombast sur les barrils de poudre à canon qu'il y avoit. Nous secouons icy les limites et dernieres clotures des sciences, ausquelles l'extremité est vitieuse, comme en la vertu. Tenez vous dans la route commune, il ne faict mie bon estre si subtil et si fin. Souvienne vous de ce que dit le proverbe Thoscan:
Chi troppo s'assottiglia si scavezza.
Je vous conseille, en vos opinions et en vos discours, autant qu'en vos moeurs et en toute autre chose, la moderation et l'attrempance, et la fuite de la nouvelleté et de l'estrangeté. Toutes les voyes extravagantes me fachent. Vous qui, par l'authorité que vostre grandeur vous apporte, et encore plus par les avantages que vous donnent les qualitez plus vostres, pouvez d'un clin d'oeil commander à qui il vous plaist, deviez donner cette charge à quelqu'un qui fist profession des lettres, qui vous eust bien autrement appuyé et enrichy cette fantasie. Toutesfois en voicy assez pour ce que vous en avez à faire. Epicurus disoit des loix que les pires nous estoient si necessaires que, sans elles, les hommes s'entremangeroient les uns les autres. Et Platon, à deux doits pres, que, sans loix, nous viverions comme bestes
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brutes; et s'essaye à la verifier.
Nostre esprit est un util vagabond, dangereux et temeraire; il est malaisé d'y joindre l'ordre et la mesure. Et, de mon temps, ceux qui ont quelque rare excellence au dessus des autres et quelque vivacité extraordinaire, nous les voyons quasi tous desbordez en licence d'opinions et de meurs. C'est miracle s'il s'en rencontre un rassis et sociable. On a raison de donner à l'esprit humain les barrieres [Image 0242] les plus contraintes qu'on peut. En l'estude, comme au reste, il luy faut compter et regler ses marches, il luy faut tailler par art les limites de sa chasse. On le bride et garrote de religions, de loix, de coustumes, de science, de preceptes, de peines et recompenses mortelles et immortelles; encores voit-on que, par sa volubilité et dissolution, il eschappe à toutes ces liaisons. C'est un corps vain, qui n'a par où estre saisi et assené; un corps divers et difforme, auquel on ne peut asseoir neud ny prise. Certes il est peu d'ames si reiglées, si fortes et bien nées, à qui on se puisse fier de leur propre conduicte, et qui puissent, avec moderation et sans temerité, voguer en la liberté de leurs jugements au delà des opinions communes. Il est plus expedient de les mettre en tutelle. C'est un outrageux glaive que l'esprit à son possesseur mesme, pour qui ne sçait s'en armer ordonnéement et discrettement. Et n'y a point de beste à qui plus justement il faille donner des orbieres pour tenir sa veue subjecte et contrainte devant ses pas, et la garder d'extravaguer ny çà ny là, hors les ornieres que l'usage et les loix luy tracent. Parquoy il vous siera mieux de vous resserrer dans le train accoustumé, quel qu'il soit, que de jetter vostre vol à cette licence effrenée. Mais si quelqu'un de ces nouveaux docteurs entreprend de faire l'ingenieux en vostre presence, aux despens de son salut et du vostre; pour vous deffaire de cette dangereuse peste qui se respand tous les jours en vos cours, ce preservatif, à l'extreme necessité, empeschera que la contagion de ce venin n'offencera ny vous ny vostre assistance. La liberté donq et gaillardise de ces esprits anciens produisoit en la philosophie et sciences humaines plusieurs sectes d'opinions differentes, chacun entreprenant de juger et de choisir pour prendre party. Mais à present que les hommes vont tous un train, qui certis quibusdam destinatisque sententiis addicti et consecrati sunt, ut etiam quae non probant, cogantur defendere, et que nous recevons les arts par civile authorité et ordonnance, si que les escholes n'ont qu'un patron et pareille institution et discipline circonscrite, on ne regarde plus ce que les monnoyes poisent et valent, mais chacun à son tour les reçoit selon le pris
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que l'approbation commune et le cours leur donne. On ne plaide pas de l'alloy, mais de l'usage: ainsi se mettent égallement toutes choses. On reçoit la medecine comme la [Image 0242v] Geometrie; et les batelages, les enchantemens, les liaisons, le commerce des esprits des trespassez, les prognostications, les domifications et jusques à cette ridicule poursuitte de la pierre philosophale, tout se met sans contredict. Il ne faut que sçavoir que le lieu de Mars loge au milieu du triangle de la main, celuy de Venus au pouce, et de Mercure au petit doigt; et que, quand la mensale coupe le tubercle de l'enseigneur, c'est signe de cruauté; quand elle faut soubs le mitoyen et que la moyenne naturelle fait un angle avec la vitale soubs mesme endroit, que c'est signe d'une mort miserable. Que si, à une femme, la naturelle est ouverte, et ne ferme point l'angle avec la vitale, cela denote qu'elle sera mal chaste. Je vous appelle vous mesme à tesmoin, si avec cette science un homme ne peut passer avec reputation et faveur parmy toutes compaignies. Theophrastus disoit que l'humaine cognoissance, acheminée par les sens, pouvoit juger des causes des choses jusques à certaine mesure, mais qu'estant arrivée aux causes extremes et premieres, il falloit qu'elle s'arrestat et qu'elle rebouchat, à cause ou de sa foiblesse ou de la difficulté des choses. C'est une opinion moyenne et douce, que nostre suffisance nous peut conduire jusques à la cognoissance d'aucunes choses, et qu'elle a certaines mesures de puissance, outre lesquelles c'est temerité de l'employer. Cette opinion est plausible et introduicte par gens de composition; mais il est malaisé de donner bornes à nostre esprit: il est curieux et avide, et n'a point occasion de s'arrester plus tost à mille pas qu'à cinquante. Ayant essayé par experience que ce à quoy l'un s'estoit failly, l'autre y est arrivé, et que ce qui estoit incogneu à un siecle, le siecle suyvant l'a esclaircy, et que les sciences et les arts ne se jettent pas en moule, ains se forment et figurent peu à peu en les maniant et pollissant à plusieurs fois, comme les ours façonnent leurs petits en les [Image 0243] lechant à loisir: ce que ma force ne peut descouvrir, je ne laisse pas de le sonder et essayer; et, en retastant et pétrissant cette nouvelle matiere, la remuant et l'eschaufant, j'ouvre à celuy qui me suit quelque facilité pour en jouir plus à son ayse, et la luy rends plus soupple et plus maniable,

ut hymettia sole
Cera remollescit, tractataque pollice, multas
Vertitur in facies, ipsoque fit utilis usu.


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Autant en fera le second au tiers: qui est cause que la difficulté ne me doit pas desesperer, ny aussi peu mon impuissance, car ce n'est que la mienne. L'homme est capable de toutes choses, comme d'aucunes; et s'il advoue, comme dit Theophrastus, l'ignorance des causes premieres et des principes, qu'il me quitte hardiment tout le reste de sa science: si le fondement luy faut, son discours est par terre; le disputer et l'enquerir n'a autre but et arrest que les principes; si cette fin n'arreste son cours, il se jette à une irresolution infinie. Non potest aliud alio magis minusve comprehendi, quoniam omnium rerum una est definitio comprehendendi. Or il est vray-semblable que, si l'ame sçavoit quelque chose, elle se sçauroit premierement elle mesme; et, si elle sçavoit quelque chose hors d'elle, ce seroit son corps et son estuy, avant toute autre chose. Si on void jusques aujourd'hui les dieux de la medecine se debatre de nostre anatomie,

Mulciber in Trojam, pro Troja stabat Apollo,

quand attendons nous qu'ils en soyent d'accord? Nous nous sommes plus voisins que ne nous est la blancheur de la nege ou la pesanteur de la pierre. Si l'homme ne se connoit, comment connoit il ses fonctions et ses forces? Il n'est pas, à l'avanture, que quelque notice veritable ne loge chez nous, mais c'est par hazard. Et d'autant que par mesme voye, mesme façon et conduite, les erreurs se reçoivent en nostre ame, elle n'a pas dequoy les distinguer, ny dequoy choisir la verité du mensonge. Les [Image 0243v] Academiciens recevoyent quelque inclination de jugement, et trouvoyent trop crud de dire qu'il n'estoit pas plus vray-semblable que la nege fust blanche que noire, et que nous ne fussions non plus asseurez du mouvement d'une pierre qui part de nostre main, que de celui de la huictiesme sphere. Et pour éviter cette difficulté et estrangeté, qui ne peut à la verité loger en nostre imagination que malaiséement, quoy qu'ils establissent que nous n'estions aucunement capables de sçavoir, et que la verité est engoufrée dans des profonds abysmes où la veue humaine ne peut penetrer, si advouoint ils les unes choses plus vray-semblables que les autres et recevoyent en leur jugement cette faculté de se pouvoir incliner plustost à une apparence qu'à un'autre: ils luy permettoyent cette propension, luy defandant toute resolution. L'advis des Pyrrhoniens est plus hardy et, quant et quant, plus vray-semblable. Car cette inclination Academique et cette propension à une
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proposition plustost qu'à une autre, qu'est-ce autre chose que la recognoissance de quelque plus apparente verité en cette cy qu'en celle là? Si nostre entendement est capable de la forme, des lineamens, du port et du visage de la verité, il la verroit entiere aussi bien que demie, naissante et imperfecte. Cette apparence de verisimilitude qui les faict pendre plustost à gauche qu'à droite, augmentez la; cette once de verisimilitude qui incline la balance, multipliez la de cent, de mille onces, il en adviendra en fin que la balance prendra party tout à faict, et arrestera un chois et une verité entiere. Mais comment se laissent ils plier à la vray-semblance, s'ils ne cognoissent le vray? Comment cognoissent ils la semblance de ce dequoy ils ne connoissent pas l'essence? Ou nous pouvons juger tout à faict, ou tout à faict nous ne le pouvons pas. Si noz facultez intellectuelles et sensibles sont sans fondement et sans pied, si elles ne font [Image 0244] que floter et vanter, pour neant laissons nous emporter nostre jugement à aucune partie de leur operation, quelque apparence qu'elle semble nous presenter; et la plus seure assiete de nostre entendement, et la plus heureuse, ce seroit celle là où il se maintiendroit rassis, droit, inflexible, sans bransle et sans agitation. Inter visa vera aut falsa ad animi assensum nihil interest. Que les choses ne logent pas chez nous en leur forme et en leur essence, et n'y facent leur entrée de leur force propre et authorité, nous le voyons assez: par ce que, s'il estoit ainsi, nous les recevrions de mesme façon; le vin seroit tel en la bouche du malade qu'en la bouche du sain. Celuy qui a des crevasses aux doits, ou qui les a gourdes, trouveroit une pareille durté au bois ou au fer qu'il manie, que fait un autre. Les subjets estrangers se rendent donc à nostre mercy; ils logent chez nous comme il nous plaist. Or si de nostre part nous recevions quelque chose sans alteration, si les prises humaines estoient assez capables et fermes pour saisir la verité par noz propres moyens, ces moyens estans communs à tous les hommes, cette verité se rejecteroit de main en main de l'un à l'autre. Et au moins se trouveroit il une chose au monde, de tant qu'il y en a, qui se croiroit par les hommes d'un consentement universel. Mais ce, qu'il ne se void aucune proposition qui ne soit debatue et controverse entre nous, ou qui ne le puisse estre, montre bien que nostre jugement naturel ne saisit pas bien clairement ce qu'il saisit; car mon jugement ne le peut faire recevoir au jugement de mon compaignon: qui est signe que je l'ay saisi par quelque autre moyen que par une naturelle puissance qui soit en moy et en tous les hommes. Laissons à part cette infinie confusion d'opinions qui se void entre les philosophes mesmes, et ce debat perpetuel et universel en la connoissance
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des choses. Car cela est presuposé tres-veritablement, que de aucune chose les hommes, je dy les sçavans les [Image 0244v] mieux nais, les plus suffisans, ne sont d'accord, non pas que le ciel soit sur nostre teste; car ceux qui doutent de tout, doutent aussi de cela; et ceux qui nient que nous puissions aucune chose comprendre, disent que nous n'avons pas compris que le ciel soit sur nostre teste; et ces deux opinions sont en nombre, sans comparaison, les plus fortes. Outre cette diversité et division infinie, par le trouble que nostre jugement nous donne à nous mesmes, et l'incertitude que chacun sent en soy, il est aysé à voir qu'il a son assiete bien mal assurée. Combien diversement jugeons nous des choses? combien de fois changeons nous nos fantasies? Ce que je tiens aujourd'huy et ce que je croy, je le tiens et le croy de toute ma croyance; tous mes utils et tous mes ressorts empoignent cette opinion et m'en respondent sur tout ce qu'ils peuvent. Je ne sçaurois ambrasser aucune verité ny conserver avec plus de force que je fay cette cy. J'y suis tout entier, j'y suis voyrement; mais ne m'est il pas advenu, non une fois, mais cent, mais mille, et tous les jours, d'avoir ambrassé quelque autre chose à tout ces mesmes instrumens, en cette mesme condition, que depuis j'aye jugée fauce? Au moins faut il devenir sage à ses propres despans. Si je me suis trouvé souvent trahy sous cette couleur, si ma touche se trouve ordinairement fauce, et ma balance inegale et injuste, quelle asseurance en puis-je prendre à cette fois plus qu'aux autres? N'est-ce pas sottise de me laisser tant de fois piper à un guide? Toutesfois, que la fortune nous remue cinq cens fois de place, qu'elle ne face que vuyder et remplir sans cesse, comme dans un vaisseau, dans nostre croyance autres et autres opinions, tousjours la presente et la derniere c'est la certaine et l'infallible. Pour cette cy il faut abandonner les biens, l'honneur, la vie et le salut, et tout,

posterior res illa reperta,
Perdit, et immutat sensus ad pristina quaeque.

[Image 0245] Quoy qu'on nous presche, quoy que nous aprenons, il faudroit tousjours se souvenir que c'est l'homme qui donne et l'homme qui reçoit; c'est une mortelle main qui nous le presente, c'est une mortelle main qui l'accepte. Les choses qui nous viennent du ciel, ont seules droict et auctorité de persuasion; seules, marque de verité: laquelle aussi ne voyons nous pas de nos yeux, ny ne la recevons par nos moyens: cette sainte et grande image ne pourroit pas en un si chetif domicile, si Dieu
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pour cet usage ne le prepare, si Dieu ne le reforme et fortifie par sa grace et faveur particuliere et supernaturelle.
Au-moins devroit nostre condition fautiere nous faire porter plus moderément et retenuement en noz changemens. Il nous devroit souvenir, quoy que nous receussions en l'entendement, que nous y recevons souvent des choses fauces, et que c'est par ces mesmes utils qui se démentent et qui se trompent souvent. Or n'est il pas merveille s'ils se démentent, estant si aisez à incliner et à tordre par bien legeres occurrences. Il est certain que nostre apprehension, nostre jugement et les facultez de nostre ame en general souffrent selon les mouvemens et alterations du corps, lesquelles alterations sont continuelles. N'avons nous pas l'esprit plus esveillé, la memoire plus prompte, le discours plus vif en santé qu'en maladie? La joye et la gayeté ne nous font elles pas recevoir les subjets qui se presentent à nostre ame d'un tout autre visage que le chagrin et la melancholie? Pensez-vous que les vers de Catulle ou de Sapho rient à un vieillart avaritieux et rechigné comme à un jeune homme vigoreux et ardent? Cleomenes, fils d'Anaxandridas, estant malade, ses amys luy reprochoient qu'il avoit des humeurs et fantasies nouvelles et non accoustumées: Je croy bien, fit-il; aussi ne suis-je pas celuy que je suis estant sain: estant autre, aussi sont autres mes opinions et fantasies. En la chicane de nos palais ce mot est en usage, qui se dit des criminels [Image 0245v] qui rencontrent les juges en quelque bonne trampe douce et debonnaire: Gaudeat de Bona Fortuna qu'il jouisse de ce bon heur; car il est certain que les jugemens se rencontrent par fois plus tendus à la condamnation, plus espineux et aspres, tantost plus faciles, aysez et enclins à l'excuse. Tel qui raporte de sa maison la douleur de la goute, la jalousie, ou le larrecin de son valet, ayant toute l'ame teinte et abreuvée de colere, il ne faut pas douter que son jugement ne s'en altere vers cette part là. Ce venerable senat d'Areopage jugeoit de nuict, de peur que la veue des poursuivans corrompit sa justice. L'air mesme et la serenité du ciel nous apporte quelque mutation, comme dit ce vers Grec en Cicero,

Tales sunt hominum mentes, quali pater ipse
Juppiter auctifera lustravit lampade terras.

Ce ne sont pas seulement les fievres, les breuvages et les grands accidens qui renversent nostre jugement; les moindres choses du monde le tournevirent. Et ne faut pas douter, encores que nous ne le sentions pas, que, si la fievre continue peut atterrer nostre ame, que la tierce n'y apporte quelque
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alteration selon sa mesure et proportion. Si l'apoplexie assoupit et esteint tout à fait la veue de nostre intelligence, il ne faut pas doubter que le morfondement ne l'esblouisse; et, par conséquent, à peine se peut il rencontrer une seule heure en la vie où nostre jugement se trouve en sa deue assiete, nostre corps estant subject à tant de continuelles mutations, et estofé de tant de sortes de ressorts, que (j'en croy les medecins) combien il est malaisé qu'il n'y en ayt tousjours quelqu'un qui tire de travers. Au demeurant, cette maladie ne se descouvre pas si aisément, si elle n'est du tout extreme et irremediable, d'autant que la raison va tousjours, et torte, et boiteuse, et deshanchée, et avec le mensonge comme avec la verité. Par ainsin il est malaisé de descouvrir son mesconte [Image 0246] et desreglement. J'appelle tousjours raison cette apparence de discours que chacun forge en soy: cette raison, de la condition de laquelle il y en peut avoir cent contraires autour d'un mesme subject, c'est un instrument de plomb et de cire, alongeable, ployable et accommodable à tous biais et à toutes mesures; il ne reste que la suffisance de le sçavoir contourner. Quelque bon dessein qu'ait un juge, s'il ne s'escoute de prez, à quoy peu de gens s'amusent, l'inclination à l'amitié, à la parenté, à la beauté et à la vengeance, et non pas seulement choses si poisantes, mais cet instint fortuite qui nous faict favoriser une chose plus qu'une autre, et qui nous donne, sans le congé de la raison, le chois en deux pareils subjects, ou quelque umbrage de pareille vanité, peuvent insinuer insensiblement en son jugement la recommandation ou deffaveur d'une cause et donner pente à la balance. Moy qui m'espie de plus prez, qui ay les yeux incessamment tendus sur moy, comme celuy qui n'ay pas fort à-faire ailleurs,

quis sub Arcto
Rex gelidae metuatur orae,
Quid Tyridatem terreat, unice
Securus,

à peine oseroy-je dire la vanité et la foiblesse que je trouve chez moy. J'ay le pied si instable et si mal assis, je le trouve si aysé à croler et si prest au branle, et ma veue si desreglée, que à jun je me sens autre qu'apres le repas; si ma santé me rid et la clarté d'un beau jour, me voylà honneste homme; si j'ay un cor qui me presse l'orteil, me voylà renfroigné, mal plaisant et inaccessible. Un mesme pas de cheval me semble tantost
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rude, tantost aysé, et mesme chemin à cette heure plus court, une autre-fois plus long, et une mesme forme ores plus, ores moins agreable.
Maintenant je suis à tout faire, maintenant à rien faire; ce qui m'est plaisir à cette [Image 0246v] heure, me sera quelque fois peine. Il se faict mille agitations indiscretes et casuelles chez moy. Ou l'humeur melancholique me tient, ou la cholerique; et de son authorité privée, à cet'heure le chagrin predomine en moy, à cet'heure l'alegresse. Quand je prens des livres, j'auray apperceu en tel passage des graces excellentes et qui auront feru mon ame; qu'un'autre fois j'y retombe, j'ay beau le tourner et virer, j'ay beau le plier et le manier, c'est une masse inconnue et informe pour moy. En mes escris mesmes je ne retrouve pas tousjours l'air de ma premiere imagination: je ne sçay ce que j'ay voulu dire, et m'eschaude souvent à corriger et y mettre un nouveau sens, pour avoir perdu le premier, qui valloit mieux. Je ne fay qu'aller et venir: mon jugement ne tire pas tousjours en avant; il flotte, il vague,

velut minuta magno
Deprensa navis in mari vesaniente vento.

Maintes-fois (comme il m'advient de faire volontiers) ayant pris pour exercice et pour esbat à maintenir une contraire opinion à la mienne, mon esprit, s'applicant et tournant de ce costé là, m'y attache si bien que je ne trouve plus la raison de mon premier advis, et m'en despars. Je m'entraine quasi où je penche, comment que ce soit, et m'emporte de mon pois. Chacun à peu pres en diroit autant de soy, s'il se regardoit comme moy. Les prescheurs sçavent que l'emotion qui leur vient en parlant, les anime vers la creance, et qu'en cholere nous nous adonnons plus à la deffense de nostre proposition, l'imprimons en nous et l'embrassons avec plus de vehemence et d'approbation que nous ne faisons estant en nostre sens froid et reposé. Vous recitez simplement une cause à l'advocat, il vous y respond chancellant et doubteux: vous sentez qu'il luy est indifferent de prendre à soustenir l'un ou l'autre party; l'avez vous bien payé pour y mordre et pour s'en formaliser, commence [Image 0247] il d'en estre interessé, y a-il eschauffé sa volonté? sa raison et sa science s'y eschauffent quant et quant; voilà une apparente et indubitable verité qui se presente à son entendement; il y descouvre une toute nouvelle lumiere, et le croit à bon escient, et se le persuade ainsi. Voire, je ne sçay si l'ardeur qui naist
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du despit et de l'obstination à l'encontre de l'impression et violence du magistrat et du danger,
ou l'interest de la reputation n'ont envoyé tel homme soustenir jusques au feu l'opinion pour laquelle, entre ses amys, et en liberté, il n'eust pas voulu s'eschauder le bout du doigt. Les secousses et esbranlemens que nostre ame reçoit par les passions corporelles, peuvent beaucoup en elle, mais encore plus les siennes propres, ausquelles elle est si fort en prinse qu'il est à l'advanture soustenable qu'elle n'a aucune autre alleure et mouvement que du souffle de ses vents, et que, sans leur agitation, elle resteroit sans action, comme un navire en pleine mer, que les vents abandonnent de leur secours. Et qui maintiendroit cela suivant le parti des Peripateticiens ne nous feroit pas beaucoup de tort, puis qu'il est connu que la pluspart des plus belles actions de l'ame procedent et ont besoin de cette impulsion des passions. La vaillance, disent-ils, ne se peut parfaire sans l'assistance de la cholere. Semper Ajax fortis, fortissimus tamen in furore. Ny ne court on sus aux meschants et aux ennemis assez vigoureusement, si on n'est courroucé; et veulent que l'advocat inspire le courrous aux juges pour en tirer justice. Les cupiditez emeurent Themistocles, emeurent Demosthenes, et ont poussé les philosophes aux travaux, veillées et peregrinations; nous meinent à l'honneur, à la doctrine, à la santé, fins utiles. Et cette lascheté d'ame à souffrir l'ennuy et la fascherie sert à nourrir en la consciance la penitence et la repantance, et à sentir les fleaux de Dieu pour nostre chastiment et les fleaux de la correction politique. La compassion sert d'aiguillon à la clemence, et la prudence de nous conserver et gouverner est esveillée par nostre crainte; et combien de belles actions par l'ambition? combien par la presomption? Aucune eminente et gaillarde vertu en fin n'est sans quelque agitation desreglée. Seroit-ce pas l'une des raisons qui auroit meu les Epicuriens à descharger Dieu de tout soin et sollicitude de nos affaires, d'autant que les effects mesmes de sa bonté ne se pouvoient exercer envers nous sans esbranler son repos par le moyen des passions, qui sont comme des piqueures et sollicitations acheminant l'ame aux actions vertueuses? Ou bien ont ils creu autrement et les ont prinses comme tempestes qui desbauchent honteusement l'ame de sa tranquilité? Ut maris tranquillitas intelligitur, nulla ne minima quidem aura fluctus commovente: sic
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animi quietus et placatus status cernitur, quum perturbatio nulla est qua moveri queat.
[Image 0247v] Quelles differences de sens et de raison, quelle contrarieté d'imaginations nous presente la diversité de nos passions! Quelle asseurance pouvons nous donq prendre de chose si instable et si mobile, subjecte par sa condition à la maistrise du trouble, n'allant jamais qu'un pas forcé et emprunté? Si nostre jugement est en main à la maladie mesmes et à la perturbation; si c'est de la folie et de la temerité qu'il est tenu de recevoir l'impression des choses, quelle seurté pouvons nous attendre de luy? N'y a il point de la hardiesse à la philosophie d'estimer des hommes qu'ils produisent leurs plus grands effects et plus approchans de la divinité, quand ils sont hors d'eux et furieux et insensez? Nous nous amendons par la privation de nostre raison et son assoupissement. Les deux voies naturelles pour entrer au cabinet des Dieux et y preveoir le cours des destinées sont la fureur et le sommeil. Cecy est plaisant à considérer: par la dislocation que les passions apportent à nostre raison, nous devenons vertueux; par son extirpation que la fureur ou l'image de la mort apporte, nous devenons prophetes et divins. Jamais plus volontiers je ne l'en creus. C'est un pur enthousiasme que la saincte verité a inspiré en l'esprit philosophique, qui luy arrache, contre sa proposition, que l'estat tranquille de nostre ame, l'estat rassis, l'estat plus sain que la philosophie luy puisse acquerir n'est pas son meilleur estat. Nostre veillée est plus endormie que le dormir; nostre sagesse, moins sage que la folie. Noz songes vallent mieux que noz discours. La pire place que nous puissions prendre, c'est en nous. Mais pense elle pas que nous ayons l'advisement de remarquer que la voix qui faict l'esprit, quand il est despris de l'homme, si clair-voyant, si grand, si parfaict et, pendant qu'il est en l'homme, si terrestre, ignorant et tenebreux, c'est une voix partant de l'esprit qui est partie de l'homme terrestre, ignorant et tenebreux, et à cette cause voix infiable et incroyable? Je n'ay point grande experience de ces agitations vehementes (estant d'une complexion molle et poisante) desquelles la pluspart surprennent subitement nostre ame, sans luy donner loisir de se connoistre. Mais cette passion qu'on dict estre produite par l'oisiveté au coeur des jeunes hommes, quoy qu'elle s'achemine avec loisir et d'un progrès mesuré, elle represente bien evidemment, à ceux qui ont essayé de s'opposer à son effort, la force de cette conversion et alteration que nostre
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jugement souffre. J'ay autrefois entrepris de me tenir bandé pour la soustenir et rabatre (car il s'en faut tant que je sois de ceux qui convient les vices, que je ne les suis pas seulement, s'ils ne m'entrainent), je la sentois naistre, croistre, et s'augmenter en despit de ma resistance, et en fin, tout voyant et vivant, me saisir et posseder de façon que, comme d'une yvresse, l'image des choses me commençoit à paroistre autre que de coustume; je voyois evidemment grossir et croistre les avantages du subjet que j'allois désirant, et agrandir et enfler par le vent de mon imagination; les difficultez de mon entreprinse s'aiser et se planir, mon discours et ma conscience se tirer arriere; mais, ce feu estant evaporé, tout à un instant, comme de la clarté d'un [Image 0248] esclair, mon ame reprendre une autre sorte de veue, autre estat et autre jugement; les difficultez de la retraite me sembler grandes et invincibles, et les mesmes choses de bien autre goust et visage que la chaleur du desir ne me les avoit presentées. Lequel plus veritablement, Pyrrho n'en sçait rien. Nous ne sommes jamais sans maladie. Les fièvres ont leur chaud et leur froid; des effects d'une passion ardente nous retombons aux effects d'une passion frilleuse. Autant que je m'estois jetté en avant, je me relance d'autant en arriere:

Qualis ubi alterno procurrens gurgite pontus
Nunc ruit ad terras, scopulisque superjacit undam,
Spumeus, extremamque sinu perfundit arenam;
Nunc rapidus retro atque aestu revoluta resorbens
Saxa fugit, littusque vado labente relinquit.

Or de la cognoissance de cette mienne volubilité j'ay par accident engendré en moy quelque constance d'opinions, et n'ay guiere alteré les miennes premieres et naturelles. Car, quelque apparence qu'il y ayt en la nouvelleté, je ne change pas aisément, de peur que j'ay de perdre au change. Et, puis que je ne suis pas capable de choisir, je pren le chois d'autruy et me tien en l'assiette où Dieu m'a mis. Autrement, je ne me sçauroy garder de rouler sans cesse. Ainsi me suis-je, par la grace de Dieu, conservé entier, sans agitation et trouble de conscience, aux anciennes creances de nostre religion, au travers de tant de sectes et de divisions que nostre siecle a produittes. Les escrits des anciens, je dis les bons escrits, pleins et solides, me tentent et remuent quasi où ils veulent; celuy que
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j'oy me semble tousjours le plus roide; je les trouve avoir raison chacun à son tour, quoy qu'ils se contrarient. Cette aisance que les bons esprits ont de rendre ce qu'ils veulent vray-semblable, et qu'il n'est rien si estrange à quoy ils n'entreprennent de donner assez de [Image 0248v] couleur pour tromper une simplicité pareille à la mienne, cela montre evidemment la foiblesse de leur preuve. Le ciel et les estoilles ont branlé trois mille ans; tout le monde l'avoit ainsi creu, jusques à ce que Cleanthes le Samien ou, selon Theophraste, Nicetas Siracusien s'avisa de maintenir que c'estoit la terre qui se mouvoit par le cercle oblique du Zodiaque tournant à l'entour de son aixieu; et, de nostre temps, Copernicus a si bien fondé cette doctrine qu'il s'en sert tres-regléement à toutes les consequences Astronomiques. Que prendrons nous de là, sinon qu'il ne nous doit chaloir le quel ce soit des deux? Et qui sçait qu'une tierce opinion, d'icy à mille ans, ne renverse les deux precedentes?

Sic volvenda aetas commutat tempora rerum:
Quod fuit in pretio, fit nullo denique honore;
Porro aliud succedit, et è contemptibus exit,
Inque dies magis appetitur, florétque repertum
Laudibus, et miro est mortales inter honore.

Ainsi, quand il se presente à nous quelque doctrine nouvelle, nous avons grande occasion de nous en deffier, et de considerer qu'avant qu'elle fut produite sa contraire estoit en vogue; et, comme elle a esté renversée par cette-cy, il pourra naistre à l'advenir une tierce invention qui choquera de mesme la seconde. Avant que les principes qu'Aristote a introduicts, fussent en credit, d'autres principes contentoient la raison humaine, comme ceux-cy nous contentent à cette heure. Quelles lettres ont ceux-cy, quel privilege particulier, que le cours de nostre invention s'arreste à eux, et qu'à eux appartient pour tout le temps advenir la possession de nostre creance? ils ne sont non plus exempts du boute-hors qu'estoient leurs devanciers. Quand on me presse d'un nouvel argument, c'est à moy à estimer que, ce à quoy je ne puis satis-faire, un autre y satisfera: car de croire toutes les apparences desquelles nous ne pouvons nous deffaire, c'est une grande simplesse. Il en adviendroit [Image 0249] par là que tout le vulgaire, et nous sommes tous du vulgaire, auroit sa
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creance contournable comme une girouette: car leur ame, estant molle et sans resistance, seroit forcée de recevoir sans cesse autres impressions, la derniere effaçant tousjours la trace de la precedente. Celuy qui se trouve foible, il doit respondre, suyvant la pratique, qu'il en parlera à son conseil, ou s'en raporter aux plus sages, desquels il a receu son apprentissage. Combien y a-il que la medecine est au monde? On dit qu'un nouveau venu, qu'on nomme Paracelse, change et renverse tout l'ordre des regles anciennes, et maintient que jusques à cette heure elle n'a servy qu'à faire mourir les hommes. Je croy qu'il verifiera ayséement cela; mais de mettre ma vie à la preuve de sa nouvelle experience, je trouve que ce ne seroit pas grand sagesse. Il ne faut pas croire à chacun, dict le precepte, par ce que chacun peut dire toutes choses. Un homme de cette profession de nouvelletez et de reformations physiques me disoit, il n'y a pas long temps, que tous les anciens s'estoient evidemment mescontez en la nature et mouvemens des vents, ce qu'il me feroit tres-evidemment toucher à la main, si je voulois l'entendre. Apres que j'eus eu un peu de patience à ouyr ses arguments, qui avoient tout plein de verisimilitude: Comment donc, luy fis-je, ceux qui navigeoint soubs les loix de Theophraste, alloient ils en occident, quand ils tiroient en levant? alloient-ils à costé, ou à reculons?--C'est la fortune, me respondit-il: tant y a qu'ils se mescontoient. Je luy repliquay lors que j'aymois mieux suyvre les effects que la raison. Or ce sont choses qui se choquent souvent; et m'a l'on dit qu'en la Geometrie (qui pense avoir gaigné le haut point de certitude parmy les sciences) il se trouve des demonstrations inevitables subvertissans la verité de l'experience: comme Jacques Peletier me disoit chez moy qu'il avoit trouvé deux lignes s'acheminans l'une vers l'autre pour se joindre, qu'il verifioit toutefois [Image 0249v] ne pouvoir jamais, jusques à l'infinité, arriver à se toucher; et les Pyrrhoniens ne se servent de leurs argumens et de leur raison que pour ruiner l'apparence de l'experience; et est merveille jusques où la soupplesse de nostre raison les a suivis à ce dessein de combattre l'evidence des effects: car ils verifient que nous ne nous mouvons pas, que nous ne parlons pas, qu'il n'y a point de poisant ou de chaut, avecques une pareille force d'argumentations que nous verifions les choses plus vray-semblables. Ptolemeus, qui a esté un grand personnage, avoit estably les bornes de nostre monde; tous les philosophes anciens ont pensé en tenir la mesure, sauf quelques Isles escartées qui pouvoient eschapper à leur cognoissance: c'eust esté Pyrrhoniser, il y a mille ans, que de mettre en doute la science
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de la Cosmographie, et les opinions qui en estoient receues d'un chacun; c'estoit heresie d'avouer des Antipodes: voilà de nostre siecle une grandeur infinie de terre ferme, non pas une isle ou une contrée particuliere, mais une partie esgale à peu pres en grandeur à celle que nous cognoissions, qui vient d'estre descouverte. Les Geographes de ce temps ne faillent pas d'asseurer que meshuy tout est trouvé et que tout est veu,

Nam quod adest praesto, placet, et pollere videtur.

Sçavoir mon, si Ptolomée s'y est trompé autrefois sur les fondemens de sa raison, si ce ne seroit pas sottise de me fier maintenant à ce que ceux cy en disent; et s'il n'est pas plus vray semblable que ce grand corps que nous appellons le monde, est chose bien autre que nous ne jugeons. Platon tient qu'il change de visage à tout sens; que le ciel, les estoilles et le soleil renversent par fois le mouvement que nous y voyons, changeant l'Orient en Occident. Les prestres Aegyptiens dirent à Herodote que depuis leur premier Roy, dequoy il y avoit onze mille tant d'ans (et de tous leurs Roys ils luy feirent veoir les effigies en statues tirées apres le vif) le Soleil avoit changé quatre fois de route; que la mer et la terre se changent alternativement l'un en l'autre; que la naissance du monde est indéterminée; Aristote, Cicero, de mesmes; et quelqu'un d'entre nous, qu'il est, de toute eternité, mortel et renaissant à plusieurs vicissitudes, appellant à tesmoins Salomon et Esaïe, pour eviter ces oppositions que Dieu a esté quelquefois createur sans creature, qu'il a esté oisif, qu'il s'est desdict de son oisiveté, mettant la main à cet ouvrage, et qu'il est par consequent subjet à mutation. En la plus fameuse des Grecques escoles, le monde est tenu un Dieu faict par un autre Dieu plus grand, et est composé d'un corps et d'une ame qui loge en son centre, s'espandant par nombres de musique à sa circonferance, divin, tres-heureux, tres-grand, tres-sage, eternel. En luy sont d'autres Dieux, la terre, la mer, les astres, qui s'entretiennent d'une harmonieuse et perpetuelle agitation et danse divine, tantost se rencontrans, tantost s'esloignans, se cachans, se montrans, changeans de rang, ores davant et ores derriere. Heraclitus establissoit le monde estre composé par feu et, par l'ordre des destinées, se devoir enflammer et resoudre en feu quelque jour, et quelque jour encore renaistre. Et des hommes dict Apuleie: Sigillatim mortales, cunctim perpetui. Alexandre escrivit à sa mere la narration d'un prestre Aegyptien tirée de
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leurs monumens, tesmoignant l'ancienneté de cette nation infinie et comprenant la naissance et progrez des autres païs au vray. Cicero et Diodorus disent de leur temps que les Chaldées tenoient regitre de quatre cens mille tant d'ans; Aristote, Pline et autres, que Zoroastre vivoit six mille ans avant l'aage de Platon. Platon dict que ceux de la ville de Saïs ont des memoires par escrit de huit mille ans, et que la ville d'Athenes fut bastie mille ans avant la-dicte ville de Saïs;
Epicurus, qu'en mesme temps que les choses sont icy comme nous les voyons, elles sont toutes pareilles, et en mesme façon, en plusieurs autres mondes. Ce qu'il eust dit plus assuréement, s'il eust veu les similitudes et convenances de ce nouveau monde des Indes occidentales avec le nostre, presant et passé, en si [Image 0250] estranges exemples. En verité, considerant ce qui est venu à nostre science du cours de cette police terrestre, je me suis souvent esmerveillé de voir, en une tres grande distance de lieux et de temps, les rencontres d'un grand nombre d'opinions populaires monstrueuses et des meurs et creances sauvages, et qui, par aucun biais, ne semblent tenir à nostre naturel discours. C'est un grand ouvrier de miracles que l'esprit humain; mais cette relation a je ne sçay quoy encore de plus heteroclite; elle se trouve aussi en noms, en accidens et en mille autres choses. Car on y trouve des nations n'ayans, que nous sachons, ouy nouvelles de nous, où la circoncision estoit en credit; où il y avoit des estats et grandes polices maintenues par des femmes, sans hommes; où nos jeusnes et nostre caresme estoit representé, y adjoustant l'abstinence des femmes; où nos croix estoient en diverses façons en credit: icy on en honoroit les sepultures; on les appliquoit là, et nomméement celle de Saint André, à se deffendre des visions nocturnes et à les mettre sur les couches des enfans contre les enchantements; ailleurs ils en rencontrerent une de bois, de grande hauteur, adorée pour Dieu de la pluye, et celle là bien fort avant dans la terre ferme; on y trouva une bien expresse image de nos penitentiers; l'usage des mitres, le coelibat des prestres, l'art de diviner par les entrailles des animaux sacrifiez; l'abstinence de toute sorte de chair et poisson à leur vivre, la façon aux prestres d'user en officiant de langue particuliere et non vulgaire; et cette fantasie, que le premier dieu fut chassé par un second, son frere puisné; qu'ils furent creés avec toutes commoditez, lesquelles on leur a depuis retranchées pour leur peché, changé leur territoire et empiré leur condition naturelle; qu'autresfois ils ont esté submergez par l'innondation des eaux celestes; qu'il ne s'en sçauva que peu de familles, qui se jetterent dans les hauts creux des montaignes, lesquels creux ils boucherent, si que l'eau n'y entre poinct, ayant enfermé là dedans plusieurs
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sortes d'animaux; que, quand ils sentirent la pluye cesser, ils mirent hors des chiens, lesquels estans revenus nets et mouillez, ils jugerent l'eau n'estre encore guiere abaissée; depuis, en ayant fait sortir d'autres et les voyans revenir bourbeux, ils sortirent repeupler le monde, qu'ils trouverent plain seulement de serpens. On rencontra en quelque endroit la persuasion du jour du jugement, si qu'ils s'offençoient merveilleusement contre les Espaignols, qui espendoient les os des trespassez en fouillant les richesses des sepultures, disant que ces os escartez ne se [Image 0250v] pourroient facilement rejoindre; la trafique par eschange, et non autre, foires et marchez pour cet effect; des neins et personnes difformes pour l'ornement des tables des princes; l'usage de la fauconnerie selon la nature de leurs oiseaux; subsides tyranniques; delicatesses de jardinages; dances, sauts bateleresques; musique d'instrumens; armoiries; jeux de paume, jeu de dez et de sort auquel ils s'eschauffent souvent jusques à s'y jouer eux mesmes et leur liberté; medecine non autre que de charmes; la forme d'escrire par figures; creance d'un seul premier homme, pere de tous les peuples; adoration d'un dieu qui vesquit autrefois homme en parfaite virginité, jeusne et poenitence, preschant la loy de nature et des cerimonies de la religion, et qui disparut du monde sans mort naturelle; l'opinion de geants; l'usage de s'enyvrer de leurs breuvages et de boire d'autant; ornemens religieux peints d'ossements et testes de morts, surplys, eau-beniste, aspergez; femmes et serviteurs qui se presentent à l'envy à se brusler et enterrer, avec le mary ou maistre trespassé; loy que les aisnez succedent à tout le bien, et n'est reservé aucune part au puisné, que d'obeissance; coustume, à la promotion de certain office de grande authorité, que celuy qui est promeu prend un nouveau nom et quitte le sien; de verser de la chaux sur le genou de l'enfant freschement nay, en luy disant: Tu es venu de poudre et retourneras en poudre; l'art des augures. Ces vains ombrages de nostre religion qui se voyent en aucuns exemples, en tesmoignent la dignité et la divinité. Non seulement elle s'est aucunement insinuée en toutes les nations infideles de deça par quelque imitation, mais à ces barbares aussi comme par une commune et supernaturelle inspiration. Car on y trouva aussi la creance du purgatoire, mais d'une forme nouvelle: ce que nous donnons au feu, ils le donnent au froid, et imaginent les ames et purgées et punies par la rigueur d'une extreme froidure. Et m'advertit cet exemple d'une autre plaisante diversité: [Image 0251] car, comme il s'y trouva des peuples qui aymoyent à deffubler le bout de leur membre et en retranchoient la peau à la Mahumetane et à la Juifve, il s'y en trouva d'autres qui faisoient si grande conscience de le deffubler qu'à tout des petits cordons ils portoient leur peau bien soigneusement estirée et attachée au dessus, de peur que ce bout ne vit l'air.
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Et de cette diversité aussi, que, comme nous honorons les Roys et les festes en nous parant des plus honnestes vestements que nous ayons: en aucunes regions, pour montrer toute disparité et submission à leur Roy, les subjects se presentoyent à luy en leurs plus viles habillements, et entrant au palais prennent quelque vieille robe deschirée sur la leur bonne, à ce que tout le lustre et l'ornement soit au maistre. Mais suyvons.
Si nature enserre dans les termes de son progrez ordinaire, comme toutes autres choses, aussi les creances, les jugemens et opinions des hommes; si elles ont leur revolution, leur saison, leur naissance, leur mort, comme les chous; si le ciel les agite et les roule à sa poste, quelle magistrale authorité et permanante leur allons nous attribuant? Si par experience nous touchons à la main que la forme de nostre estre despend de l'air, du climat et du terroir où nous naissons, non seulement le tainct, la taille, la complexion et les contenances, mais encore les facultez de l'ame, et plaga coeli non solum ad robur corporum, sed etiam animorum facit, dict Vegece; et que la Deesse fondatrice de la ville d'Athenes choisit à la situer une température de pays qui fist les hommes prudents, comme les prestres d'Aegipte aprindrent à Solon, Athenis tenue coelum, ex quo etiam acutiores putantur Attici; crassum Thebis, itaque pingues Thebani et valentes; en maniere que, ainsi que les fruicts naissent divers et les animaux, les hommes naissent aussi plus et moins belliqueux, justes, temperans et dociles: ici subjects au vin, ailleurs au larecin ou à la paillardise; icy enclins à superstition, ailleurs à la mescreance; icy à la liberté, icy à la servitude; capables d'une science ou d'un art, grossiers ou ingenieux, obeïssans ou rebelles, bons ou mauvais, selon que porte l'inclination du lieu où ils sont assis, et prennent nouvelle complexion si on les change de place, comme les arbres: qui fut la raison pour laquelle Cyrus ne voulut accorder aux Perses de abandonner leur païs aspre [Image 0251v] et bossu pour se transporter en un autre doux et plain, disant que les terres grasses et molles font les hommes mols, et les fertiles les esprits infertiles; si nous voyons tantost fleurir un art, une opinion, tantost une autre, par quelque influance celeste; tel siecle produire telles natures et incliner l'humain genre à tel ou tel ply; les espris des hommes tantost gaillars, tantost maigres, comme nos chams; que deviennent toutes ces belles prerogatifves dequoy nous nous allons flatant? Puis qu'un homme sage se peut mesconter, et cent hommes,
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et plusieurs nations, voire et l'humaine nature selon nous se mesconte plusieurs siecles en cecy ou en cela, quelle seureté avons nous que par fois elle cesse de se mesconter,
et qu'en ce siecle elle ne soit en mesconte? Il me semble, entre autres tesmoignages de nostre imbecillité, que celui-cy ne merite pas d'estre oublié, que par desir mesmes, l'homme ne sçache trouver ce qu'il luy faut; que, non par jouyssance, mais par imagination et par souhait, nous ne puissions estre d'accord de ce dequoy nous avons besoing pour nous contenter. Laissons à nostre pensée tailler et coudre à son plaisir, elle ne pourra pas seulement desirer ce qui luy est propre, et se satisfaire:

quid enim ratione timemus
Aut cupimus? quid tam dextro pede concipis, ut te
Conatus non poeniteat votique peracti?

C'est pourquoy Socrates ne requeroit les dieux sinon de luy donner ce qu'ils sçavoient luy estre salutaire. Et la priere des Lacedemoniens, publique et privée, portoit simplement les choses bonnes et belles leur estre octroyées: remettant à la discretion divine le triage et choix d'icelles:

Conjugium petimus partumque uxoris; at illi
Notum qui pueri qualisque futura sit uxor.

Et le Chrestien supplie Dieu que sa volonté soit faite, pour ne tomber en l'inconvenient que les poetes feignent du Roy Midas. Il requist les dieux que tout ce qu'il toucheroit se convertit en or. Sa priere fut exaucée: son vin fut or, son pain or, et la plume de sa couche, et d'or sa chemise et son vestement; de façon qu'il se trouva accablé soubs la jouissance de son desir et estrené d'une commodité [Image 0252] insuportable. Il luy desprier ses prieres,

Attonitus novitate mali, divesque miserque,
Effugere optat opes, et quae modo voverat, odit.


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Disons de moy-mesme. Je demandois à la fortune, autant qu'autre chose, l'ordre Sainct Michel, estant jeune: car c'estoit lors l'extreme marque d'honneur de la noblesse Françoise et tres-rare. Elle me l'a plaisamment accordé. Au lieu de me monter et hausser de ma place pour y avaindre, elle m'a bien plus gratieusement traité, elle l'a ravallé et rabaissé jusques à mes espaules et au dessoubs.
Cleobis et Biton, Trophonius et Agamedes, ayans requis, ceux là leur Deesse, ceux cy leur Dieu, d'une recompense digne de leur pieté, eurent la mort pour present, tant les opinions celestes sur ce qu'il nous faut, sont diverses aux nostres. Dieu pourroit nous ottroyer les richesses, les honneurs, la vie et la santé mesme, quelquefois à nostre dommage: car tout ce qui nous est plaisant, ne nous est pas tousjours salutaire. Si, au lieu de la guerison, il nous envoye la mort ou l'empirement de nos maux, Virga tua et baculus tuus ipsa me consolata sunt, il le fait par les raisons de sa providence, qui regarde bien plus certainement ce qui nous est deu que nous ne pouvons faire; et le devons prendre en bonne part, comme d'une main tres-sage et tres-amie:

si consilium vis
Permittes ipsis expendere numinibus, quid
Conveniat nobis, rebusque sit utile nostris:
Charior est illis homo quam sibi.

Car de les requerir des honneurs, des charges, c'est les requerir qu'ils vous jettent à une bataille ou au jeu de dez, ou telle autre chose de laquelle l'issue vous est incognue et le fruict doubteux.
Il n'est point de combat si violent entre les philosophes, et si aspre, que celuy qui se dresse sur la question du souverain bien de l'homme, duquel, par le calcul de Varro, nasquirent 288 sectes. Qui autem de summo bono dissentit, de tota philosophiae ratione dissentit.

Tres mihi convivae propre dissentire videntur,
Poscentes vario multum diversa palato:
Quid dem? quid non dem? Renuis tu quod jubet alter; [Image 0252v]
Quod petis, id sanè est invisum acidumque duobus.


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Nature devroit ainsi respondre à leurs contestations et à leurs debats. Les uns disent nostre bien estre loger en la vertu, d'autres en la volupté, d'autres au consentir à nature; qui, en la science; qui, à n'avoir point de douleur; qui, à ne se laisser emporter aux apparences (et à cette fantasie semble retirer cet'autre, de l'antien Pythagoras,

Nil admirari prope res est una, Numaci,
Solaque quae possit facere et servare beatum,

qui est la fin de la secte Pyrrhonienne); Aristote attribue à magnanimité rien n'admirer. Et disoit Archesilas les soustenemens et l'estat droit et inflexible du jugement estre les biens, mais les consentements et applications estre les vices et les maux. Il est vray qu'en ce qu'il l'establissoit par axiome certain, il se départoit du Pyrronisme. Les Pyrrhoniens, quand ils disent que le souverain bien c'est l'Ataraxie, qui est l'immobilité du jugement, ils ne l'entendent pas dire d'une façon affirmative; mais le mesme bransle de leur ame qui leur faict fuir les precipices et se mettre à couvert du serein, celuy là mesme leur presente cette fantasie et leur en faict refuser une autre. Combien je desire que, pendant que je vis, ou quelque autre, ou Justus Lipsius, le plus sçavant homme qui nous reste, d'un esprit tres-poly et judicieux, vrayement germain à mon Turnebus, eust et la volonté, et la santé, et assez de repos pour ramasser en un registre, selon leurs divisions et leurs classes, sincerement et curieusement, autant que nous y pouvons voir, les opinions de l'ancienne philosophie sur le subject de nostre estre et de noz meurs, leurs controverses, le credit et suitte des pars, l'application de la vie des autheurs et sectateurs à leurs preceptes és accidens memorables et exemplaires. Le bel ouvrage et utile que ce seroit' Au demeurant, si c'est de nous que nous tirons le reglement de nos meurs, à quelle confusion nous rejettons nous! Car ce que nostre raison nous y conseille [Image 0253] de plus vray-semblable, c'est generalement à chacun d'obeir aux loix de son pays, comme est l'advis de Socrates inspiré, dict-il, d'un conseil divin. Et par là que veut elle dire, sinon que nostre devoir n'a autre regle que fortuite? La verité doit avoir un
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visage pareil et universel. La droiture et la justice, si l'homme en connoissoit qui eust corps et veritable essence, il ne l'atacheroit pas à la condition des coustumes de cette contrée ou de celle là; ce ne seroit pas de la fantasie des Perses ou des Indes que la vertu prendroit sa forme. Il n'est rien subject à plus continuelle agitation que les loix. Dépuis que je suis nay, j'ai veu trois et quatre fois rechanger celle des Anglois, noz voisins, non seulement en subject politique, qui est celuy qu'on veut dispenser de constance, mais au plus important subject qui puisse estre, à sçavoir de la religion. Dequoy j'ay honte et despit, d'autant plus que c'est une nation à laquelle ceux de mon quartier ont eu autrefois une si privée accointance qu'il reste encore en ma maison aucunes traces de nostre ancien cousinage. Et chez nous icy, j'ay veu telle chose qui nous estoit capitale, devenir legitime; et nous, qui en tenons d'autres, sommes à mesmes, selon l'incertitude de la fortune guerrière, d'estre un jour criminels de laese majesté humaine et divine, nostre justice tombant à la merci de l'injustice, et, en l'espace de peu d'années de possession, prenant une essence contraire. Comment pouvoit ce Dieu ancien plus clairement accuser en l'humaine cognoissance l'ignorance de l'estre divin, et apprendre aux hommes que la religion n'estoit qu'une piece de leur invention, propre à lier leur societé, qu'en declarant, comme il fit, à ceux qui en recherchoient l'instruction de son trepied, que le vrai culte à chacun estoit celuy qu'il trouvoit observé par l'usage du lieu où il estoit? O Dieu! quelle obligation n'avons nous à la benignité de nostre souverain createur pour avoir desniaisé nostre creance de ces vagabondes et arbitraires devotions et l'avoir logée sur l'eternelle base de sa saincte parolle' Que nous dira donc en cette necessité la philosophie? Que nous suyvons les loix de nostre pays? c'est à dire cette mer flotante des opinions d'un peuple ou d'un Prince, qui me peindront la justice d'autant de couleurs et la reformeront en autant de visages qu'il y aura en eux de changemens de passion? Je ne puis pas avoir le jugement si flexible. Quelle bonté est-ce que je voyois hyer en credit, et demain plus, et que le trajet d'une riviere faict crime? Quelle verité que ces montaignes bornent, qui est mensonge au monde qui se tient au delà? Mais ils sont plaisans quand, pour donner quelque certitude aux loix, ils disent qu'il y en a aucunes fermes, perpetuelles et immuables, qu'ils nomment naturelles, qui sont empreintes en l'humain genre par
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la condition de leur propre essence. Et, de celles là, qui en fait le nombre de trois, qui de quatre, qui [Image 0253v] plus, qui moins: signe que c'est une marque aussi douteuse que le reste. Or, ils sont si defortunez (car comment puis je autrement nommer cela que deffortune, que d'un nombre de loix si infiny il ne s'en rencontre au moins une que la fortune et temerité du sort ait permis estre universellement receue par le consentement de toutes les nations?) ils sont, dis-je, si miserables que de ces trois ou quatre loix choisies il n'en y a une seule qui ne soit contredite et desadvoee, non par une nation, mais par plusieurs. Or c'est la seule enseigne vraysemblable, par laquelle ils puissent argumenter aucunes loix naturelles, que l'université de l'approbation. Car ce que nature nous auroit veritablement ordonné, nous l'ensuivrions sans doubte d'un commun consentement. Et non seulement toute nation, mais tout homme particulier, ressentiroit la force et la violence que luy feroit celuy qui le voudroit pousser au contraire de cette loy. Qu'ils m'en montrent, pour voir, une de cette condition. Protagoras et Ariston ne donnoyent autre essence à la justice des loix que l'authorité et opinion du legislateur; et que, cela mis à part, le bon et l'honneste perdoyent leurs qualitez et demeuroyent des noms vains de choses indifferentes. Thrasimacus en Platon estime qu'il n'y a point d'autre droit que la commodité du superieur. Il n'est chose en quoy le monde soit si divers qu'en coustumes et loix. Telle chose est icy abominable, qui apporte recommandation ailleurs, comme en Lacedemone la subtilité de desrober. Les mariages entre les proches sont capitalement defendus entre nous, ils sont ailleurs en honneur,

gentes esse feruntur
In quibus et nato genitrix, et nata parenti
Jungitur, et pietas geminato crescit amore.

Le meurtre des enfans, meurtre des peres, communication de femmes, trafique de voleries, licence à toutes sortes de [Image 0254] voluptez, il n'est rien en somme si extreme qui ne se trouve receu par l'usage de quelque nation. Il est croyable qu'il y a des loix naturelles, comme il se voit és autres creatures; mais en nous elles sont perdues, cette belle raison humaine s'ingerant par tout de maistriser et commander, brouillant et confondant le visage des choses selon sa vanité et inconstance. Nihil itaque amplius nostrum est: quod nostrum dico, artis est.
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Les subjects ont divers lustres et diverses considerations: c'est de là que s'engendre principalement la diversité d'opinions. Une nation regarde un subject par un visage, et s'arreste à celuy là; l'autre, par un autre. Il n'est rien si horrible à imaginer que de manger son pere. Les peuples qui avoyent anciennement cette coustume, la prenoyent toutesfois pour tesmoignage de pieté et de bonne affection, cerchant par là à donner à leurs progeniteurs la plus digne et honorable sepulture, logeant en eux mesmes et comme en leurs moelles les corps de leurs peres et leurs reliques, les vivifiant aucunement et regenerant par la transmutation en leur chair vive au moyen de la digestion et du nourrissement. Il est aysé à considerer quelle cruauté et abomination c'eust esté, à des hommes abreuvez et imbus de cette superstition, de jetter la despouille des parens à la corruption de la terre et nourriture des bestes et des vers. Licurgus considera au larrecin la vivacité, diligence, hardiesse et adresse qu'il y a à surprendre quelque chose de son voisin, et l'utilité qui revient au public, que chacun en regarde plus curieusement à la conservation de ce qui est sien; et estima que de cette double institution, à assaillir et à defandre, il s'en tiroit du fruit à la discipline militaire (qui estoit la principale science et vertu à quoy il vouloit duire cette nation) de plus grande consideration que n'estoit le desordre et l'injustice de se prevaloir de la chose d'autruy. Dionysius le tyran offrit à Platon une robe à la mode de Perse, longue, damasquinée et [Image 0254v] parfumée; Platon la refusa, disant qu'estant nay homme, il ne se vestiroit pas volontiers de robe de femme; mais Aristippus l'accepta, avec cette responce que nul accoutrement ne pouvoit corrompre un chaste courage. Ses amis tançoient sa lascheté de prendre si peu à coeur que Dionisius luy eust craché au visage: Les pescheurs, dict-il, souffrent bien d'estre baignés des ondes de la mer depuis la teste jusqu'aux pieds pour attraper un goujon. Diogenes lavoit ses choulx, et le voyant passer: Si tu sçavois vivre de choulx, tu ne ferois pas la cour à un tyran. A quoy Aristippus: Si tu sçavois vivre entre les hommes, tu ne laverois pas des choulx. Voylà comment la raison fournit d'apparence à divers effects. C'est un pot à deux anses, qu'on peut saisir à gauche et à dextre:

bellum, ô terra hospita, portas;
Bello armantur equi, bellum haec armenta minantur.
Sed tamen iidem olim curru succedere sueti
Quadrupedes, et frena jugo concordia ferre;
Spes est pacis.


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On preschoit Solon de n'espandre pour la mort de son fils des larmes impuissantes et inutiles: Et c'est pour cela, dict-il, que plus justement je les espans, qu'elles sont inutiles et impuissantes. La femme de Socrates rengregeoit son deuil par telle circonstance: O qu'injustement le font mourir ces meschans juges!--Aimerois tu donc mieux que ce fut justement, luy repliqua il.
Nous portons les oreilles percées; les Grecs tenoient cela pour une marque de servitude. Nous nous cachons pour jouir de nos femmes, les Indiens le font en public. Les Schythes immoloyent les estrangers en leurs temples, ailleurs les temples servent de franchise.

Inde furor vulgi, quod numina vicinorum
Odit quisque locus, cum solos credat habendos
Esse Deos quos ipse colit.

J'ay ouy parler d'un juge, lequel, où il rencontroit un aspre conflit entre Bartolus et Baldus, et quelque matiere agitée de plusieurs contrarietez, mettoit au marge de son livre: Question pour l'amy; c'est à dire que la verité estoit si embrouillée et debatue qu'en pareille cause il pourroit favoriser celle des parties que bon luy sembleroit. Il ne tenoit qu'à faute d'esprit et de suffisance qu'il ne peut mettre par tout: Question pour l'amy. Les advocats et les juges de nostre temps trouvent à toutes causes assez de biais pour les accommoder où bon leur semble. A une science si infinie, dépandant de l'authorité de tant d'opinions et d'un subject si arbitraire, il ne peut estre qu'il n'en naisse une [Image 0255] confusion extreme de jugemens. Aussi n'est-il guiere si cler procés auquel les advis ne se trouvent divers. Ce qu'une compaignie a jugé, l'autre le juge au contraire, et elle mesmes au contraire une autre fois. Dequoy nous voyons des exemples ordinaires par cette licence, qui tasche merveilleusement la cerimonieuse authorité et lustre de nostre justice, de ne s'arrester aux arrests, et courir des uns aux autres juges pour decider d'une mesme cause. Quant à la liberté des opinions philosophiques touchant le vice et la vertu, c'est chose où il n'est besoing de s'estendre, et où il se trouve plusieurs advis qui valent mieux teus que publiez aux faibles esprits. Arcesilaus disoit n'estre considerable en la paillardise, de quel costé et par où on le fut. Et obscoenas voluptates, si natura requirit, non
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genere, aut loco, aut ordine, sed forma, aetate, figura metiendas Epicurus putat.
» Ne amores quidem sanctos a sapiente alienos esse arbitrantur. Quaeramus ad quam usque aetatem juvenes amandi sint. Ces deux derniers lieux Stoïques et, sur ce propos, le reproche de Dicaearchus à Platon mesme, montrent combien la plus saine philosophie souffre de licences esloignées de l'usage commun et excessives.
Les loix prennent leur authorité de la possession et de l'usage; il est dangereux de les ramener à leur naissance: elles grossissent et s'ennoblissent en roulant, comme nos rivieres: suyvez les contremont jusques à leur source, ce n'est qu'un petit surion d'eau à peine reconnoissable, qui s'enorgueillit ainsin et se fortifie en vieillissant. Voyez les anciennes considerations qui ont donné le premier branle à ce fameux torrent, plein de dignité, d'horreur et de reverence: vous les trouverez si legeres et si delicates, que ces gens icy qui poisent tout et le ramenent à la raison, et qui ne reçoivent rien par authorité et à credit, il n'est pas merveille s'ils ont leurs jugemens souvent tres-esloignez des jugémens publiques. Gens qui prennent pour patron l'image premiere de nature, il n'est pas merveille si, en la pluspart de leurs opinions, ils gauchissent la voye commune. Comme, pour exemple: peu d'entre eux eussent approuvé les conditions contrainctes de nos mariages; et la plus part ont voulu les femmes communes et sans obligation. Ils refusoient nos ceremonies. Chrysippus disoit qu'un philosophe fera une douzaine [Image 0255v] de culebutes en public, voire sans haut de chausses, pour une douzaine d'olives. A peine eust il donné advis à Clisthenes de refuser la belle Agariste, sa fille, à Hippoclides pour luy avoir veu faire l'arbre fourché sur une table. Metroclez lascha un peu indiscretement un pet en disputant, en presence de son eschole, et se tenoit en sa maison, caché de honte, jusques à ce que Crates le fut visiter; et, adjoutant à ses consolations et raisons l'exemple de sa liberté, se mettant à peter à l'envi avec luy, il luy osta ce scrupule, et de plus le retira à sa secte Stoïque, plus franche, de la secte Peripatetique, plus civile, laquelle jusques lors il avoit suivi.
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Ce que nous appellons honnesteté, de n'oser faire à descouvert ce qui nous est honneste de faire à couvert, ils l'appelloient sottise; et de faire le fin à taire et desadvouer ce que nature, coustume et nostre desir publient et proclament de nos actions, ils l'estimoient vice. Et leur sembloit que c'estoit affoler les mysteres de Venus que de les oster du retiré sacraire de son temple pour les exposer à la veue du peuple, et que tirer ses jeux hors du rideau, c'estoit les avilir (c'est une espece de poix que la honte; la recelation, reservation, circonscription, parties de l'estimation); que la volupté tres ingenieusement faisoit instance, sous le masque de la vertu, de n'estre prostituée au milieu des quarrefours, foulée des pieds et des yeux de la commune, trouvant à dire la dignité et commodité de ses cabinets accoustumez. De là
disent aucuns, que d'oster les bordels publiques, c'est non seulement espandre par tout la paillardise qui estoit assignée à ce lieu là, mais encore esguillonner les hommes à ce vice par la malaisance.

Moechus es Aufidiae, qui vir, Corvine, fuisti;
Rivalis fuerat qui tuus, ille vir est.
Cur aliena placet tibi, quae tua non placet uxor?
Nunquid securus non potes arrigere?

Cette experience se diversifie en mille exemples:

Nullus in urbe fuit tota qui tangere vellet
Uxorem gratis, Caeciliane, tuam,
Dum licuit; sed nunc, positis custodibus, ingens
Turba fututorum est. Ingeniosus homo es.

On demandoit à un philosophe, qu'on surprit à mesme, ce qu'il faisoit. Il respondit tout froidement: Je plante un homme, ne rougissant non plus d'estre rencontré en cela que si on l'eust trouvé plantant des aulx. C'est, comme j'estime, d'une opinion trop tendre et respectueuse, qu'un grant et religieux auteur tient cette action si necessairement
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obligée à l'occultation et à la vergoigne, qu'en la licence des embrassements cyniques il ne se peut persuader que la besoigne en vint à sa fin, ains qu'elle s'arrestoit à representer des mouvemens lascifs seulement, pour maintenir l'impudence de la profession de leur eschole; et que, pour eslancer ce que la honte avoit contraint et retiré, il leur estoit encore apres besoin de chercher l'ombre. Il n'avoit pas veu assez avant en leur desbauche. Car Diogenes, exerçant en publiq sa masturbation, faisoit souhait en presence du peuple assistant, qu'il peut ainsi saouler son ventre en le frottant. A ceux qui luy demandoient pourquoy il ne cherchoit lieu plus commode à manger qu'en pleine rue: C'est, respondit il, que j'ay faim en pleine rue. Les femmes philosofes, qui se mesloient à leur secte, se mesloient aussi à leur personne en tout lieu, sans discretion; et Hipparchia ne fut receue en la societé de Crates qu'en condition de suyvre en toutes choses les us et coustumes de sa regle. Ces philosophes icy donnoient extreme prix à la vertu et refusoient toutes autres disciplines que la morale; si est ce qu'en toutes actions ils attribuoyent la souveraine authorité à l'election de leur sage et au dessus des loix: et n'ordonnoyent aux voluptez autre bride
[Image 0256] que la moderation et la conservation de la liberté d'autruy. Heraclitus et Protagoras, de ce que le vin semble amer au malade et gracieux au sain, l'aviron tortu dans l'eau et droit à ceux qui le voient hors de là, et de pareilles apparences contraires qui se trouvent aux subjects, argumenterent que tous subjects avoient en eux les causes de ces apparences; et qu'il y avoit au vin quelque amertume qui se rapportoit au goust du malade, l'aviron certaine qualité courbe se rapportant à celuy qui le regarde dans l'eau. Et ainsi de tout le reste. Qui est dire que tout est en toutes choses, et par consequent rien en aucune, car rien n'est où tout est. Cette opinion me ramentoit l'experience que nous avons, qu'il n'est aucun sens ny visage, ou droict, ou amer, ou doux, ou courbe, que l'esprit humain ne trouve aux escrits qu'il entreprend de fouiller. En la parole la plus nette, pure et parfaicte qui puisse estre, combien de fauceté et de mensonge a l'on fait naistre? quelle heresie n'y a trouvé des fondements assez et tesmoignages, pour entreprendre et pour se maintenir? C'est pour cela que les autheurs de telles erreurs ne se veulent jamais departir de cette preuve, du tesmoignage de l'interpretation des mots. Un personnage de dignité, me voulant approuver par authorité cette queste de la pierre philosophale où il est tout plongé, m'allegua dernierement cinq ou six passages de la Bible, sur lesquels il disoit s'estre premierement fondé pour la descharge de sa conscience (car il est de profession
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ecclesiastique); et, à la verité, l'invention n'en estoit pas seulement plaisante, mais encore bien proprement accommodée à la deffence de cette belle science. Par cette voye se gaigne le credit des fables divinatrices. Il n'est prognostiqueur, s'il a cette authorité qu'on le daigne feuilleter, et rechercher [Image 0256v] curieusement tous les plis et lustres de ses paroles, à qui on ne face dire tout ce qu'on voudra, comme aux Sybilles: car il y a tant de moyens d'interpretation qu'il est malaisé que, de biais ou de droit fil, un esprit ingenieux ne rencontre en tout sujet quelque air qui luy serve à son poinct. Pourtant se trouve un stile nubileux et doubteux en si frequent et ancien usage'Que l'autheur puisse gaigner cela d'attirer et enbesoigner à soy la posterité (ce que non seulement la suffisance, mais autant ou plus la faveur fortuite de la matiere peut gaigner); qu'au demeurant il se presente, par bestise ou par finesse, un peu obscurement et diversement: il ne lui chaille! Nombre d'esprits, le belutants et secouants, en exprimeront quantité de formes, ou selon, ou à costé, ou au contraire de la sienne, qui lui feront toutes honneur. Il se verra enrichi des moyens de ses disciples, comme les regens du Lendit. C'est ce qui a faict valoir plusieurs choses de neant, qui a mis en credit plusieurs escrits, et chargé de toute sorte de matiere qu'on a voulu: une mesme chose recevant mille et mille, et autant qu'il nous plaist d'images et considerations diverses. Est-il possible qu'Homere aye voulu dire tout ce qu'on luy faict dire; et qu'il se soit presté à tant et si diverses figures que les theologiens, legislateurs, capitaines, philosophes, toute sorte de gens qui traittent sciences, pour differemment et contrairement qu'ils les traittent, s'appuyent de luy, s'en rapportent à luy: maistre general à tous offices, ouvrages et artisans; General Conseillier à toutes entreprises. Quiconque a eu besoin d'oracles et de predictions, en y a trouvé pour son faict. Un personnage sçavant, et de mes amis, c'est merveille quels rencontres et combien admirables il en faict naitre en faveur de nostre religion; et ne se peut aysément departir de cette opinion, que ce ne soit le dessein d'Homere (si luy est cet autheur aussi familier qu'à homme de nostre siecle). Et ce qu'il trouve en faveur de la nostre, plusieurs anciennement l'avoient trouvé en faveur des leurs.
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Voyez demener et agiter Platon. Chacun, s'honorant de l'appliquer à soi, le couche du costé qu'il le veut. On le promeine et l'insere à toutes les nouvelles opinions que le monde reçoit; et le differente l'on à soy-mesmes selon le different cours des choses. On faict desadvouer à son sens les meurs licites en son siecle, d'autant qu'elles sont illicites au nostre. Tout cela vifvement et puissamment, autant qu'est puissant et vif l'esprit de l'interprete.
Sur ce mesme fondement qu'avoit Heraclitus et cette sienne sentence, que toutes choses avoient en elles les visages qu'on y trouvoit, Democritus en tiroit une toute contraire conclusion, c'est que les subjects n'avoient du tout rien de ce que nous y trouvions; et de ce que le miel estoit doux à l'un et amer à l'autre, il argumentoit qu'il n'estoit ni doux ny amer. Les Pyrrhoniens diroient qu'ils ne sçavent s'il est doux ou amer, ou ny l'un ny l'autre, ou tous les deux: car ceux-cy gaignent tousjours le haut point de la dubitation. Les Cirenaiens tenoint que rien n'estoit perceptible par le dehors, et que cela estoit seulement perceptible, qui nous touchoit par l'interne attouchemant, comme la douleur et la volupté, ne recognoissants ny ton ny couleur, mais certaines affections seulement qui nous en venoint; et que l'homme n'avoit autre siege de son jugement. Protagoras estimoit estre vrai à chacun ce qui semble à chacun. Les epicuriens logent aux sens tout jugement et en la notice des choses et en la volupté. Platon a voulu le jugement de la verité et la verité mesmes, retirée des opinions et des sens, appartenir à l'esprit et à la cogitation. Ce propos m'a porté sur la consideration des sens, ausquels gist le plus grand fondement et preuve de nostre ignorance. Tout ce qui se connoist, il se connoist sans doubte par la faculté du cognoissant: car, puis que le [Image 0257] jugement vient de l'operation de celuy qui juge, c'est raison que cette operation il la parface par ses moiens et volonté, non par la contrainte d'autruy, comme il adviendroit si nous connoissions les choses par la force et selon la loy de leur essence. Or toute cognoissance s'achemine en nous par les sens: ce sont nos maistres,

via qua munita fidei
Proxima fert humanum in pectus templaque mentis.

La science commence par eux et se resout en eux. Apres tout, nous ne sçaurions non plus qu'une pierre, si nous ne sçavions qu'il y a son,
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odeur, lumiere, saveur, mesure, pois, mollesse, durté, aspreté, couleur, polisseure, largeur, profondeur. Voylà le plant et les principes de tout le bastiment de nostre science. Et, selon aucuns, science n'est autre chose que sentiment. Quiconque me peut pousser à contredire les sens, il me tient à la gorge, il ne me sçauroit faire reculer plus arriere. Les sens sont le commencement et la fin de l'humaine cognoissance:

Invenies primis ab sensibus esse creatam
Notitiam veri, neque sensus posse refelli.
Quid majore fide porro quam sensus haberi
Debet?

Qu'on leur attribue le moins qu'on pourra, tousjours faudra il leur donner cela, que par leur voye et entremise s'achemine toute nostre instruction. Cicero dict que Chrisippus, ayant essayé de rabattre de la force des sens et de leur vertu, se representa à soy mesmes des argumens au contraire et des oppositions si vehementes qu'il n'y peut satisfaire. Sur quoy Carneades, qui maintenoit le contraire party, se vantoit de se servir des armes mesmes et paroles de Chrysippus pour le combattre, et s'escrioit à cette cause contre luy: O miserable, ta force t'a perdu' Il n'est aucun absurde selon nous plus extreme que de maintenir que le feu n'eschaufe point, que la lumiere n'esclaire point, qu'il n'y a point de pesanteur au fer ny de fermeté, qui sont [Image 0257v] notices que nous apportent les sens, ny creance ou science en l'homme qui se puisse comparer à celle-là en certitude. La premiere consideration que j'ay sur le subject des sens, c'est que je mets en doubte que l'homme soit prouveu de tous sens naturels. Je voy plusieurs animaux qui vivent une vie entiere et parfaicte, les uns sans la veue, autres sans l'ouye: qui sçait si en nous aussi il ne manque pas encore un, deux, trois et plusieurs autres sens? car, s'il en manque quelqu'un, nostre discours n'en peut découvrir le defaut. C'est le privilege des sens d'estre l'extreme borne de nostre apercevance: il n'y a rien au delà d'eux qui nous puisse servir à les descouvrir; voire ny l'un sens n'en peut descouvrir l'autre,

An poterunt oculos aures reprehendere, an aures
Tactus, an hunc porro tactum sapor arguet oris,
An confutabunt nares, oculive revincent?


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Ils font trestous la ligne extreme de nostre faculté,

seorsum cuique potestas
Divisa est, sua vis cuique est.

Il est impossible de faire concevoir à un homme naturellement aveugle qu'il n'y void pas, impossible de luy faire desirer la veue et regretter son defaut. Parquoy nous ne devons prendre aucune asseurance de ce que nostre ame est contente et satisfaicte de ceux que nous avons, veu qu'elle n'a pas dequoy sentir en cela sa maladie et son imperfection, si elle y est. Il est impossible de dire chose à cet aveugle, par discours, argument ny similitude, qui loge en son imagination aucune apprehension de lumiere, de couleur et de veue. Il n'y a rien plus arriere qui puisse pousser le sens en evidence. Les aveugles nais, qu'on void desirer à y voir, ce n'est pas pour entendre ce qu'ils demandent: ils ont appris de nous qu'ils ont à dire quelque chose, qu'ils ont quelque chose à desirer, qui est en nous, la quelle ils nomment bien, et ses effects et consequences; mais ils ne sçavent pourtant pas que c'est, ny ne l'aprehendent ny pres ny [Image 0258] loin. J'ay veu un gentil-homme de bonne maison, aveugle nay, au-moins aveugle de tel aage qu'il ne sçait que c'est que veue: il entend si peu ce qui luy manque, qu'il use et se sert comme nous des paroles propres au voir, et les applique d'une mode toute sienne et particuliere. On luy presentoit un enfant du quel il estoit parrain; l'ayant pris entre ses bras: Mon Dieu, dict-il, le bel enfant! qu'il le faict beau voir! qu'il a le visage guay'Il dira comme l'un d'entre nous: Cette sale a une belle veue: il faict clair, il faict beau soleil. Il y a plus: car, par ce que ce sont nos exercices que la chasse, la paume, la bute, et qu'il l'a ouy dire, il s'y affectionne et s'y embesoigne, et croid y avoir la mesme part que nous y avons; il s'y picque et s'y plaist, et ne les reçoit pourtant que par les oreilles. On luy crie que voylà un liévre, quand on est en quelque belle splanade où il puisse picquer; et puis on luy dict encore que voylà un lievre pris: le voylà aussi fier de sa prise, comme il oit dire aux autres qu'ils le sont. L'esteuf, il le prend à la main gauche et le pousse à tout sa raquette; de la harquebouse, il en tire à l'adventure, et se paye de ce que ses gens luy disent qu'il est ou haut ou costié. Que sçait-on si le genre humain faict une sottise pareille, à faute de quelque sens, et que par ce defaut la plus part du visage des choses nous soit caché? Que sçait-on si les difficultez que nous trouvons en plusieurs
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ouvrages de nature viennent de là? et si plusieurs effets des animaux qui excedent nostre capacité, sont produits par la faculté de quelque sens que nous ayons à dire? et si aucuns d'entre eux ont une vie plus pleine par ce moyen et entiere que la nostre? Nous saisissons la pomme quasi par tous nos sens; nous y trouvons de la rougeur, de la polisseure, de l'odeur et de la douceur; outre cela, elle peut avoir d'autres vertus, comme d'asseicher ou restreindre, ausquelles nous n'avons point de sens qui se puisse rapporter. Les proprietez que nous apellons occultes en plusieurs choses, comme [Image 0258v] à l'aimant d'attirer le fer, n'est-il pas vray-semblable qu'il y a des facultez sensitives en nature, propres à les juger et à les appercevoir, et que le defaut de telles facultez nous apporte l'ignorance de la vraye essence de telles choses? C'est à l'avanture quelque sens particulier qui descouvre aux coqs l'heure du matin et de minuict, et les esmeut à chanter; qui apprend aus poulles, avant tout usage et experience, de craindre un esparvier, et non une oye, ny un paon, plus grandes bestes; qui advertit les poulets de la qualité hostile qui est au chat contre eux et à ne se desfier du chien, s'armer contre le mionement, voix aucunement flateuse, non contre l'abaier, voix aspre et quereleuse; aux freslons, aux formis et aux rats, de choisir tousjours le meilleur fromage et la meilleure poire avant que d'y avoir tasté; et qui achemine le cerf, l'elefant, le serpent à la cognoissance de certaine herbe propre à leur guerison. Il n'y a sens qui n'ait une grande domination, et qui n'apporte par son moyen un nombre infiny de connoissances. Si nous avions à dire l'intelligence des sons, de l'harmonie et de la voix, cela apporteroit une confusion inimaginable à tout le reste de nostre science. Car, outre ce qui est attaché au propre effect de chasque sens, combien d'argumens, de consequences et de conclusions tirons nous aux autres choses par la comparaison de l'un sens à l'autre! Qu'un homme entendu imagine l'humaine nature produicte originellement sans la veue, et discoure combien d'ignorance et de trouble luy apporteroit un tel defaut, combien de tenebres et d'aveuglement en nostre ame: on verra par là combien nous importe à la cognoissance de la verité la privation d'un autre tel sens, ou de deux, ou de trois, si elle est en nous. Nous avons formé une verité par la consultation et concurrence de nos cinq sens; mais à l'advanture falloit-il l'accord de huict ou de dix sens et leur contribution pour l'appercevoir certainement et en son essence. Les sectes qui combatent la science de l'homme, elles la combatent principalement par l'incertitude et foiblesse de nos sens: car, puis que toute cognoissance vient en nous par leur entremise et moyen, s'ils faillent au raport qu'ils nous font, s'ils corrompent ou alterent ce qu'ils nous
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charrient du dehors, si la lumiere qui par eux s'écoule en nostre ame, est obscurcie au passage, nous n'avons plus que tenir. De cette extreme difficulté sont nées toutes ces fantasies: [Image 0259] que chaque subjet a en soy tout ce que nous y trouvons; qu'il n'a rien de ce que nous y pensons trouver; et celle des Epicuriens, que le Soleil n'est non plus grand que ce que nostre veue le juge,

Quicquid id est, nihilo fertur majore figura
Quam nostris oculis quam cernimus, esse videtur;

que les apparences qui representent un corps grand à celuy qui en est voisin, et plus petit à celuy qui en est esloigné, sont toutes deux vrayes,

Nec tamen hic oculis falli concedimus hilum
Proinde animi vitium hoc oculis adfingere noli;

et resoluement qu'il n'y a aucune tromperie aux sens; qu'il faut passer à leur mercy, et cercher ailleurs des raisons pour excuser la difference et contradiction que nous y trouvons; voyre inventer toute autre mensonge et resverie (ils en viennent jusques là) plustost que d'accuser les sens. Timagoras juroit que, pour presser ou biaizer son oeuil, il n'avoit jamais apperceu doubler la lumiere de la chandelle, et que cette semblance venoit du vice de l'opinion, non de l'instrument. De toutes les absurditez la plus absurde aux Epicuriens est desavouer la force et effect des sens.

Proinde quod in quoque est his visum tempore, verum est.
Et, si non potuit ratio dissolvere causam,
Cur ea quae fuerint juxtim quadrata, procul sint
Visa rotunda, tamen praestat rationis egentem
Reddere mendosè causas utriusque figurae,
Quam manibus manifesta suis emittere quoquam,
Et violare fidem primam, et convellere tota
Fundamenta quibus nixatur vita salusque.
Non modo enim ratio ruat omnis, vita quoque ipsa
Concidat extemplo, nisi credere sensibus ausis,
Praecipitésque locos vitare, et caetera quae sint
In genere hoc fugienda.


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Ce conseil desesperé et si peu philosophique ne represente autre chose, si non que l'humaine sciance ne se peut maintenir que par raison des-raisonnable, folle et forcenée; mais qu'encore vaut il mieux que l'homme, pour se faire valoir, s'en serve et de tout autre remede, tant fantastique soit il, que d'avouer sa necessaire bestise: verité si desavantageuse'Il ne peut fuir que les sens ne soient les souverains maistres de sa cognoissance; mais ils sont incertains et falsibliables à toutes circonstances. C'est là où il se faut battre à outrance, et, si les forces justes nous faillent, comme elles font, y employer l'opiniastreté, la temerité, l'impudence.
Au cas que ce que disent les Epicuriens soit vray, asçavoir que nous n'avons pas de science si les apparences des sens sont fauces; [Image 0259v] et ce que disent les Stoïciens, s'il est aussi vray que les apparences des sens sont si fauces qu'elles ne nous peuvent produire aucune science: nous conclurrons, aux despens de ces deux grandes sectes dogmatistes, qu'il n'y a point de science. Quant à l'erreur et incertitude de l'operation des sens, chacun s'en peut fournir autant d'exemples qu'il luy plaira, tant les fautes et tromperies qu'ils nous font, sont ordinaires. Au retantir d'un valon, le son d'une trompette semble venir devant nous, qui vient d'une lieue derriere:

Extantesque procul medio de gurgite montes
Iidem apparent longè diversi licet
Et fugere ad puppim colles campique videntur
Quos agimus propter navim
ubi in medio nobis equus acer obhaesit
Flumine, equi corpus transversum ferre videtur
Vis, et in adversum flumen contrudere raptim.

A manier une balle d'arquebouse soubs le second doigt, celuy du milieu estant entrelassé par dessus, il faut extremement se contraindre, pour advouer qu'il n'y en ait qu'une, tant le sens nous en represente deux. Car que les sens soyent maintesfois maistres du discours, et le contraignent de recevoir des impressions qu'il sçait et juge estre fauces, il se void à tous coups. Je laisse à part celuy de l'atouchement, qui a ses operations plus voisines, plus vives et substantielles, qui renverse tant de fois, par l'effet de la douleur qu'il apporte au corps, toutes ces belles resolutions Stoïques,
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et contraint de crier au ventre celuy qui a estably en son ame ce dogme avec toute resolution, que la colique, comme toute autre maladie et douleur, est chose indifferente, n'ayant la force de rien rabatre du souverain bonheur et felicité en laquelle le sage est logé par sa vertu. Il n'est coeur si mol que le son de nos tabourins et de nos trompetes n'eschauffe; ny si dur, que la douceur de la [Image 0260] musique n'esveille et ne chatouille; ny ame si revesche qui ne se sente touchée de quelque reverence à considerer cette vastité sombre de nos Eglises, la diversité d'ornemens et ordre de nos ceremonies, et ouyr le son devotieux de nos orgues, et la harmonie si posée et religieuse de nos voix. Ceux mesme qui y entrent avec mespris, sentent quelque frisson dans le coeur, et quelque horreur, qui les met en deffiance de leur opinion. Quant à moy, je ne m'estime point assez fort pour ouyr en sens rassis des vers d'Horace et de Catulle, chantez d'une voix suffisante par une belle et jeune bouche. Et Zenon avoit raison de dire que la voix estoit la fleur de la beauté. On m'a voulu faire accroire qu'un homme, que tous nous autres françois cognoissons, m'avoit imposé en me recitant des vers qu'il avoit faicts, qu'ils n'estoient pas tels sur le papier qu'en l'air, et que mes yeux en feroyent contraire jugement à mes oreilles, tant la prononciation a de credit à donner prix et façon aux ouvrages qui passent à sa mercy. Sur quoy Philoxenus ne fut pas fascheux, lequel oyant un donner mauvais ton à quelque sienne composition, se print à fouler aux pieds et casser de la brique qui estoit à luy, disant: Je romps ce qui est à toi, comme tu corromps ce qui est à moy. A quoy faire ceux mesmes qui se sont donnez la mort d'une certaine resolution, destournoyent ils la face pour ne voir le coup qu'ils se faisoyent donner? et ceux qui pour leur santé desirent et commandent qu'on les incise et cauterise, ne peuvent soustenir la veue des aprets, utils et operation du chirurgien? attendu que la veue ne doit avoir aucune participation à cette douleur. Cela ne sont ce pas propres exemples à verifier l'authorité que les sens ont sur le discours? Nous avons beau sçavoir que ces tresses sont empruntées d'un page ou d'un laquais; que cette rougeur est venue d'Espaigne, et cette blancheur et polisseure de la mer Oceane, encore faut il que la veue nous force d'en trouver le subject plus aimable et plus agreable, contre toute raison. Car en cela il n'y a rien du sien,

Auferimur cultu; gemmis auroque teguntur
Crimina: pars minima est ipsa puella sui.
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Saepe ubi sit quod ames inter tam multa requiras:
Decipit hoc oculos Aegide, dives amor.

Combien donnent à la force des sens les poetes, qui font Narcisse esperdu de l'amour de son ombre,

Cunctaque miratur, quibus est mirabilis ipse; [Image 0260v]
Se cupit imprudens; et qui probat, ipse probatur;
Dumque petit, petitur; paritérque accendit et ardet;

et l'entendement de Pygmalion si troublé par l'impression de la veue de sa statue d'ivoire, qu'il l'aime et la serve pour vive'

Oscula dat reddique putat, sequiturque tenetque,
Et credit tactis digitos insidere membris;
Et metuit pressos veniat ne livor in artus.

Qu'on loge un philosophe dans une cage de menus filets de fer clersemez, qui soit suspendue au haut des tours nostre Dame de Paris, il verra par raison evidante qu'il est impossible qu'il en tombe, et si ne se sçauroit garder (s'il n'a accoustumé le mestier des recouvreurs) que la veue de cette hauteur extreme ne l'espouvante et ne le transisse. Car nous avons assez affaire de nous asseurer aux galeries qui sont en nos clochiers, si elles sont façonnées à jour, encores qu'elles soyent de pierre. Il y en a qui n'en peuvent pas seulement porter la pensée. Qu'on jette une poutre entre ces deux tours, d'une grosseur telle qu'il nous la faut à nous promener dessus, il n'y a sagesse philosophique de si grande fermeté qui puisse nous donner courage d'y marcher comme nous ferions, si elle estoit à terre. J'ay souvent essayé cela en nos montaignes de deçà (et si suis de ceux qui ne s'effrayent que mediocrement de telles choses) que je ne pouvoy souffrir la veue de cette profondeur infinie sans horreur et tramblement de jarrets et de cuisses, encores qu'il s'en fallut bien ma longueur que je ne fusse du tout au bort, et n'eusse sçeu choir si je ne me fusse porté à escient au dangier. J'y remerquay aussi, quelque hauteur
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qu'il y eust, pourveu qu'en cette pente il s'y presentast un arbre ou bosse de rochier pour soustenir un peu la veue et la diviser, que cela nous allege et donne asseurance, comme si c'estoit chose dequoy à la cheute nous peussions recevoir [Image 0261] secours; mais que les precipices coupez et uniz, nous ne les pouvons pas seulement regarder sans tournoyement de teste: ut despici sine vertigine simul oculorum animique non possit; qui est une evidente imposture de la veue. Ce beau philosophe se creva les yeux pour descharger l'ame de la desbauche qu'elle en recevoit, et pouvoir philosopher plus en liberté. Mais, à ce conte, il se devoit aussi faire estouper les oreilles, que Theophrastus dict estre le plus dangereux instrument que nous ayons pour recevoir des impressions violentes à nous troubler et changer, et se devoit priver en fin de tous les autres sens, c'est à dire de son estre et de sa vie. Car ils ont tous cette puissance de commander nostre discours et nostre ame. Fit etiam saepe specie quadam, saepe vocum gravitate et cantibus, ut pellantur animi vehementius; saepe etiam cura et timore. Les medecins tiennent qu'il y a certaines complexions qui s'agitent par aucuns sons et instrumens jusques à la fureur. J'en ay veu qui ne pouvoient ouyr ronger un os soubs leur table sans perdre patience; et n'est guiere homme qui ne se trouble à ce bruit aigre et poignant que font les limes en raclant le fer; comme, à ouyr mascher prez de nous, ou ouyr parler quelqu'un qui ait le passage du gosier ou du nez empesché, plusieurs s'en esmeuvent jusques à la colère et la haine. Ce fleuteur protocole de Gracchus, qui amolissoit, roidissoit et contournoit la vois de son maistre lors qu'il haranguoit à Rome, à quoy servoit il, si le mouvement et qualité du son n'avoit force à esmouvoir et alterer le jugement des auditeurs? Vrayement il y a bien dequoy faire si grande feste de la fermeté de cette belle piece, qui se laisse manier et changer au branle et accidens d'un si leger vent! Cette mesme piperie que les sens apportent à nostre entendement, ils la reçoivent à leur tour. Nostre ame par fois s'en revenche de mesme; ils mentent et se trompent à l'envy. Ce que nous voyons et oyons agitez de colere, nous ne l'oyons pas tel qu'il est,

Et solem geminum, et duplices se ostendere Thebas.

[Image 0261v] L'objet que nous aymons nous semble plus beau qu'il n'est,
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Multimodis igitur pravas turpésque videmus
Esse in delitiis, summoque in honore vigere,

et plus laid celuy que nous avons à contre coeur. A un homme ennuyé et affligé la clarté du jour semble obscurcie et tenebreuse. Nos sens sont non seulement alterez, mais souvent hebetez du tout par les passions de l'ame. Combien de choses voyons nous, que nous n'appercevons pas si nous avons nostre esprit empesché ailleurs?

In rebus quoque apertis noscere possis,
Si non advertas animum, proinde esse, quasi omni
Tempore semotae fuerint, longéque remotae.

Il semble que l'ame retire au dedans et amuse les puissances des sens. Par ainsin, et le dedans et le dehors de l'homme est plein de foiblesse et de mensonge. Ceux qui ont apparié nostre vie à un songe, ont eu de la raison, à l'avanture plus qu'ils ne pensoyent. Quand nous songeons, nostre ame vit, agit, exerce toutes ses facultez, ne plus ne moins que quand elle veille; mais si plus mollement et obscurement, non de tant certes que la differance y soit comme de la nuit à une clarté vifve; ouy, comme de la nuit à l'ombre: là elle dort, icy elle sommeille, plus et moins. Ce sont tousjours tenebres, et tenebres Cymmerienes. Nous veillons dormans, et veillans dormons. Je ne vois pas si clair dans le sommeil; mais, quand au veiller, je ne le trouve jamais assez pur et sans nuage. Encores le sommeil en sa profondeur endort par fois les songes. Mais nostre veiller n'est jamais si esveillé qu'il purge et dissipe bien à point les resveries, qui sont les songes des veillans, et pires que songes. Nostre raison et nostre ame, recevant les fantasies et opinions qui luy naissent en dormant, et authorisant les actions de nos songes de pareille approbation qu'elle faict celles du jour, pourquoy ne mettons nous en doubte si nostre penser, nostre agir, n'est pas un autre songer, et nostre veiller quelque espece de dormir? Si les sens sont noz premiers juges, ce ne sont pas les nostres qu'il faut seuls appeller au conseil, car en cette faculté les animaux ont autant ou plus de droit que nous. Il est certain qu'aucuns ont l'ouye plus aigue
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que l'homme, d'autres la veue, d'autres le sentiment, d'autres l'atouchement ou le goust. Democritus disoit que les Dieux et les bestes avoyent les facultez sensitives beaucoup plus parfaictes que l'homme. Or, entre les effects de leurs sens et les nostres, la difference est extreme. Notre salive nettoye et asseche nos playes, elle tue le serpent: [Image 0262]

Tantaque in his rebus distantia differitasque est,
Ut quod alis cibus est, aliis fuat acre venenum.
Saepe etenim serpens, hominis contacta saliva,
Disperit, ac sese mandendo conficit ipsa.

Quelle qualité donnerons nous à la salive? ou selon nous, ou selon le serpent? Par quel des deux sens verifierons nous sa veritable essence que nous cerchons? Pline dit qu'il y a aux Indes certains lievres marins qui nous sont poison, et nous à eux, de maniere que du seul attouchement nous les tuons: qui sera veritablement poison, ou l'homme ou le poisson? à qui en croirons nous, ou au poisson de l'homme, ou à l'homme du poisson? Quelque qualité d'air infecte l'homme, qui ne nuict point au boeuf; quelque autre, le boeuf, qui ne nuict point à l'homme: laquelle des deux sera, en verité et en nature, pestilente qualité? Ceux qui ont la jaunisse, ils voyent toutes choses jaunatres et plus pasles que nous:

Lurida praeterea fiunt quaecunque tuentur
Arquati.

Ceux qui ont cette maladie que les medecins nomment Hyposphragma, qui est une suffusion de sang sous la peau, voient toutes choses rouges et sanglantes. Ces humeurs qui changent ainsi les operations de nostre veue, que sçavons nous si elles predominent aux bestes et leur sont ordinaires? Car nous en voyons les unes qui ont les yeux jaunes comme noz malades de jaunisse, d'autres qui les ont sanglans de rougeur; à celles là il est vray-semblable que la couleur des objects paroit autre qu'à nous; quel jugement des deux sera le vray? Car il n'est pas dict que l'essence des choses se raporte à l'homme seul. La durté, la blancheur, la profondeur et l'aigreur touchent le service et science des animaux, comme la nostre: nature leur en a donné l'usage comme à nous. Quand nous pressons l'oeil, les corps que nous regardons, nous les apercevons [Image 0262v] plus longs et estendus; plusieurs bestes ont l'oeil ainsi pressé: cette longueur est donc
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à l'avanture la veritable forme de ce corps, non pas celle que noz yeux lui donnent en leur assiete ordinaire. Si nous serrons l'oeil par dessoubs, les choses nous semblent doubles,

Bina lucernarum florentia lumina flammis,
Et duplices hominum facies, et corpora bina.

Si nous avons les oreilles empeschées de quelque chose, ou le passage de l'ouye resserré, nous recevons le son autre que nous ne faisons ordinairement; les animaux qui ont les oreilles velues, ou qui n'ont qu'un bien petit trou au lieu de l'oreille, ils n'oyent par consequent pas ce que nous oyons et reçoivent le son autre. Nous voyons aux festes et aux theatres que, opposant à la lumiere des flambeaux une vitre teinte de quelque couleur, tout ce qui est en ce lieu nous appert ou vert, ou jaune, ou violet,

Et vulgo faciunt id lutea russaque vela
Et ferrugina, cum magnis intenta theatris
Per malos volgata trabesque trementia pendent:
Namque ibi consessum caveai subter, et omnem
Scenai speciem, patrum, matrumque, deorumque
Inficiunt, coguntque suo volitare colore,

il est vray-semblable que les yeux des animaux, que nous voyons estre de diverse couleur, leur produisent les apparences des corps de mesmes leurs yeux. Pour le jugement de l'action des sens, il faudroit donc que nous en fussions premierement d'accord avec les bestes, secondement entre nous mesmes. Ce que nous ne sommes aucunement; et entrons en debat tous les coups de ce que l'un oit, void ou goute quelque chose autrement qu'un autre; et debatons, autant que d'autre chose, de la diversité des images que les sens nous raportent. Autrement oit et voit, par la regle [Image 0263] ordinaire de nature, et autrement gouste un enfant qu'un homme de trente ans, et cettuy-cy autrement qu'un sexagenaire. Les sens sont aux uns plus obscurs et plus sombres, aux autres plus ouverts et plus aigus. Nous recevons les choses autres et autres, selon que nous sommes et qu'il nous semble. Or nostre sembler estant si incertain et controversé, ce n'est plus miracle
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si on nous dict que nous pouvons avouer que la neige nous apparoit blanche, mais que d'establir si de son essence elle est telle et à la verité, nous ne nous en sçaurions respondre: et, ce commencement esbranlé, toute la science du monde s'en va necessairement à vau-l'eau. Quoy, que nos sens mesmes s'entr'empeschent l'un l'autre? Une peinture semble eslevée à la veue, au maniement elle semble plate; dirons nous que le musc soit aggreable ou non, qui resjouit nostre sentiment et offence nostre goust? Il y a des herbes et des unguens propres à une partie du corps, qui en blessent une autre; le miel est plaisant au goust, mal plaisant à la veue. Ces bagues qui sont entaillées en forme de plumes, qu'on appelle en devise: pennes sans fin, il n'y a oeil qui en puisse discerner la largeur et qui se sçeut deffendre de cette piperie, que d'un costé elles n'aillent en eslargissant, et s'apointant et estressissant par l'autre, mesmes quand on les roule autour du doigt; toutesfois au maniement elles vous semblent equables en largeur et par tout pareilles. Ces personnes qui, pour aider leur volupté, se servoient anciennement de miroirs propres à grossir et aggrandir l'object qu'ils representent, affin que les membres qu'ils avoient à embesoigner, leur pleussent d'avantage par cette accroissance oculaire; auquel des deux sens donnoient-ils gaigné, ou à la veue qui leur representoit ces membres gros et grands à souhait, ou à l'attouchement qui les leur presentoit petits et desdaignables? Sont-ce nos [Image 0263v] sens qui prestent au subject ces diverses conditions, et que les subjets n'en ayent pourtant qu'une comme nous voyons du pain que nous mangeons: ce n'est que pain, mais nostre usage en faict des os, du sang, de la chair, des poils et des ongles:

Ut cibus, in membra atque artus cum diditur omnes,
Disperit, atque aliam naturam sufficit ex se.

L'humeur que succe la racine d'un arbre, elle se fait tronc, feuille et fruit; et l'air n'estant qu'un, il se faict, par l'appliquation à une trompette, divers en mille sortes de sons: sont-ce, dis-je, nos sens qui façonnent de mesme de diverses qualitez ces sujects, ou s'ils les ont telles? Et sur ce doubte, que pouvons nous resoudre de leur veritable essence? D'avantage, puis que les accidens des maladies, de la resverie ou du sommeil, nous font paroistre les choses autres qu'elles ne paroissent aux sains, aux sages et à ceux qui veillent, n'est-il pas vraysemblable que nostre assiette droicte et nos humeurs naturelles ont aussi dequoy donner un estre aux choses,
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se rapportant à leur condition, et les accommoder à soy, comme font les humeurs desreglées? et nostre santé aussi capable de leur fournir son visage, comme la maladie? Pourquoy n'a le temperé quelque forme des objects relative à soy, comme l'intempéré, et ne leur imprimera-il pareillement son charactere? Le desgouté charge la fadeur au vin; le sain, la saveur; l'alteré, la friandise. Or, nostre estat accommodant les choses à soy et les transformant selon soy, nous ne sçavons plus quelles sont les choses en verité: car rien ne vient à nous que falsifié et alteré par nos sens. Où le compas, l'esquarre et la regle sont gauches, toutes les proportions qui s'en tirent, tous les bastimens qui se dressent à leur mesure, sont aussi necessairement manques et defaillans. L'incertitude de nos sens rend incertain tout ce qu'ils produisent: [Image 0264]

Denique ut in fabrica, si prava est regula prima,
Normaque si fallax rectis regionibus exit,
Et libella aliqua si ex parte claudicat hilum,
Omnia mendosè fieri atque obstipa necessum est,
Prava, cubantia, prona, supina, atque absona tecta,
Jam ruere ut quaedam videantur velle, ruantque
Prodita judiciis fallacibus omnia primis.
Hic igitur ratio tibi rerum prava necesse est
Falsaque sit, falsis quaecumque à sensibus orta est.

Au demeurant, qui sera propre à juger de ces différences? Comme nous disons, aux debats de la religion, qu'il nous faut un juge non attaché à l'un ny à l'autre party, exempt de chois et d'affection, ce qui ne se peut parmy les Chrestiens, il advient de mesme en cecy; car, s'il est vieil, il ne peut juger du sentiment de la vieillesse, estant luy mesme partie en ce debat; s'il est jeune, de mesme; sain, de mesme; de mesme, malade, dormant et veillant. Il nous faudroit quelqu'un exempt de toutes ces qualitez, afin que, sans praeoccupation de jugement, il jugeast de ces propositions comme à luy indifferentes; et à ce conte il nous faudroit un juge qui ne fut pas. Pour juger des apparences que nous recevons des subjets, il nous faudroit un instrument judicatoire; pour verifier cet instrument, il nous
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y faut de la demonstration; pour verifier la demonstration, un instrument: nous voilà au rouet. Puis que les sens ne peuvent arrester nostre dispute, estans pleins eux-mesmes d'incertitude, il faut que ce soit la raison; aucune raison ne s'establira sans une autre raison: nous voylà à reculons jusques à l'infiny. Nostre fantasie ne s'applique pas aux choses estrangeres, ains elle est conceue par l'entremise des sens; et les sens ne comprennent pas le subject estranger, ains seulement leurs propres passions; et par ainsi la fantasie et apparence n'est pas du subject, ains seulement de la passion et [Image 0264v] souffrance du sens, laquelle passion et subject sont choses diverses: parquoy qui juge par les apparences, juge par chose autre que le subject. Et de dire que les passions des sens rapportent à l'ame la qualité des subjects estrangers par ressemblance, comment se peut l'ame et l'entendement asseurer de cette ressemblance, n'ayant de soy nul commerce avec les subjects estrangers? Tout ainsi comme, qui ne cognoit pas Socrates, voyant son pourtraict, ne peut dire qu'il luy ressemble. Or qui voudroit toutesfois juger par les apparences: si c'est par toutes, il est impossible, car elles s'entr'empeschent par leurs contrarietez et discrepances, comme nous voyons par experience; sera ce qu'aucunes apparences choisies reglent les autres? Il faudra verifier cette choisie par une autre choisie, la seconde par la tierce; et par ainsi ce ne sera jamais faict. Finalement, il n'y a aucune constante existence, ny de nostre estre, ny de celuy des objects. Et nous, et nostre jugement, et toutes choses mortelles, vont coulant et roulant sans cesse. Ainsin il ne se peut establir rien de certain de l'un à l'autre, et le jugeant et le jugé estans en continuelle mutation et branle. Nous n'avons aucune communication à l'estre, par ce que toute humaine nature est tousjours au milieu entre le naistre et le mourir, ne baillant de soy qu'une obscure apparence et ombre, et une incertaine et debile opinion. Et si, de fortune, vous fichez vostre pensée à vouloir prendre son estre, ce sera ne plus ne moins que qui voudroit empoigner l'eau: car tant plus il serrera et pressera ce qui de sa nature coule par tout, tant plus il perdra ce qu'il vouloit tenir et empoigner. Ainsin, estant toutes choses subjectes à passer d'un changement en autre, la raison, y cherchant une reelle subsistance, se trouve deceue, ne pouvant rien apprehender de subsistant et permanant, par ce que tout ou vient en estre et n'est pas encore du tout, ou commence à mourir avant qu'il soit nay. Platon disoit que les corps n'avoient [Image 0265] jamais existence, ouy bien naissance: estimant qu'Homere eust faict l'ocean pere des Dieus, et Thetis la mere, pour nous montrer que toutes choses sont en fluxion, muance
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et variation perpetuelle: opinion commune à tous les Philosophes avant son temps, comme il dict, sauf le seul Parmenides, qui refusoit mouvement aux choses, de la force du quel il faict grand cas;
Pythagoras, que toute matiere est coulante et labile: les Stoiciens, qu'il n'y a point de temps present, et que ce que nous appellons present, n'est que la jointure et assemblage du futur et du passé; Heraclitus, que jamais homme n'estoit deux fois entré en mesme riviere; Epicharmus, que celuy qui a pieça emprunté de l'argent, ne le doit pas maintenant; et que celuy qui cette nuict a esté convié à venir ce matin disner, vient aujourd'huy non convié, attendu que ce ne sont plus eux: ils sont devenus autres; et qu'il ne se pouvoit trouver une substance mortelle deux fois en mesme estat, car, par soudaineté et legereté de changement, tantost elle dissipe, tantost elle rassemble; elle vient et puis s'en va. De façon que ce qui commence à naistre ne parvient jamais jusques à perfection d'estre, pourautant que ce naistre n'acheve jamais, et jamais n'arreste, comme estant à bout. Ains, depuis la semence, va tousjours se changeant et muant d'un à autre. Comme de semence humaine se fait premierement dans le ventre de la mere un fruict sans forme, puis un enfant formé, puis, estant hors du ventre, un enfant de mammelle; apres il devient garson; puis consequemment un jouvenceau; apres un homme faict; puis un homme d'aage; à la fin decrepité vieillard. De maniere que l'aage et generation subsequente va tousjours desfaisant et gastant la precedente:

Mutat enim mundi naturam totius aetas,
Ex alioque alius status excipere omnia debet,
Nec manet ulla sui similis res: omnia migrant,
Omnia commutat natura et vertere cogit.

Et puis nous autres sottement craignons une espece de mort, là où nous en avons desjà passé et en passons tant d'autres. Car non seulement, comme disoit Heraclitus, la mort du feu est generation de l'air, et la mort de l'air generation de l'eau, mais encor plus manifestement le pouvons nous voir en nous [Image 0265v] mesmes. La fleur d'aage se meurt et passe quand la vieillesse survient, et la jeunesse se termine en fleur d'aage d'homme faict, l'enfance en la jeunesse, et le premier aage meurt en l'enfance, et le jour d'hier meurt en celuy du jourd'huy, et le jourd'huy mourra en celuy de demain; et n'y a rien qui demeure ne qui soit tousjours un. Car, qu'il soit ainsi, si nous demeurons tousjours mesmes et uns, comment est-ce que nous nous esjouyssons maintenant d'une chose, et maintenant d'une
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autre? Comment est-ce que nous aymons choses contraires ou les haïssons, nous les louons ou nous les blasmons? Comment avons nous differentes affections, ne retenant plus le mesme sentiment en la mesme pensée? Car il n'est pas vray-semblable que sans mutation nous prenions autres passions; et ce qui souffre mutation ne demeure pas un mesme, et, s'il n'est pas un mesme, il n'est donc pas aussi. Ains, quant et l'estre tout un, change aussi l'estre simplement, devenant tousjours autre d'un autre. Et par consequent se trompent et mentent les sens de nature, prenans ce qui apparoit pour ce qui est, à faute de bien sçavoir que c'est qui est. Mais qu'est-ce donc qui est veritablement? Ce qui est eternel, c'est à dire qui n'a jamais eu de naissance, ny n'aura jamais fin; à qui le temps n'apporte jamais aucune mutation. Car c'est chose mobile que le temps, et qui apparoit comme en ombre, avec la matiere coulante et fluante tousjours, sans jamais demeurer stable ny permanente; à qui appartiennent ces mots: devant et apres, et a esté ou sera, lesquels tout de prime face montrent evidemment que ce n'est pas chose qui soit: car ce seroit grande sottise et fauceté toute apparente de dire que cela soit qui n'est pas encore en estre, ou qui desjà a cessé d'estre. Et quand à ces mots: present, instant, maintenant, par lesquels il semble que principalement nous soustenons et fondons l'intelligence du temps, la raison le descouvrant le destruit tout sur le champ: car elle le fend incontinent [Image 0266] et le part en futur et en passé, comme le voulant voir necessairement desparty en deux. Autant en advient-il à la nature qui est mesurée, comme au temps qui la mesure. Car il n'y a non plus en elle rien qui demeure, ne qui soit subsistant; ains y sont toutes choses ou nées, ou naissantes, ou mourantes. Au moyen dequoy ce seroit peché de dire de Dieu, qui est le seul qui est, qu'il fut ou il sera. Car ces termes là sont declinaisons, passages ou vicissitudes de ce qui ne peut durer ny demeurer en estre. Parquoy il faut conclurre que Dieu seul est, non poinct selon aucune mesure du temps, mais selon une eternité immuable et immobile, non mesurée par temps, ny subjecte à aucune declinaison; devant lequel rien n'est, ny ne sera apres, ny plus nouveau ou plus recent, ains un realement estant, qui, par un seul maintenant emplit le tousjours; et n'y a rien qui veritablement soit que luy seul, sans qu'on puisse dire: Il a esté, ou: Il sera; sans commencement et sans fin. A cette conclusion si religieuse d'un homme payen je veux joindre seulement ce mot d'un tesmoing de mesme condition, pour la fin de ce long et ennuyeux discours, qui me fourniroit de matiere sans fin:
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O la vile chose, dict-il, et abjecte, que l'homme, s'il ne s'esleve au dessus de l'humanité! Voylà un bon mot et un utile desir, mais pareillement absurde. Car de faire la poignée plus grande que le poing, la brassée plus grande que le bras, et d'esperer enjamber plus que de l'estandue de nos jambes, cela est impossible et monstrueux. Ny que l'homme se monte au dessus de soy et de l'humanité: car il ne peut voir que de ses yeux, ny saisir que de ses prises. Il s'eslevera si Dieu lui preste extraordinairement la main; il s'eslevera, abandonnant et renonçant à ses propres moyens, et se laissant hausser et soubslever par les moyens purement celestes. C'est à nostre foy Chrestienne, non à sa vertu Stoique, de pretendre à cette divine et miraculeuse metamorphose.
[Image 0266v]
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Montaigne, Michel Eyquem de Les Essais (Ed. P. Villey et Saulnier, Verdun L.) [word count]
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